Etat de la démocratie en Afrique
de la nécessité de conjurer la tentation totalitaire
A l’origine de cette réflexion, une légitime appréhension fondée sur
le constat d’une régression inquiétante de la démocratie en Afrique : un
peu partout sur le continent, l’arbitraire, l’unilatéralisme et
l’autoritarisme gagnent du terrain alors que les principes démocratiques
vacillent ou reculent.
Il ne faut pourtant pas se méprendre sur les véritables causes de la
régression démocratique sur le continent. Elle est plus le résultat
d’une tentation despotique que d’un essoufflement du projet démocratique
en soi. C’est que partout où cela a été relevé, ce sont les régimes en
place qui tentent de faire le deuil de la démocratie dans le but de
rester indéfiniment au pouvoir. Bien souvent, pour ne pas dire dans tous
les cas, les atteintes aux normes démocratiques couvrent une stratégie
de perpétuation des régimes en place inspirée par leur goût immodéré
pour le pouvoir ou par la crainte de devoir, une fois dépourvus de
l’immunité que leur confère leur mandat, répondre de leurs actes devant
les juridictions.
Cette obsession explique en partie la grave crise socio économique que
traverse actuellement la plupart des pays du continent. Cette crise,
synonyme de perte de pouvoir d’achat et d’insécurité alimentaire, est
particulièrement révélatrice de la profonde fracture entre les pouvoirs
en place et les citoyens. A ce sujet, la responsabilité des dirigeants
africains est de tout premier ordre en ce qu’ils consacrent et
mobilisent la totalité de leur énergie, des ressources publiques et des
forces de l’ordre instrumentalisées dans une répression aussi aveugle
que gratuite aux seules fins de conservation du pouvoir au lieu de
s’attaquer résolument aux projets de développement économique et social.
C’est à cette aune là qu’il faut analyser l’absence de solutions
perspicaces et efficaces pour anticiper, et le cas échéant, freiner la
hausse des prix des denrées et produits de grande consommation et la
crise alimentaire actuelle.
Or cette situation, du fait des enjeux de survie qu’elle comporte pour
les populations, peut être source d’instabilité pour nos pays. Il ne
fait, en effet, aucun doute que celles-ci, excédées d’attendre des
solutions que l’inertie de leurs autorités ne leur apportera pas, vont
finir par exprimer leur colère dans des manifestations populaires. A cet
égard, les récents troubles sociaux enregistrés sur le continent
constituent des coups de semonces, annonciateurs de convulsions plus
inquiétantes pour nos pays. C’est contre cela qu’il faut dès maintenant
se prémunir en organisant une mobilisation exceptionnelle de la
communauté internationale afin non seulement de stopper la hausse des
prix à la consommation des denrées et produits de base mais également de
fournir des secours alimentaires d’urgence aux populations africaines.
Les solutions annoncées par le Président de la Banque mondiale et par
les dirigeants des Commissions européennes et africaines, constituent
une perspective rassurante qui non seulement ne doit pas rester à l’état
de déclaration d’intention mais doit être adossée à des mesures de moyen
et long termes.
Car au fond, ce qui est en cause, avec cette crise sans précédent, c’est
la mondialisation libérale, et son corollaire la logique ultra
marchande, qui ont livré l’économie mondiale à la prééminence des
marchés internationaux, devenus les moyens hégémoniques de régulation
des échanges des biens et des services. Les Etats et les institutions
financières internationales doivent finalement se résoudre à admettre
que le marché n’est pas le principal moyen de structuration de
l’économie mondiale. En effet, tout en acceptant le marché, on ne peut
ni concevoir que tout soit considéré comme marchandise, ni se satisfaire
d’un rôle minimaliste attribué à l’Etat. Il importe qu’un équilibre soit
trouvé entre la fonction du marché qui permet d’assurer, en principe,
l’allocation optimale des ressources et l’action publique dont la
mission est de préserver, de facto, leur juste redistribution.
L’acceptation du jeu du marché ne signifie pas que les populations
doivent être laissées à la merci des producteurs et des distributeurs,
sans compter celle plus pernicieuse et, pour tout dire, plus
inacceptable des spéculateurs financiers, lesquels abusent de plus en
plus des transactions virtuelles qui impactent les cours des produits.
Il faut, à cet égard, accorder une attention particulière à ce qu’on
appelle traditionnellement la demande sociale. A ce titre, l’accès aux
denrées et produits de première nécessité doit être facilité par une
régulation du marché par l’Etat. Ce dernier doit notamment empêcher les
dérives injustifiées sur les prix à la consommation et prendre, en cas
de hausse justifiée des prix, les mesures exceptionnelles et durables
permettant aux populations d’en amortir les impacts sur leur niveau de
vie.
Les valeurs du socialisme retrouvent précisément leur pertinence et leur
vitalité face au projet ultralibéral qui se nourrit de la fausse idée
qu’il n’y aurait qu’une pensée unique dominant le monde et qui, en
réalité, lui imprime une marche forcée vers une décadence de toutes les
valeurs qui fondent l’humanité. Car en définitive, le but du socialisme,
c’est la recherche du progrès et la concrétisation de l’aspiration
égalitaire dont les composantes - égalité juridique, égalité politique
et égalité sociale – sont indissociables et inopposables entre elles. Le
progrès, c’est la recherche continue par l’être humain d’une maîtrise
croissante sur son propre destin qui ne se réduit pas à l’accumulation
de richesses. Quant à l’aspiration égalitaire, elle synthétise les
valeurs humanistes qui fondent le primat de la justice, de la paix, de
la liberté sur les rapports de force injustes et violents inhérents aux
inégalités de l’ordre mondial actuel.
Dans le cas du Sénégal, la mondialisation n’absout pas la responsabilité
du régime en place dans la crise socio économique actuelle, surtout
lorsqu’elle se révèle être le seul argument d’une grande escroquerie
intellectuelle et politique au sujet de la flambée des prix. Le régime
d’Abdoulaye Wade ne peut pas en effet s’exonérer de toute responsabilité
dans les fractures ouvertes qui accablent le pays, en noyant la mal
gouvernance et les politiques à courte vue dans l’océan de la
mondialisation. La sévérité de la crise nationale en cours est amplifiée
par la nullité et le caractère toxique de la gouvernance libérale, une
gouvernance qui va mais qui ne sait pas où elle va.
Pour revenir à mon propos sur la régression démocratique en Afrique, il
me paraît singulier de souligner que la perversion des normes
démocratiques qui la sous-tend, a démarré au Sénégal, terre d’élections
autant que de dialogue, après une alternance politique unanimement
saluée. Cela peut paraître choquant mais c’est le régime issu de cette
alternance démocratique exemplaire qui est aujourd’hui l’adversaire le
plus irréductible de la démocratie sénégalaise.
Songez qu’entre 2000 et aujourd’hui, le pouvoir en place au Sénégal a
unilatéralement modifié douze fois la Constitution (dont cinq suspendues
à la réunion du Congrès du Parlement), reporté quatre fois des
élections, torpillé les règles consensuelles du processus électoral,
piégé le fichier électoral, planifié et organisé une mascarade
électorale en février 2007, forcé l’installation d’une assemblée
nationale non représentative et imposé celle d’un Sénat infâme, le tout
dans l’unique but de se maintenir au pouvoir.
Ailleurs, au Togo et au Nigéria, la même logique de perpétuation des
régimes en place a été à l’origine de fraudes électorales, avec en prime
l’instrumentalisation des forces de l’ordre et du pouvoir judiciaire,
pour légitimer leur coup de force électoral. Aujourd’hui encore,
d’autres régimes africains s’illustrent dans des projets anachroniques
de manipulation partisane de la Constitution et des lois électorales. Et
là encore, c’est la règle de la limitation du mandat du Président de la
République, norme majeure de la démocratie et gage d’alternance à
intervalle régulier, qui est visée.
L’évocation de ces différentes situations démontre que les perspectives
prometteuses suscitées par l’ouverture démocratique du début des années
90 sont toutes dans une impasse préoccupante. Elle révèle surtout que
l’instabilité chronique sur le continent, illustrée par des conflits
internes récurrents, trouve ses causes dans la modification régulière
des règles de dévolution du pouvoir par les régimes en place.
En vérité, le ton alarmiste cache une autre inquiétude : celle de voir
les Etats africains basculer, à nouveau, dans le totalitarisme pour
sombrer dans les conflits et dans les guerres avec leurs cortèges
d’horreur. Cette éventualité n’est plus à écarter. Elle n’est même plus
une simple virtualité au regard de la situation d’un pays comme le Tchad
où la remise en cause par le régime du Président Idriss DEBY de la règle
de la limitation du mandat présidentiel a provoqué, en plus d’une grave
crise politique sur fond de détentions arbitraires et de disparitions
d’opposants politiques, une guerre entre des forces rebelles et l’armée
régulière.
Il suffit également de se rappeler la crise politique particulièrement
meurtrière qu’a vécue le Kenya au début de l’année. Là bas, ce qui était
en cause, c’était la sincérité des résultats d’une élection
présidentielle fort justement contestés par l’opposition. A l’évidence,
les autorités de ce pays auraient pu faire l’économie de ces milliers de
vies humaines perdues si elles avaient respecté le suffrage populaire
issu des urnes. Dans les cas du Kenya comme du Sénégal, il faut se
désoler que les Présidents Moï KIBAKI et Abdoulaye WADE, arrivés au
pouvoir à la faveur d’un processus électoral fiable et crédible, symbole
de la vitalité démocratique en Afrique, soient devenus, au contact du
pouvoir parce que sans doute atteints par le vertige du sommet, les
fossoyeurs de la démocratie dans leur pays.
Fort heureusement, à l’opposé de ces contre modèles qui portent les
germes du despotisme, il y a des Etats qui s’illustrent dans le progrès
démocratique. A ce propos, les exemples de la Mauritanie, du Cap Vert et
du Bénin constituent des ressorts à partir desquels les autres pays
africains peuvent s’inspirer pour renouer avec le projet démocratique,
seul à même d’assurer la stabilité politique, la cohésion nationale et
la paix civile nécessaires à la mise en œuvre de politiques de
développement du continent.
Ce dont il s’agit dans mon propos, c’est de tirer la sonnette d’alarme
en vue de provoquer l’électrochoc, la prise de conscience et la prise de
position nécessaires pour endiguer le péril despotique qui guette le
continent africain. L’enjeu est de taille car il nous faut faire le
choix entre le progrès irréversible du modèle démocratique en adoptant
définitivement les vertus universelles du pluralisme et le recul dans
les vices de l’abjection despotique puis dans le gouffre de l’horreur
absolutiste.
C’est sous cet éclairage qu’il faut analyser la situation à la fois
inédite et sordide au Zimbabwé où plus d’un mois après le scrutin
présidentiel, le régime du Président Robert MUGABE, après avoir usé du
subterfuge du recomptage des voix pour tenter d’inverser les résultats
des élections législatives, a fini par publier les résultats qui sont
manifestement préfabriqués. Il n’est, bien entendu, pas utile de
préciser que la rétention des résultats du scrutin présidentiel obéit à
la même logique de perpétuation du régime en place. Sous ce rapport,
elle appelle des réactions énergiques d’autant plus que ce précédent
fâcheux peut inspirer d’autres esprits tortueux sur le continent. A cet
égard, la Communauté internationale et singulièrement l’Union africaine
et la SADEC, sont vivement interpellées dans cette nouvelle forme
d’entrave à la libre expression du suffrage populaire. Il est vrai que
l’attitude inqualifiable du Président Robert MUGABE peut dérouter au
point de susciter l’incompréhension ; mais passé le temps des
indignations et des condamnations, il s’agit maintenant de réagir à
travers des mesures appropriées afin de contraindre ce régime à faire
droit à la volonté populaire si clairement exprimée.
Si j’évoque avec insistance la situation au Zimbabwé, c’est parce
qu’elle me paraît chargée d’enjeux car il est question, à travers ces
élections générales, de démontrer que la volonté populaire peut
infléchir la mainmise sur l’armée, l’accaparement des médias et
l’instrumentalisation de la justice. Elle me paraît également, à ce
moment précis de regain du totalitarisme, la parfaite illustration de la
force du sursaut citoyen face à la menace autocratique. Et c’est tout
l’enjeu du combat que nous devons entreprendre pour faire échec au
climat ambiant malsain que produit sur le continent le règne qui perdure
des tyrannies pseudo-démocratiques.
Qu’il soit précisé au sujet du Président Robert MUGABE, lorsque je le
regarde, je vois se profiler en pointillés Abdoulaye WADE tant ils
semblent tous deux corsetés par un autisme suicidaire, insensibles au
naufrage qui s’annonce, l’un et l’autre engoncés dans un amour-propre de
mauvais aloi, que rien ne justifie.
Dans le combat qui doit être le nôtre aujourd’hui, les hommes
politiques, la société civile et les citoyens africains sont vivement
interpellés ; tous doivent être réellement mobilisés. Il s’agit, dans un
consensus fédérateur, de mobiliser nos énergies et nos intelligences
pour construire une conscience démocratique afin d’assurer l’ancrage
pérenne de nos pays dans un système de gouvernance démocratique fondé
sur l’organisation d’élections libres et transparentes aux échéances
prévues, sur le respect de la souveraineté populaire, sur la protection
des libertés, sur la garantie du pluralisme politique, social et
médiatique et sur la promotion du dialogue national. La Communauté
internationale, également concernée, doit appuyer les initiatives et les
actions des élites et des populations africaines pour inscrire
définitivement la démocratie dans nos mœurs. Elle doit prendre ses
responsabilités pour le progrès démocratique en Afrique, en érigeant le
respect de l’Etat de droit, de la démocratie et des libertés au rang de
critères indispensables à toute coopération bi et multilatérale avec les
Etats africains. A cet égard, l’Union européenne, aux portes desquelles
se trouve l’Afrique, doit s’impliquer. A la lumière des récents
événements liés aux migrations de la mort, les dirigeants européens
doivent comprendre que tout ce qui affecte l’Afrique, rejaillit sur le
vieux continent. Il me parait particulièrement important de rappeler aux
Etats de l’Union européenne qui affichent une grande intransigeance pour
le respect, par les Etats africains, du volet commercial de l’Accord de
Cotonou que celui-ci avait également inscrit la gouvernance démocratique
au cœur de la coopération entre l’Afrique et l’Union européenne.
L’Internationale Socialiste, et sa branche africaine, le Comité Afrique
de l’Internationale Socialiste, également interpellés par ce combat,
doivent engager, lors de leurs prochaines sessions, la réflexion sur la
question démocratique en Afrique. Pour finir, je voudrais rappeler que,
par essence, la démocratie prohibe le confort des certitudes en nous
obligeant à une quête perpétuelle d’une imagination créatrice. Pour
défricher ces nouveaux horizons, il nous faut donc bâtir un consensus
fort autour de la notion d’acquis démocratiques et préserver le bloc
démocratique existant afin de nous prémunir des manipulations
conjoncturelles. Il me semble, dès lors, particulièrement indiqué
d’inscrire dans nos Constitutions, avec le même caractère
d’inviolabilité et d’immuabilité que la forme républicaine de l’Etat,
les normes relatives à la limitation du nombre de mandat présidentiel et
à la durée du mandat présidentiel ainsi que la nécessité d’un consensus
entre acteurs politiques pour toute modification substantielle d’une
règle électorale consensuelle. En perspective, la question du
financement des campagnes électorales reste ouverte afin de trouver une
solution définitive à l’utilisation par les candidats des régimes en
place des moyens de l’Etat.
Enfin, l’instrumentalisation, à des fins répressives, d’institutions à
vocation républicaine, ne doit pas rester comme de simples sujets
d’indignation ou de dénonciation. Il faudra que demain, lorsque les
régimes en cause seront démocratiquement défaits, que les donneurs
d’ordre et les principaux exécutants, responsables d’actes attentatoires
à l’intégrité physique des citoyens ou d’atteintes graves aux droits
humains et aux libertés démocratiques, puissent répondre de ces dérives
devant les lois de la République./-
mardi 13 mai 2008
Par Ousmane Tanor DIENG
Secrétaire général du Parti Socialiste du Sénégal
Président du Comité Afrique de l’Internationale Socialiste
Source: http://www.sudonline.sn |
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