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LIVRE : "Le Masque de chacal" (1)
nième "chronique congolaise" de Tati Loutard ?
Deuxième roman de J.B. Tati Loutard, "Le Masque de chacal" apparaît
comme un autre pan de la réalité sociopolitique du Congo esquissé déjà
dans les précédentes proses narratives. Et il n’est pas étonnant de voir Dozock rimer avec Touazock du
"Récit de la mort". De la prose loutardienne, on remarque que ce sont les personnages du terroir qui
sont partout omniprésents dans toutes les histoires qui nous sont
rapportées. Même s’ils ont pris de l’âge, des "Chroniques congolaises"
au "Masque du chacal".
Dozock, ce journaliste incompris et qui décide d’œuvrer pour la liberté
de presse, se voit bousculer par les réalités sociopolitiques de son
pays. Plus près de nous, les personnages de Tati Loutard évoquent le "quotidien d’aujourd’hui" avec toute son effervescence qui définit ce
que nous vivons et ce que nous avions vécu à peine. A la Maison de la
Télévision où il est pris à partie par son directeur qui soutient le
nouveau régime, Dozock se voit désavoué moralement. Il pense même à
démissionner de son travail. Mais le repos, à lui imposé par son chef
pour avoir soit disant mal présenter son journal télévisé, le pousse à
opter pour une véritable presse démocratique. Et le soutien qu’il a de
la part de "Reports sans frontières" quand on va l’incarcérer, ne fera
que fortifier sa volonté. Ainsi, il se propose de créer son journal
après sa mise à pied. Alors, il se voit comme accompagné par le "masque
du chacal" qu’il avait hérité de son oncle adoptif, cet homme qui
n’avait jamais eu d’enfants de son vivant. Après les difficultés de
quelques jours passés en prison, seule l’image de sa femme semble le
protéger. Mais le héros tombe de nouveau dans la dépression quand sa
femme devient, quelque temps après, la secrétaire du maire de
Brazzaville.
Dans cette ville où la chasse au sexe féminin se constate
dans le milieu politique, Dozock doute de la fidélité de sa femme,
malgré l’assurance qu’elle lui éprouve mais qui est émoussée par la
présence des billets de banque qui dorment dans son sac à main. Déchiré
entre la volonté de connaître la réalité et la crainte de perdre sa
femme, Dorock tente de noyer son malheur dans l’alcool pour oublier sa
détresse. Marqué par la venue inattendue en pleine nuit d’un ami
journaliste traqué par le pouvoir, traumatisé par le départ du toit
conjugal de sa femme après une dispute, Dozock se voit abandonné à
lui-même. Mais il est sauvé de justesse après la réconciliation avec sa
femme qui l’aime toujours malgré sa jalousie mal placée. La mort de la
mère de cette dernière donne un autre tournant à la vie du couple,
surtout quand ils vont découvrir le testament de la défunte qui
s’opposait paradoxalement à leur union et qui leur demande de se marier.
Soutenue moralement et matériellement par son homme à la mort de sa
mère, Mouna devient la complice de son mari dans la mise en œuvre de
leur projet du journal. Aussi son soutien moral est manifeste au
tribunal de Brazzaville pendant un procès qui met en cause un confrère
journaliste. Il s’implique aussi par son professionnalisme dans le
travail de l’Avocat défenseur de ce dernier qui gagne le procès.
Dozock,
son ami Marc qui vient d’être libéré et l’Avocat décident de travailler
ensemble pour la liberté de la presse en s’ouvrant aux ONG
internationales. Considéré comme élément dangereux par le pouvoir en
place, surtout après son passage au tribunal de Brazzaville, son chef
Malibou tente de le noyer devant son ministre de tutelle. Un piège se
confectionne quand il est invité à la Télévision pour une interview.
Devant la caméra, Dozock prend partie pour les journalistes congolais
dont les mauvaises conditions de travail poussent ces derniers à la
prostition des médias. Il démontre ensuite que la presse privée est aux
mains d’anciens journalistes sous la houlette de certains hommes
d’affaires et de dirigeants politiques. Mais l’interview du héros va
atteindre une autre dimension quand il sera brusquement rejoint sur le
plateau par son ancien chef Malibou qui se propose de débattre avec lui.
Mais devant le calme et la sérénité de Dozock ainsi que la pertinence de
ses idées, Malibou ne peut se contrôler et son caractère d’homme violent
se dévoile au grand jour. Croyant avoir bien agi pour faire plaisir au
ministre, il est paradoxalement révoqué de la Maison de la Télévision et
remis à la disposition de la Fonction publique. Commence alors une
nouvelle vie pour le héros et sa femme. Aidé par une banque de la place
et la publicité gratuite consécutive à son passage à la Télévision, il
concrétise son projet en lançant le premier numéro de son journal au
titre révélateur, L’Eveil. Le Masque de chacal, un récit qui confirme le roman-réalité congolais
dont le secret semble être jusqu’aujourd’hui dans l’écriture de Tati
Loutard. S’il y a un prosateur dont l’inspiration baigne toujours dans
les réalités du terroir, c’est bien Tati Loutard. Il habite le Congo
comme le Congo l’habite.
Vraisemblance dans le récit Le Masque de chacal, contrairement aux autres récits de l’auteur qui
s’éparpillent dans plusieurs villes congolaises tels Pointe Noire,
Dolisie, soutient des aventures qui se déroulent à Brazzaville que
l’auteur nous présente avec une nette objectivité sur fond de
connaissances géographiques et sociologiques approfondies. Cette ville
de Brazzaville qu’il nous présente, dégage encore les effluves des
dernières années : "Ce jour-là, Dozock était resté tard dans le bureau.
Il avait écrit un article sur les leçons à tirer de la guerre de juin
1997. Il s’était interrogé sur les raisons profondes qui avaient poussé
des Congolais à prendre les armes contre eux-mêmes" (p.71) L’auteur
élabore son histoire avec les ingrédients qu’il ramasse autour de lui
car faisant partie de son quotidien, des ingrédients dont il a eu à
vivre les manifestations physiques et morales. Tout se passe dans
Brazzaville qu’il connaît comme le fond de sa poche. Ainsi, les lieux
comme la Tour Nambemba et la Cathédrale Sacré-Cœur (p.8), Poto-Poto et
le port de Yoro (p.9), l’église Saint Esprit p.(74), le rond-point de
Poto-Poto (p.82), la Cathédrale et l’Hôtel de ville (p.91), le Cimetière
du Centre-Ville dans le quartier de la Maison d’Arrêt non loin du
complexe d’habitation de ce que fut la compagnie aérienne Air Afrique
(p.114)… sont des réalités géographiques qui appartiennent bel et bien à
la capitale du Congo. Et le Congolais lambda peut "suivre" les
personnages du roman à travers la ville de "Brazzaville-fiction" qui
fait écho à "Brazzaville-réalité". Mais dans ce vraisemblable de l’univers diégétique, se révèle, en dehors
de la situation géographique, quelques réalités sociales et sociétales
des Congolais dans Le Masque du chacal. Comme dans la plupart de ses
récits, Tati Loutard se définit à certains moments comme le secrétaire
de la société congolaise dont il semble bien connaître les us et
coutumes. Les confrontations interethniques, la vie on ne peut plus
énigmatique des hommes politiques, la démocratie naissante au niveau de
la presse qui se voudrait libre, voilà quelques aspects réels de la
société qui se dévoilent dans ce roman. Celui-ci ne puise ni dans le
passé, ni dans ses souvenirs lointains, mais dans le présent des
événements qui sont encore frais dans sa mémoire. Aussi l’attitude de
Dozock vis-à-vis de sa femme quand celle-ci devient la secrétaire du
maire entre dans le normatif de l’inquiétude de l’homme qui craint
d’être cocufié. Surtout que les dirigeants politiques ne respectent pas
les femmes des autres : "Quand Dozock la vit [Mouna sa femme] quitter
la maison pour se rendre au travail, son visage s’assombrit (…) Que lui
voulait le maire ? Ces gens de la classe politique ont l’argent et les
honneurs. Ils ont maîtresses, épouses, enfants." (p.42). Comme dans la
plupart des récits de l’auteur, la mort devient une obsession qui
rappelle la réalité congolaise dans la façon de gérer ce phénomène. Dans
Le masque de chacal, elle apparaît à travers le personnage de la mère de Mouna. Et le décès de cette dernière dévoile au lecteur l’attitude du
beau-fils devant la mort de sa belle-mère. Comme tout Congolais, Dozock
s’y implique moralement et matériellement comme le demande la tradition
: "Il devait consentir des sacrifices financiers pour améliorer son
image auprès de ses beaux-parents (…) Il s’endetterait même lourdement
pour être à la hauteur des obsèques et une sépulture susceptible de lui
attirer la sympathie" (pp.123-124).
Quand on se réfère aux autres récits de l’auteur après la lecture du
roman, on constate qu’il y a trace d’intertextualité aux niveaux social
et géographique des éléments rapportés presque dans toute sa prose.
Aussi, on pourrait aussi définir Le Masque de chacal comme une "chronique congolaise".
Roman et poésie dans "Le Masque de chacal" Ecrit dans un style à mi-chemin entre le romanesque et le poétique, Le
masque de chacal révèle l’écriture "juste et traditionnelle" de
l’auteur. Il n’ose pas "tordre le cou" à la langue française à l’image
des de ses confrères comme Sony Labou Tansi, Henri Lopes et Tchicaya U
Tam’Si. Dans ses récits, il se voit toujours rattrapé par son premier
violon d’Ingres, la poésie, surtout au niveau des descriptions. Voici
quelques segments textuels qui rappellent que le romancier est avant
tout un poète.
- "L’eau étalait ses œuvres bleues et vastes, comme sa peau que
granulait une brise légère" (p.54).
- "Au premier coq, première nouvelle. Le jour s’annonçait. La nuit se
déclarait au-dessus de la ville. Ses lambeaux traînaient le long des
ruelles profondes du quartier de la cathédrale" (p.63)
- "La petite poussière de soleil (…) s’était soudain volatilisée"
(p.131).
Et de tels élans poétiques sont souvent rencontrés par le lecteur au fur
et à mesure qu’il passe de page en page. Tati Loutard arrive à faire un
mariage agréable entre le romanesque et le poétique dans ses récits.
La part du bestiaire dans "Le Masque de chacal" Souvent fondé sue le réalisme congolais et surtout sur le thème de la
mort, le récit de Tati Loutard, après un tour dans le surnaturel dans
Fantasmagories, donne une place remarquable au bestiaire. Le chacal dont
le masque rappelle au héros le temps passé avec son oncle, révèle une
réalité congolaise : la complicité qui existe ente le neveu et l’oncle,
surtout si ce dernier n’a pas eu d’enfants dans sa vie : " Tout se
mélangeait dans sa tête, comme au temps légendaires où les hommes et les
bêtes ont des rôles et des actions interchangeables, à l’infini. Ce
chacal, c’était l’esprit de son oncle qui devait chaque fois lui
rappeler le commerce intellectuel et spirituel qu’ils avaient entretenu
tous les deux, du vivant de cet homme qui avait semé en lui l’espérance
d’une réussite sociale" (pp.189-190). Ainsi dans ce texte qui n’est
autre que l’histoire de Dozock qui mène un combat acharné pour la
liberté de la presse jusqu’à la victoire après moult tractations,
revient à tout moment l’image obsédant des corbeaux. Ces oiseaux de
mauvaise augure apparaissent de temps à autre dans la vie du héros.
- "Sur la plus haute branche de la clôture voisine, deux corbeaux, côte
à côte, entreprirent un duo. Leurs croassements arrêtèrent Dozock"
(p.37)
- "Dozock entendit le premier cri du coq (…) S’ensuivirent quelques
babillements. Puis les corbeaux se mirent à croasser" (p.167)
- "Une nuée de corbeaux vola au-dessus de sa tête" (p.190)
Ces oiseaux ne symbolisent-ils pas les difficultés (problème au travail
avec son chef, crise conjugale dans son foyer, bref séjour en prison,
mort de l’oncle puis celle de sa belle-mère) affrontées par le héros
avant de s’ouvrir une vie heureuse avec la parution de son journal et le
mariage avec sa femme dicté par le testament de sa belle-mère ?
Pour conclure Véritable autopsie sociopolitique du Congo qui se fonde principalement
sur la lutte que mène le héros pour la liberté de la presse, Le Masque
de chacal appartient à un écrivain que l’on ne peut plus présenter car
ayant marqué la littérature au niveau continental. Avec une dizaine de
recueils de poèmes, trois recueils de nouvelles et deux romans, Tati
Loutard apparaît comme l’un des écrivains congolais le plus remarqué par
la critique (2). Son œuvre se situe dans le modernisme tout en ne
bousculant pas paradoxalement l’académisme de son style qui fait écho à
la médaille de vermeille du Rayonnement de la langue française à lui
décernée par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.
Noël KODIA
Notes (1) Tati Loutard (J.B.), Le Masque de chacal, Editions Présence
africaine, Paris, 2006, 196 pages.
(2) Sur son œuvre, on peut lire :
- Chemain (R. et A.), Panorama critique de la littérature congolaise
contemporaine, Editions Présence africaine, paris, 1979.
- Godard (R), Trois poètes congolais Maxime Ndébéka, J.B. Tati Loutard,
Tchicaya U Tam’Si, Editions L’Harmattan, 1985.
- Planque (J.), Jean Baptiste Tati Loutard, Editions Moreux, Paris,
2001.
- Popescu ( E.C.), Le lyrique de l’écrivain Jean Baptiste Tati Loutard,
Université Paris IV Sorbonne, 20004.
- Kodia-Ramata (N.) Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à
la prose, Editions Connaissances et Savoirs, Paris, 2006.
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