Le Noir dans les textes des Lumières et chez Stendhal
Pauca intelligenti (Stendhal Blanc sur Noir) d’Anna Jasinki

 

Le Noir dans la littérature française des XVIIIè et XIXè siècles n’a pas été l’objet d’une grande curiosité. Et l’image des Africains et de l’Afrique ne semble pas émouvoir les intellectuels africains, hormis quelques noms qui nous sont devenus familiers tels Théophile Obenga, Jean-Philippe Omotunde et quelques autres adeptes de Cheik Anta Diop. Mais en s’intéressant à l’image du Noir au siècle des Lumières et chez Stendhal, Anna Jasinski dans son livre « Pauca intelligensi (Stendhal Blanc sur Noir) »* vient de rappeler une autre page de l’histoire française écrite avec de « l’encre noire ».

Le livre d’Anna Jasinski (1) révèle une page de la société française où la thématique du Noir rappelle aussi les Lumières. Et c’est sur les positions des philosophes tels Voltaire, Montesquieu que va se poser le regard de Stendhal un siècle après, à propos du Noir et de l’Afrique. Les Lumières ont aussi éclairé l’image du Noir, comme on peut le constater chez Voltaire et Montesquieu et même Buffon. Et ce sont ces trois noms qui seront souvent cités dans l’œuvre stendhalienne. Trois représentants des Lumières qui expriment clairement leurs idées au sujet du Noir.

Voltaire : « une lumière sombre »

Déjà à cette époque, il s’appuie sur la thèse d’Aristote sur l’inégalité des groupes humains. Et de justifier la pratique de l’esclavage en confirmant la supériorité raciale du Blanc. Dans Essai sur les mœurs, il déclare que « la nature, en subordonnant au principe de différenciation les « différents degrés de genre » a fait (…) par-là que les nègres sont les esclaves des autres ». Ainsi, le portrait des Noirs dans son œuvre, se passe de commentaires qui devraient faire réfléchir les chercheurs et anthropologues africains.

Montesquieu : De la méconnaissance de la culture des Noirs

Comme son ami Voltaire, Montesquieu qui se dévoile comme un philosophe qui fait du respect de la personne humaine la base du système de pensée, épouse paradoxalement l’idée de l’esclavage qui avilit le Noir pourtant considéré par les scientifiques comme personne humaine. Et même quand il dénonce ironiquement les fondements racistes de l’esclavage des Noirs, on sent en lui une désinvolture vis-à-vis des Noirs n’ayant pas de personnalité. Pour lui, « l’esclavage est le plus violent abus que l’on ait jamais fait à la nature humaine [vis-à-vis des] peuples des côtes africaines [considérés] comme des sauvages et barbares, n’ayant ni « industrie », ni « arts ». Et cette image dégradée et même dégradante qui sera l’objet d’une étude scientifique du naturaliste Buffon, réveillera un siècle après la conscience de Stendhal

Stendhal et la thématique du Noir

En parcourant le livre d’Anna Jasinski, l’on découvre l’attitude de Stendhal face à la condition du Noir à son époque. Il se démarque des philosophes des Lumières pour défendre « une forme de démocratie moderne et libérale qui respecte la liberté et l’autonomie des êtres humains » (2). Il va même plus loin en accusant les autorités gouvernementales qui ferment les yeux sur des multiples et répétées violations de la loi. On voit que Stendhal est contre le racisme. Le livre d’Anna Jasinski apparaît comme un kaléidoscope riche en historicité des XVIIIè et XIXè siècles fondé sur de nombreuses citations extraites des textes romanesques, biographiques de Stendhal et d’autres auteurs de son époque. Anna Jasinski révèle aussi certains souvenirs, récits de voyages de l’auteur du « Rouge et le Noir ».

Et la position de l’intelligentsia noire devant ce triste tableau ?

Elle doit comprendre que le problème du Noir date de plusieurs siècles. Déjà au XVIIIè siècle, « le gouvernement, craignant de voir l’esclavage devenir légal et le processus du métissage progresser, ferma les frontières aux « gens de couleur », en renvoyant les esclaves dans les colonies » (3). Il faut alors une histoire africaine conçue par les Africains Et la pertinence des historiens comme Jean-Philippe Omotunde est à louer. Devant les clichés que nous imposent encore certains Occidentaux qui se croiraient encore en XVIIIè siècle, nous devons prendre pour leitmotiv cette attitude de Jean-Philippe Omotunde quand il spécifie : « Notre démarche vise (…) à démontrer qu’il est profondément arbitraire d’exclure systématiquement l’Afrique noire de l’historiographie universelle lorsqu’il est question des sciences (mathématique, géométrie, architecture, astronomie…), des inventions (écritures et technicité de l’écriture, navigation, médecine, agriculture…, des réflexions humaines (philosophie, spiritualité…) et surtout de la naissance de la civilisation (Nubie, Egypte) » (4).

Pour conclure

Ecrit par une Occidentale qui eu le courage de poser le problème des Noirs sur fond de textes des XVIIIè et XIXè siècles, « Pauca intelligenti (Stendhal Blanc sur Noir » est un livre qui doit être lu par l’intelligentsia africaine au moment où certains négationnistes à travers la planète semblent mal traiter le problème des Noirs avec ses corollaires tels l’immigration et le retard socio-économique avec légèreté, faisant semblant d’oublier que l’Afrique a subi plusieurs siècles d’esclavage et de pillage de ses matières premières, pillage qui continue encore de nos jours, sous le nez et la barbe de l’Union africaine.

Noël KODIA

* Anna Jasinki, Pauca intelligenti (Stendhal Blanc sur Noir), Ed. Connaissances et Savoirs, Paris, décembre 2006, 191 pages, 17,00 euros.

Notes
(1) Anna Jasinki est une chercheuse qui a travaillé sa thèse de doctorat sur l’œuvre de Stendhal à l’université de Grenoble. Passionnée de l’Afrique, elle poursuit actuellement ses recherches sur les cultures africaines.
(2) Anna Jasinki, Pauca intelligenti (Stendhal Blanc sur Noir), Ed. Connaissances et Savoirs, Paris, décembre 2006, p.24.
(3) Anna Jasinki, op.cit. p. 126.
(4) Cf. http:// www.africamaat.com

 



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