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L’Amour en
migration (1) de Ghislaine Nelly H. Sathoud
Un roman de femme pour femmes
Après son premier roman "Hymne à
la tolérance" (2), Ghislaine Nelly Huguette Sathoud, plus connue comme
poétesse, dramaturge, nouvelliste et essayiste, revient à la prose
romanesque avec "L’Amour en migration", un récit qui rappelle ses idées
de femme de combat pour l’émancipation féminine(3). Aussi il n’est pas
surprenant de rencontrer dans ce texte l’héroïne Léki, ainsi que la
majorité des personnages féminins, être au carrefour du mariage et des
conditions rétrogrades à elles imposées par la coutume et la tradition
africaines.
Pour avoir été emmenée en Occident par son mari, Léki, après moult
souffrances, finit par divorcer. Elle ne peut supporter le comportement
rétrograde de son mari qui profite des droits que lui confère le mariage
coutumier pour détruire sa véritable signification. "Pourquoi vivre en
couple alors qu’en réalité je vivais comme une femme seule" se demande
l’héroïne.
Souvenirs d’enfance marqués par l’ "acceptation" de ses frères par
rapport à elle par les parents, souvenirs de sa tante Muboté qui s’est
vue imposer un mari grotesque à cause du respect de la tradition, rappel
de sa vie avec son mari à l’étranger, tels sont les points essentiels
que nous rappelle l’héroïne qui, âgée de 55 ans, revient au pays où elle
retrouve quelques amies de jeunesse. Et le roman apparaît comme un
mélange de monologue intérieur de Léki et ses conversations avec ses
amies sur la condition de la femme qui doit se libérer de l’emprise de
l’homme. Ce dernier et sa famille se permettant d’influencer
négativement la femme au foyer.
Une enfance "souillée" par les parents
Léki se voit encore sous l’emprise de ses parents,
en particulier de son père qui ne l’autorise pas de sortir comme ses
frères. Elle se croit alors brimée malgré la place d’aînée par rapport
aux garçons de la maison. Et s’oppose, dans le conflit père-fille,
l’homme accroché à la tradition à la fille transformée par l’ouverture
du modernisme. L’éducation traditionnelle que le père veut inculquer à
son enfant fait écho aux "grossesses accidentelles" qui arrivent dans le
monde des filles et qui n’honorent pas leur famille. Pour respecter la
famille, Léki se fera avorter contre son gré, son divorce n’étant pas
prononcé : "Malheureusement, il fallait encore respecter ces fameuses
traditions (…). Il fallait (…) s’attendre que le divorce soit prononcé
pour envisager une telle entreprise" (p.115). L’enfance de Léki, c’est
aussi le retour de l’image de sa tante Muboté maltraitée par son mari.
Encore élève, elle vit les tribulations conjugales de cette dernière et
constate que la femme n’a pas les mêmes droits que l’homme. Elle ne
comprend pas la réaction de son père devant les souffrances conjugales
de sa sœur qui vient chercher protection au près de lui. Il lui demande
de rejoindre le foyer pour la dignité de la famille, même quand elle
préfère se suicider que de repartir de souffrir dans la maison de son
homme. Et la jeune Léki de découvrir l’enfer du monde des adultes pour
les femmes quand sa tante se confie à elle, un enfer qu’elle vivra
elle-même quand elle va se marier plus tard. Sa tante a vécu un mariage
forcé, sans amour. Elle se révèle comme une femme révoltée à qui on a
imposé un homme sans scrupule et plus âgée qu’elle. Cette femme dont les
études ont été arrêtées par le mariage se rappelle un parent humilié
après sa mort par une autre femme se disant intellectuelle. Aussi,
profitant de la maturité scolaire de sa nièce, elle se propose de venger
le parent défunt humilié. Ce que va accepter la jeune Léki avec courage
pour l’honneur de la famille. Cette tante qui meurt à la suite d’un
accouchement dans un mariage éprouvant, va bouleverser le destin de
l’héroïne. Quelle ne sera pas sa peine quand plus tard elle va, elle
aussi, se confronter aux vicissitudes du mariage !
Quand Léki parle de son séjour à l’étranger avec son mari
N’ayant pas d’enfant dans son foyer, un conseil de
famille tente de trouver une solution à ce problème. Et l’héroïne
d’accepter de suivre son mari à l’étranger dans l’espoir d’y "soigner"
sa stérilité, la médecine étant perfectionnée en Occident. Commencent
alors pour elle d’autres tribulations quand son homme n’accepte pas sa
stérilité tout en la déstabilisant moralement et socialement. Mais le
récit prend une autre tournure quand la femme se voit enceinte. Et le
texte de nous rappeler le passage de Léki dans un foyer. Pour ne pas se
rendre responsable de la séparation de Léki avec son ex mari, Nari son
nouvel homme, opte pour l’avortement par le biais duquel elle perd son
droit à la féminité tant attendue : "J’aurai bien voulu cet enfant,
surtout quand je pense à ton problème. Mais tu connais ton mari. Je
crains qu’il ne rejette même toute la responsabilité de l’échec de votre
mariage sur moi alors que je ne te connais que depuis votre séparation"
(p.106). Et comme une grossesse qui se déclare avant le divorce devient
un dilemme pour le couple, Léki est contrainte de respecter les lois de
la coutume : elle se fait avorter alors que son ex-mari est encore
convaincu de sa stérilité, cet homme qui n’a pas pu la satisfaire dans
leur vie de couple : "Comment dire au grand jour que je n’étais pas
satisfaite sexuellement sans courir le risque de se faire passer pour
une pute ? Lui-même déjà était conscient de la difficulté d’une femme
d’avouer publiquement ce problème. Il en était conscient et en profitait
pour me narguer" (p.122)
La place de la femme dans le roman
Elles sont souvent martyrisées par l’homme qui profite de la situation
sociale que lui procure le pouvoir de la coutume et de la tradition
africaines. En dehors de l’intellectuelle
qui s’est servie de sa situation de femme ayant étudié pour dénigrer
paradoxalement un parent de l’héroïne, toutes les femmes du roman
subissent le poids de la tradition à travers le mariage. Léki se voit
martyrisée par son mari à l’étranger. Sa tante Muboté et son amie
Matambi vivent des mariages "pénibles" avec leurs époux. Pendant que la
première ne comprend pas la réaction affichée par son frère, le père de
l’héroïne, quand elle vient se plaindre pour maltraitance de la part de
son homme, la seconde, quant à elle, se voit tromper par son époux qui
se donne une maîtresse avec laquelle il aura un enfant. Vil comportement
de l’homme qui a été aidé et soutenu par sa femme quand il avait perdu
son emploi. La femme dans L’Amour et migration, c’est aussi l’image de
la mère de Léki qui avec ses enfants, sont maltraités par la
belle-famille à la mort de leur mari et père. Et cette situation est
bien mise en exergue par l’auteure dans son théâtre et ses essais (3) où
elle se dévoile comme fervente militante pour l’émancipation féminine en
condamnant les coutumes rétrogrades africaines qui "mettent l’homme
au-dessus de la femme". Se dégage aussi dans ce roman l e destin des
enfants orphelins en Afrique avec leurs réalités socioéconomiques telle
la sorcellerie dont ils sont accusés et la puissance des églises de
réveil qui puisent ses adeptes dans la gente féminine et orpheline. Et
la place de la femme dans ce livre se résume agréablement dans le
chapitre 15 intitulé "Réflexion de femmes" où la conversation entre
l’héroïne et ses amies d’enfance se focalise sur son mari et sa
belle-famille qui semblent être à l’origine de ses malheurs. Désespérée
et trahie, elle croit trouver la solution dans le suicide que lui
déconseillent ses amies.
La signification du mariage dans "L’Amour en migration"
Le mariage nous révèle ici les "liaisons
dangereuses" entre les deux époux sur fond de la réalité africaine
confrontée parfois à la vie occidentale pour les immigrés. Et de cette
situation, se réalise l’ "amour en migration" pour les couples. Dans ce
genre de mariage, l’homme est en général vu sous l’angle infernal de sa
"méchanceté" vis-à-vis de la femme. En
dehors du père de Léki qui est pour l’émancipation de la femme africaine
à travers l’éducation qu’il donne à ses filles, malgré son penchant à la
tradition afin de sauvegarder la virginité de celles-ci, tous les hommes
de L’Amour en migration paraissent grotesques. Le mari de Léki et ceux
de sa tante Muboti et son amie Matambi sont des hommes de paille qui
lient l’imbécillité au pouvoir que leur donne la puissance de la dot
selon les réalités africaines pour humilier leur conjointe. Mais devant
ce négationnisme en ce qui concerne les libertés primaires d’une femme
au foyer et dans la vie civile, s’élève le cri de révolte de l’héroïne
qui se remarque dans la clausule du récit : "Pourquoi vivre en couple
alors qu’en réalité je vivais comme une femme seule ? Pour le regard des
autres ? Il fallait mettre fin à cette comédie" (p.175)
Du style dans le roman Comme la
plupart des romans écrits par les écrivaines congolaises, le texte de
Ghislaine Sathoud épouse la narration à la première personne où parfois
le "je-narrant" se confond avec le "je-narré". De l’incipit du texte au
chapitre 4, la narratrice évolue de l’extérieur sans "se montrer" au
lecteur et ce n’est qu’à la page 25, quand sa mère l’appelle par son
nom, qu’elle se rapproche du lecteur. A partir de ce moment, le récit
évolue par l’intérieur de l’héroïne qui raconte ses aventures. Tout au
long du texte, Léki se montre dubitative et sceptique car ne pouvant pas
résister à la société des hommes qu’elle rencontre. Et ses propos
avancent souvent par une série d’interrogations qui poussent le lecteur
à la réflexion comme on peut le constater dans son attitude à propos du
comportement on ne peut plus désagréable de son mari : "Etait-ce un
moyen de marquer son incapacité ? Etait-ce de l’intimidation pour me
faire taire ? (…) Pourquoi était-il aussi cruel envers une femme qui
partageait sa vie ?" (p.122). Du style, on remarque aussi la
théâtralisation du texte dans les dialogues de certains personnages où
la narratrice n’intervient pas. Deux personnages peuvent parler sans
aiguillages narratifs comme on peut le constater aux pages 112 et 113
dans la longue discussion entre Léki et son père. Peut-être une
réminiscence de la dramaturgie qu’a pratiquée l’auteure.
Conclusion L’Amour en migration, un
roman qui pose les véritables problèmes que rencontre la femme africaine
dans la société. La lutte des femmes pour briser certains pratiques
néfastes de l’homme "traditionnel", les coutumes du mariage et le réveil
de la femme à travers l’école sont des thèmes qui reviennent souvent
dans le roman féminin. Et des textes tels Bienvenus au royaume du sida
de Marie-Louise Abia, L’Hôte indésirable Doris Kélanou et Détonations et
folie de Liss pour ne citer que ces œuvres de ces dernières années, se
définissent comme des instruments de lutte pour les femmes contre le
népotisme de l’homme africain qui reste encore accroché au
traditionalisme quand il s’agit de considérer la femme comme lui. Les
problèmes posés par les couples dont les femmes semblent se révolter
contre le comportement "impérialiste" de l’homme, sont souvent au centre
des "dénonciations" de ces écrivaines. Une façon de s’attaquer à
l’hégémonie de l’homme sur la femme. Et la lutte des femmes pour leur
émancipation s’avère explicite à travers les héroïnes de ces œuvres.
Noël KODIA
Notes
(1) Ghislaine Nelly H. Sathoud, L’Amour en migration, Ed. Menaibuc,
Collection Interdépendance africaine, Paris, décembre 2007, 176 p.
(2) Ghislaine Nelly. H. Sathoud, Hymne à la tolérance, Ed. Ménolic,
Québec, 2005, 75 p.
(3) lire ses deux essais Les Femmes d’Afrique centrale au Québec et Le
Combat des femmes au Congo Brazzaville, publiés respectivement en 2006
et 2008 aux éditions l’Harmattan, et présentés dans le magazine Afrique
Education nos 212 et 246.
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