L’hôte indésirable
de Doris Kelanou

 

Prenez ce livre. Enlevez les 1ère et 4ème de couverture et commencez la lecture à la page 8. Je suis sûr que vous le mettrez au compte d’un des plus grands écrivains du Congo malgré quelques « incidents » grammaticaux. « L’Hôte indésirable » (1), un roman qui vient une fois de plus démontrer que la prose chez les Congolaises représentée déjà par certaines figures comme Ghislaine Sathoud, Aleth Félix-Tchicaya, Liss, Eveline Mankou-Ntsimba, Florence Lina Bamona-Mouissou, Marie Louise Abia pour ne citer que ces noms, continue à se remarquer agréablement.

Emouvante histoire dont le principal héros est le Sida, cette "arme de destruction massive", qui va ravager toute une famille par la faute de l’homme dont le "bâton de création" va plonger dans la fange sans « protection ». Simon après avoir contracter la maladie, entraînera avec lui sa femme Anne et leurs deux jumeaux. Ni l’hôpital, ni sa congrégation l’Assemblée des Libertés du pasteur avec ses prières n’arriveront à sauver Anne à la suite de la mort de ses deux enfants. Celle-ci naïve et analphabète, tombe dans le piège du pasteur qui lui révèle, contre toute attente, que son premier fils Olivier trisomique né avec une malformation physique (bec-de-lièvre) est un sorcier et qui serait à l’origine des malheurs de la famille. Malgré son avenir radieux à l’école, le garçon devenu brusquement "enfant sorcier", est battu par sa mère et ses amis d’église, avant d’être chassé du toit maternel. L’enfant devient ipso facto un « enfant de la rue » et se voit sodomisé quand il tombe dans le piège d’un pédophile français venu se cacher en Afrique. Il est sauvé de la rue au dernier moment par sa grand-mère maternelle qui n’a pas supporté la dérive de sa fille pour l’avoir chassé de la maison. Rongée par la maladie, cette dernière meurt « doucement » seule enfermée dans sa maison, loin de sa mère, de son fils Olivier et de son pasteur.

Un roman didactique

Dans l’ensemble, le roman apparaît comme un livre didactique sur le sida à l’instar de « Bienvenus au royaume du sida » de Marie-Louise Abia. « L’Hôte indésirable » et « Bienvenus au royaume du sida », deux livres écrits par des femmes et qui mettent l’homme en face de ses responsabilités en matière de sexe. Celui-ci paraît souvent comme le principal vecteur de « l’hôte indésirable » dans les récits de nos deux romancières. Et devant la fatalité qui conclut chaque récit, elles demandent aux lecteurs de prendre conscience de la véracité de ce fléau qui continue à semer la désolation dans les familles au sud du Sahara où l’anaphabétisme pousse parfois à mettre en relation la maladie et la sorcellerie. Du roman de Doris Kelanou, Liss, qui a déjà analysé celui-ci, se pose la question de savoir si « le sida constitue-t-il le réel facteur de destruction massive des familles ? Il n’est en réalité (…) la conséquence visible d’un fléau bien plus insidieux : l’infidélité » (2). Ainsi dans ce roman se révèle la satire d’une société en mal de vivre ! l’auteure dénonce la frivolité de l’homme qui profite de son rang social pour se pervertir (Simon a attrapé le sida pour avoir voulu mettre en relief sa virilité). L’auteure, à travers la vie brisée de Anne par un certain Jean devenu pasteur après de brillantes études supérieures parce que diplômé sans emploi, condamne les églises de réveil qui sont venues changer la donne spirituelle dans les sociétés africaines en profitant de la naïveté et de l’analphabétisme de celles-ci. « L’Hôte indésirable », un roman tellement bien présenté par Liss en niveau du signifié dans son article publié sur Congo page, qu’il m’a paru intéressant de me pencher sur le style du livre qui s’avère pertinent.

« L’Hôte indésirable » : un roman du 7è art ?

Le roman de Doris Kelanou se caractérise par le linéaire qui facilite le lecteur de suivre le trajet diégétique du récit « sans se poser de question ». Tous les aiguillages temporels (sommaire, ellipse, analepse…) laissent passer le lecteur d’un chapitre à un autre avec une logique qui respecte le vraisemblable des événements rapportés. Les descriptions détaillées rappellent la technique du cinéma. Alors que la plupart des récits de ses consoeurs sont réalisés à la première personne (je), Doris Kelanou préfère le narrateur omniscient et omniprésent « à la Balzac » qui apparaît comme un cameraman qui filme tout au long du récit. On a l’impression d’avoir deux scènes qui s’entrelacent au cours de la lecture : une scène pour l’œil et une autre pour l’oreille avec l’utilisation des expressions du terroir telles « banabilongo » (p. 98), « shégué », « mwa mossi ya malili » (p. 172), « madesso ya bana » (p.199).

On voit comment la caméra nous fait vivre le maritime du Viodo (qui pourrait nous rappeler une ville africaine). L’intérieur de l’hôpital avec son monde soignant qui nous révèle la mise en cause de la déontologie professionnelle comme on le remarque à travers l’attitude de l’infirmière qui s’occupe de l’enfant de Anne: "Bon, écoute-moi bien, c’est à prendre ou à laisser. Pour ce qui est du prix des [médicaments], je te propose mes produits à douze mille francs. Sache qu’en pharmacie tu en auras pour le double (…). Alors tu achètes mes médicaments ou tu tiens à laisser mourir ton enfant !" (p.87), l’intérieur des églises de réveil où la parole de Dieu est galvaudée par des esprits malins, la vie des enfants de la rue, la caméra du pédophile qui filme ses viols, tout cela est rapporté avec une fidélité du réalisme cinématographique sous plusieurs angles de vue. Des descriptions précises et détaillées nous rappellent les zooms et les gros plans de l’effet cinématographique. Voici par exemple comment le service de pédiatrie qui a accueilli Anne est présenté avec la précision d’un reporter : "Le service de pédiatrie était un vieux bâtiment de deux niveaux avec des conditions très précaires. Quelle que soit la pathologie, les enfants y étaient admis deux par lit. Pendant les périodes de saturation, on allait jusqu’à disposer trois, voire quatre enfants par lit. (…) l’ambiance y était insoutenable" (p. 80). Le livre se présente comme un script de film car facile à porter à l’écran tant la réalité africaine y est vraiment manifeste. Si à ce texte de Kelanou, on pouvait ajouter quelques photos des sujets pertinents que l’on y découvre tels la présentation des hôpitaux en Afrique, les scènes des pasteurs dans l’exercice de leur métier dans les églises de réveil, les scènes des enfants de la rue tel qu’on a découvert le petit Olivier dans le texte, il se transformerait en ciné-roman, un genre qui nous fait penser au Français Alain Robbe-Grillet.

De la technique du roman, Doris Kelanou épouse aussi la littérature orale par son côté musical défini par la mise en œuvre de la cadence de répétition. Souvent un même refrain caractérise quelques segments narratifs du roman quand le texte veut insister sur une réalité comme on le remarque ci-après : "Pour elle [Anne], Simon n’avait rien à voir avec ces machos qui pullulent dans la ville. Il n’avait rien à voir avec ces esclaves de leur réussite et des filles d’Eve. Il n’avait rien à voir avec ces cavaleurs… " (p. 66). Et cette « musicalité » se remarque un peu plus loin dans la présentation du pédophile : "Un homme méprisable. Un homme sans cœur. Un homme lâche. Un homme qu’on aurait fait mieux de castrer…" (p. 253).

Pour conclure

« L’Hôte indésirable », un roman qui, à travers l’émouvante histoire de Simon et Anne, montre que le sida est un fléau qui nous guette à tout moment et que le seul remède efficace serait la fidélité à travers le mariage. Et si ce texte pouvait être transformé en images, la morale en gagnerait un peu plus dans la mesure où le petit écran devient de plus en plus proche de l’Africain qui est encore allergique à la culture du livre.


Noël KODIA

Notes
(1) Kelanou (Doris), L’Hôte désirable, Editions Anibwé, Paris, mai 2007, 282 pages, 16 euros.
(2) Liss ; lire sa présentation du roman dans www.congopage.com

Références bibliographiques
- Abia (Marie-Louise), Bienvenus au royaume du sida, Editions ICES, Paris, 2003.
- Bamona-Mouissou (Lina-Florence), Le Plus vieux métier du monde, Editions Bénévent, Nice, 2005.
- Félix Tchicaya (Aleth), Lumière de femme, Editions Hatier International, Paris, 2003.
- Liss, J’espère, Editions Amalthé, Nantes, 2005.
- Mankou-Ntsimba (Eveline), La Patience d’une femme, Editions Bénevent, Nice, 2005.
- Sathoud (Ghislaine.N.H), Hymne à la tolérance, Editions Mélonic, Canada, 2005.

Présentation sommaire de l’auteure
Originaire du Congo-Brazzaville, Doris Kelanou a travaillé comme Assistante de direction dans une multinationale de Pointe Noire. Titulaire d’un DEUG en Droit privé de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville et diplômée en Anglais et Bureautique en Afrique du Sud, elle est actuellement agent d’escale dans un aéroport parisien.

 


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