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On ne naît pas noir, on le
devient : écho d’une lecture passionnée
Militants antiracistes de longue date, nous avions le sentiment d’avoir
beaucoup lu, réfléchi sur le sujet. Pourtant, happés dès les premières
lignes, captivés et interpellés jusqu’au point final, le livre reposé,
nous partagions la même certitude : ce livre apportait du neuf, des
réflexions décapantes, nouvelles, révélait des représentations
inconscientes ou informulées.
Sous ce nouvel éclairage, des tranches de vie porteuses de doute -
réussite, échec ? - des moments, des actes déstabilisants pour nos regards
sur la société - regards inquiets, incertains, contradictoires ou pleins
d’espoir - prenaient sens.
Après de longues discussions passionnées, un constat s’imposait : il
fallait faire partager notre découverte de ce livre et notre intérêt.
On ne naît pas noir, on le devient (1) est à lire, à faire lire.
Impossible de quitter ce livre sans s’être senti touché, renvoyé à
soi-même, vers ses actes ou ses pensées les plus secrètes ou
inconsciemment enfouies. Mais Jean-Louis Sagot-Duvauroux ne vise pas à la
culpabilisation, stérile en tant que telle. Bien au contraire, dans un
style clair, travaillé, facile à lire, il souhaite la réflexion, suscite
l’échange et choisit, avec tact, les mots nécessaires pour alerter mais ne
pas blesser. Il libère la parole, provoque des débats qui s’étendent, se
diversifient car nul ne peut rester indifférent. Rien, du plus profond de
nos cultures, de nos vocabulaires, de nos attitudes ne peut résister au
décryptage qu’il propose.
Son essai, selon le sens réel du mot, celui d’une réflexion
approfondie, est articulé sur une expérience multiple, à la fois intime,
personnelle, sociale, collective. Nous sommes interpellés à tous ces
niveaux. Jean-Louis parle de sa famille, de son fils Djibril. Il
décortique, avec une étonnante pertinence du vocabulaire, le sens des
mots, des actes du quotidien, rencontrés, entendus, constamment : comment
dire ou ne pas dire le Noir, le Blanc, l’Antillais, le Maghrébin, la
femme, le musulman, l’islam, le juif ? Comment désigner l’autre, se parler
?
Son expérience d’auteur dramaturge, ses initiatives avec des « jeunes
de banlieue » sont enrichies, au plus profond de l’analyse, par son propre
parcours. Le lecteur, la lectrice apprendra beaucoup sur l’histoire, sur
la culture : celle de l’Afrique,
des Afriques. et sur le
féminisme, sur la gangue de la pensée coloniale. Pensée dominante et
dominatrice, même lorsque sa dénégation est au rendez-vous des bonnes
intentions, sincères sans aucun doute mais, trop souvent, ô combien
maladroites. Ces métaphores, où le mot « culture » glisse si fort vers le
mot « race » sans que celui ou celle qui y a recours n’en ait conscience,
sont disséquées, salutairement triturées. Ceci afin de faire percevoir et
comprendre pourquoi telle question, apparemment preuve d’antiracisme, est
blessante. Ceci pour apprendre à surmonter la perception de murs
invisibles rendant le dialogue difficile avec les parents, les jeunes,
avec nombre de nos voisins, concitoyens ou amis.
Comment ne pas revenir au livre de Jean-Louis quand, lisant celui de
Gaston Kelman : Je suis noir et je n’aime pas le manioc, un paragraphe
consacré lui-aussi à la question « Dis-moi d’où tu viens ? » nous
accroche. À cette interrogation : « Quel est le Noir à qui l’on n’a jamais
demandé d’où il vient ? » G. Kelman répond : « Qu’il lève le doigt. » (2).
La lourdeur de l’héritage des modes de pensée issus des époques
esclavagistes, colonialistes, leur acuité, leur actualité, leurs relations
avec tout ce qui fonde ce que nous sommes, nos espoirs ou nos désespoirs
parfois, s’impose alors.
Jean-Louis Sagot-Duvauroux s’interroge, nous interroge sur « cette
désymbolisation des relations humaines dont le moteur n’est pas l’esprit
critique mais la domination croissante du marché capitaliste ».
Nous connaissons Jean-Louis Sagot-Duvauroux depuis longtemps, ses
activités culturelles, ses
engagements, mais, maintenant, nous comprenons mieux ce qu’il ne cesse
de dire en évoquant « ces coins de ciel bleu », ces zones d’espoir vers
lesquels devraient se tourner les regards de celles et de ceux qui ont à
coeur de lutter contre toute forme de discrimination, d’aliénation. C’est
pourquoi il peut proposer de reconstruire cet universel dont on oublie,
trop souvent, qu’il est fait de douleur, de drames, de l’histoire
prégnante des siècles d’esclavage, de traite négrière, de colonisation, de
la Shoah, du travail des juifs sur la Shoah. Tout ce qu’il nomme :
patrimoine « commun de l’humanité que nous devons tous transmettre parce
qu’il porte une bonne part de notre salut ».
Enfin, osons le dire, ce livre est aussi et, peut-être, avant tout, un
immense message d’amour : message d’amour à Safiatou, à leur fils Djibril,
mais aussi à sa famille, ses amis, message qu’il offre lucidement,
généreusement à la vie, aux valeurs universelles.
D’une seule voix, nous vous disons : « Ce livre est unique. » Il n’est
pas étonnant qu’il soit déjà l’objet de débats et de controverses. Allez
sur Internet (3), tapez « On ne naît pas noir » et vous serez étonné !
C’est en cela que Jean-Louis a parfaitement réussi : interpeller, susciter
l’échange, la réflexion et surtout inciter à découvrir la richesse de
l’autre et à la partager.
On ne naît pas noir, on le devient est un livre à lire et à offrir,
sans modération, en ces temps de prix littéraires !
Par Claudie Guichard, enseignante,
et Serge Guichard, membre de la direction nationale du PCF.
(1) Jean-Louis Sagot-Duvauroux, On ne naît pas noir, on le devient,
Albin Michel, 2004, 240 pages, 16 euros.
(2) Gaston Kelman : Je suis noir et je n’aime pas le manioc, Éditions
Mad-Max Milo.
(3) Google.com
Source: http://www.humanite.fr/ |
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