Pourquoi l'Union africaine
est dans l'impasse
Diplomatie - Le sommet de Banjul vient de s'achever dans le scepticisme
et la morosité. L'Union africaine ne fonctionne pas mieux que l'OUA.
Pourquoi ?Notre analyse.
Les historiens écriront-ils, dans quelques décennies, que le sommet de
l'Union africaine à Banjul, en Gambie, a été celui du désespoir, à
rebours des assises ayant suscité de grandes attentes en 2002 à Durban,
en Afrique du Sud ?
En tout cas, sept ans après la réactivation, par le «frère-guide»
Muammar Kadhafi, du projet panafricain ambitieux de Kwame Nkrumah, le
«mammouth» est grippé. La machine est en panne. L'Union africaine donne
tous les jours raison à ceux qui ont toujours affirmé qu'elle ne
différerait en rien de son ancêtre discréditée, l'Organisation de
l'unité africaine (OUA).
Quelques images fortes résument l'impression désagréable que laisse
Banjul. D'un côté, le folklore joyeux et bon enfant frisant la
caricature, le ballet impressionnant de limousines - dont des «Hammer»
ultra-luxueuses aussi longues que des bus -, l'attitude un brin
carnavalesque des délégations officielles dont certaines n'auraient pas
dépareillé au festival de cinéma de Ouagadougou. De l'autre,
l'impréparation chronique, les improvisations grossières en matière de
protocole et de logistique, le départ en catastrophe dès le début de la
cérémonie d'ouverture, du «frère-guide» libyen, parrain du président
Yahya Jammeh, visiblement courroucé par le peu de place que lui
accordait le protocole et le confort très relatif de la salle de
conférences du tout nouveau Hôtel Sheraton.
Et surtout, le discours terrible du président de la Commission de
l'Union, Alpha Oumar Konaré, mettant en lumière de façon crue
l'irresponsabilité des dirigeants africains.
Une quinzaine de conventions et de protocoles jamais entièrement
ratifiés
Konaré n'a eu qu'à faire un exercice simple : citer la quinzaine de
conventions et protocoles adoptés en grande pompe par les chefs d'Etat,
mais jamais signés ni ratifiés. Parmi eux, le Pacte de non-agression et
de défense commune, adopté à Abuja le 31 janvier 2005 (sous
l'inspiration de l'Ivoirien Amara Essy), qui n'a été ratifié à ce jour
que par deux Etats, mais aussi le protocole relatif à l'établissement du
Conseil pour la paix et la sécurité de l'Union africaine, adopté le 9
juillet 2002, et entré en vigueur le 26 décembre 2003, qui n'a pas
encore été ratifié par 12 pays. Le chantier devant aboutir à une
position africaine commune devant les institutions de Bretton Woods a
été présenté comme prioritaire par le président de la Commission. Mais
qui s'en soucie ?
Difficile, après le discours de Konaré, de voir l'Union africaine
autrement que comme un espace de joutes stériles et sans conséquences.
Comment en est-on arrivé là ? Comment le bel élan d'il y a quelques
années s'est-il ainsi brisé ? «C'était prévisible», confie amèrement un
diplomate de haute volée. Selon lui, l'Union africaine est d'abord et
avant tout victime du grand nombre de «puppets» (marionnettes, selon le
jargon diplomatique anglo-saxon) au service de quelques grandes
puissances parmi les chefs d'Etat africains. Des initiatives pensées
dans des capitales étrangères concurrentes s'affrontent ainsi au sein de
l'organisation continentale, qui devient ainsi une caisse de résonance
de conflits géopolitiques qui n'intéressent pas fondamentalement
l'Afrique. «Le NEPAD, qui a été conçu par des stratèges conservateurs
américains, fait-il parler de lui ? Voilà que les Français, pour ne pas
être largués, instrumentalisent Abdoulaye Wade pour concevoir à toute
vitesse le plan Oméga concurrent, et exiger que les deux fusionnent»,
explique notre diplomate. Dans la même logique, on a vu Abdoulaye Wade
se précipiter en toute ignorance pour proposer, il y a quelques années,
un pacte africain contre le terrorisme, afin de montrer à quel point il
se souciait des intérêts des Etats-Unis, alors qu'un tel instrument
avait déjà été mis en place avant le 11 septembre 2001 mais n'avait été
ratifié que par très peu de pays, qui n'y voyaient pas d'intérêt
géopolitique immédiat.
Le conflit Obasanjo-Wade, symbole des querelles de personnes au sein de
l'Union
Les querelles de personnes et les questions de leadership ont également
plombé l'Union africaine au cours de sa jeune histoire. Les passes
d'armes homériques entre un Abdoulaye Wade voulant utiliser la
diplomatie comme moyen de glaner des subsides pour son pays auprès des
«bailleurs de fonds» et un Olusegun Obasanjo obsédé par un siège
permanent au Conseil de sécurité et par la confirmation de son statut de
«géant de l'Afrique de l'Ouest» défraient la chronique diplomatique
africaine. Le mandat d'Olusegun Obasanjo a été, de l'avis de nombre
d'experts, utilisé uniquement à des fins de politique intérieure
nigériane et mis au service d'arrangements bilatéraux avec des grandes
puissances comme la France sur des dossiers comme la Côte d'Ivoire ou le
Togo, la politique à suivre dans ce dernier pays ayant entraîné un
conflit entre Konaré et Obasanjo.
C'est un constat dramatique :
dès que les intérêts de puissances occidentales entrent en jeu,
l'unanimité devient difficile au sein de l'Union. La question du Darfour
et du passage de témoin de la force de paix africaine à une mission
onusienne divise les pays, selon qu'ils veulent plaire aux Etats-Unis ou
non. Rien n'a été tranché clairement quant à l'épuisement des moyens
financiers, qui fait que la mission de l'UA au Soudan pourra
difficilement vivre au-delà du mois de septembre. Il est tout aussi
urgent d'attendre sur le dossier ivoirien, où Abidjan ne se fait plus
d'illusions sur l'implication de l'UA pour un désarmement effectif, si
nécessaire sous la contrainte, afin de permettre les élections d'octobre
2006. Au Darfour comme en Côte d'Ivoire, il y a des implications de pays
voisins, et l'Union africaine est incapable de trancher les différends
opposant les Etats membres en se fondant sur le droit. La politique de
l'autruche, comme au temps de l'OUA.
Aucune réponse sérieuse et systématique n'a été trouvée à la question
des coups d'Etat et des rébellions endémiques, à celle des échanges
inégaux entre le Sud et le Nord, à celle de la valorisation des
ressources énergétiques et économiques du continent. Tout se perd dans
un consensus mou et apeuré, qui aurait été terriblement monotone si les
interventions militantes et sans complexe des présidents vénézuélien
Hugo Chavez et iranien Mahmoud Ahmadinejad n'étaient pas venues mettre
un peu de tonus et de subversion dans ces agapes satisfaites et
prudentes.
Qu'est-ce qui handicape donc l'Union africaine ? Et si c'était le
caractère naturel et automatique de l'adhésion des pays africains ? En
effet, rien n'unit fondamentalement les nations qui en font partie, à
part la géographie. Nul n'est besoin de s'engager au service d'une
gouvernance soucieuse des intérêts des populations et fondée sur l'Etat
de droit pour être membre de l'Union africaine. Nul n'est besoin de
s'astreindre à ne pas s'attaquer à un autre pays membre ou d'avoir
simplement des réflexes consistant à considérer les intérêts du
continent avant les trafics mesquins auxquels peuvent se livrer tel ou
tel Etat. Il n'y a pas de critère de convergence économique ou de
standards démocratiques à atteindre. Dans ce «nzassa» extravagant, les
pays voyous neutralisent les nations agressées, les valets de la
Françafrique étouffent les hérauts de l'Afrique digne, les dictateurs
noient les démocrates, les nationalismes primaires s'entrechoquent.
Peut-être serait-il temps d'imaginer des ensembles non pas régionaux,
mais fondés sur des convergences de projets sur le long terme, qui
pourraient se permettre de «sauter» des pays ne partageant pas les
valeurs promues par ces ensembles sélectifs. Ainsi, la loi du marché
jouerait et à terme, désignerait, en même temps que l'organisation
commune africaine la plus performante, les valeurs et les pratiques
permettant à l'Afrique de relever les défis du siècle qui commence.
Et si on brûlait l'Union africaine ?
Théophile Kouamouo (kouamouo@yahoo.com)
Le Courrier d'Abidjan 04/07/2006
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