La gouvernance des
ressources publiques en Afrique
L’une des réalités les plus admises sur le continent africain demeure
que le détournement de deniers publics et l’entretien d’une économie de
rente à répartition inégalitaire sur les ressources naturelles sont
devenus monnaie courante. Au moment où une infime portion de la
population, notamment les gouvernants et une partie de l’élite, se
construit un empire de richesse, la grande masse des pauvres vit dans la
pauvreté absolue et le dénuement total. La misère ne se mesure plus à
l’échelle sociale mais apparaît sous la dénomination de « pauvreté
humaine ». Elle est individualisée et se caractérise par une carence
dans les services vitaux de base : se nourrir, se vêtir, se loger. Il
devient alors intéressant d’explorer les interactions diversifiées et
complexes d’un détournement des ressources publiques sur la trajectoire
de développement des États africains.
Une visite de l’analyse économique nous renseigne d’une unanimité des
économistes sur le fait que la corruption puise ses sources dans la
délégation de pouvoir. C’est un manque de transparence dans la gestion
des ressources publiques accompagné d’un abus de pouvoir. Les positions
privilégiées dans lesquelles certains agents économiques se trouvent
dans les passations de marchés rendent possible la corruption. Ce
dernier se produit par des incitations à la rente individuelle et du
profit personnel de l’agent public dans l’attribution des marchés.
Derrière l’idée de corruption se trouve une convergence des intérêts
économiques, politiques et bureaucratiques.
Dans la plupart des pays africains beaucoup d’acteurs de la vie
économique se plaignent souvent du manque de transparence relié à la
passation des marchés. Les règles du jeu ne sont souvent pas clarifiées
pour l’ensemble des acteurs pouvant rentrer en compétition, et
l’asymétrie d’information crée un différentiel d’opportunité d’accès aux
marchés, créant ainsi une inefficacité dans l’usage des fonds publics
investis. Il s’en suit une accumulation et une reproduction de richesse
faisant de l’entreprise gagnante un lieu de concentration de profit. La
source principale de cette valeur ajoutée vient surtout de la
surévaluation des coûts des intrants et des économies sur les
infrastructures mises en place. Ce monde de répartition peut dans un
langage physique être qualifié de « système pseudo isolé » car une
dynamique interne de répartition s’y déroule en toute discrétion.
Dans plusieurs pays africains il n’est souvent pas étonnant de voir de
très petites entreprises devenir subitement prospères en raison du fait
que les propriétaires ont une relation directe avec le pouvoir si ce
n’est les membres du pouvoir en question. Le cercle est souvent fermé et
les enjeux de prospérité subite et de positionnement y sont de taille.
Dans un pays comme le Sénégal par exemple l’affaire dit « des chantiers
de Thiess » fait état d’une gestion jusque là obscure de 46 milliards de
FCFA (environ 96 millions de dollars US) dans des chantiers de
construction d’infrastructures dans la commune de Thiess. Les enjeux
politiques et économiques induits ont entraîné une longue instabilité
institutionnelle dans le pays pendant de longues périodes, et jusqu’à
présent des interrogations ne cessent d’être posées dans le pays sur la
gouvernance de ces ressources en terme d’efficacité et de transparence.
Cet exemple vient montrer les difficultés inhérentes à la détermination
des responsabilités dans des affaires de détournement supposés de
ressources publiques. La première difficulté a trait à la fragmentation
de responsabilités car chacun rejette la responsabilité de gestion sur
autrui. La deuxième difficulté se trouve dans une fragmentation de
l’information car le plus souvent personne n’avoue disposer d’une
information suffisante permettant de situer les responsabilités et
d’éviter les écarts constatés. Toutes ces difficultés font de la gestion
publique un système complexe dans lequel le citoyen moyen se retrouve
difficilement. Même dans les pays développés ces difficultés subsistent
à la seule différence que comparativement aux pays africains la justice
peut avoir des marges de manœuvre plus larges en terme d’investigation
et d’enclenchement de procédures jusqu’à terme.
Il vient alors que la gestion des ressources publiques s’opère dans un
univers de complexité en Afrique, et les situations de confusion
jumelées à des institutions de contrôle quasiment inexistantes font
l’affaire des gouvernants et d’une partie de l’élite. La non
transparence des marchés publics et les détournements d’objectifs font
que les services sociaux de base régressent et entretiennent ce que
Myrdal (1898-1997) appelle « Le développement du sous-développement ».
Les fonds devant aller au développement collectif étant dirigés vers la
constitution de rentes individuelles, la pauvreté s’accentue et se
manifeste par des instabilités politiques et sociales. L’une des
manifestions les plus marquantes de notre époque est le renforcement de
l’immigration clandestine de jeunes africains qui bravent les océans et
les barbelés de Ceuta et Melilla pour fuir la misère.
Par ailleurs beaucoup d’observateurs constatent des dépenses
exorbitantes lors de différents sommets et colloques organisés à
l’échelle du continent. Ces rencontres sont des occasions pour dépenser
l’argent du contribuable africain au travers de budgets démesurés
d’organisation et de paiements de per diem à toute occasion. Les couacs
de mauvaise gestion apparus lors du sommet des jeunes experts de l’Union
Africaine à Dakar en sont un exemple assez illustratif. Des plats
commandés et transportés par fret aérien d’un pays à l’autre sont des
signes flagrants d’une gestion catastrophique qui obéit à une « division
des marchés » à une clientèle au sein ou à la périphérie des pouvoirs.
Selon la Commission économique pour l'Afrique, les sommes pouvant être
liés à des pratiques de corruption sur le continent s'élèveraient à 148
milliards de dollars U.S. (www.ouestaf.com)
Sous Thomas Sankara, ancien président du Bourkina Fasso assassiné en
1987, les dirigeants devaient rendre compte de leur gestion des finances
publiques devant une assemblée populaire (les tribunaux populaires) pour
témoigner de leur bonne gouvernance. Une telle initiative ne peut que
redonner confiance aux gouvernés sur la transparence de la gestion de
ses gouvernants. De telles initiatives devraient largement être
encouragées à l’échelle du continent africain pour donner une dynamique
constructive à la transparence.
Une autre source importante de mauvaise gouvernance des ressources
publiques en Afrique réside dans l’accaparement de des ressources
naturelles de l’Afrique par les pays du Nord. Certaines multinationales
pour mieux asseoir l’exploitation de ressources minières et pétrolières
soutiennent des régimes répressifs et peu soucieux du devenir de leur
peuple. Une portion infime de la rente accumulée sert à entretenir le
clientélisme avec le pouvoir en place tout en rejetant les externalités
négatives sur les populations riveraines. Certains analystes soulignent
le fait que la corruption africaine est une importation d’une pratique
occidentale par la colonisation et le néocolonialisme. L’affaire Ken
Saro Wiwa au Nigeria ayant abouti à la pendaison du leader du MOSOF et
neuf de ses partisans par le régime de Sani Abacha vient une fois de
plus montrer que les revendications pour une bonne allocation des
ressources pétrolières et des externalités négatives induites restent
loin des priorités des dirigeants face aux enjeux d’enrichissement.
Aujourd’hui encore l’accessibilité au pétrole pour les ménages pauvres
demeure difficile au Nigeria amenant parfois les riverains à percer de
manière imprudente les tuyaux d’installations pour s’approvisionner ou
saboter les installations pour manifester leur mécontentement face à la
pollution. De là émerge une part importante de responsabilité
attribuable aux pays du nord, qui en collusion avec des pouvoirs
antidémocratiques et collaborateurs d’Afrique, entretiennent une
répartition déséquilibrée des richesses nationales et nourrissent la
misère par voie de conséquence.
Dans un autre pays comme la Guinée Conakry le détournement de deniers
publics prend plusieurs visages. En premier lieu on y dénote une
corruption de rente avec des passations de marché sans aucune
contrepartie tangible pour l’État, mais plutôt des pots de vin aux
dignitaires du pouvoir et certains fonctionnaires. Le consortium Alcan/Alcoa
gagne des marchés supplémentaires de bauxite vers Boké et Kankan avec
une opacité totale sur la part revenant à l’État guinéen dans la
transaction. Ce pays d’Afrique de l’ouest est riche de ses ressources
minières et naturelles. Rien qu’en l’an 2000, la production
officiellement enregistrée de l’or tournait autour de 12 tonnes et celle
du diamant autour de 350 000 carats (www.guinea-dyama.com) mais la
grande masse de la population reste pauvre et reste en marge de tout ce
qui se passe dans les transactions minières qui restent souvent des
deals entre gros bonnets.
La seconde forme de corruption qu’on y dénote est une corruption de
survie, les fonctionnaires étant obligés de soutirer un « impôt informel
» à la population pour survivre, le salaire moyen étant trop bas. La
population, comme par fatalité, a fini par s’accommoder à ce rythme
comme si la vie était ainsi faite. Des exemples de cette nature peuvent
être décelés au Tchad, au Soudan, au Congo Brazzaville, au Congo
Kinshasa et dans plusieurs autres pays d’Afrique et les mêmes causes y
créent souvent les mêmes effets.
A la lumière de cette réflexion critique sur la gestion des ressources
publiques en Afrique on peut affirmer qu’une source importante de la
pauvreté africaine réside dans les détournements et le partage des
richesses nationales africaines, qu’elles soient financières ou
physiques. Comme conséquences, ces agissements entraînent une pauvreté
galopante et des perspectives d’avenir peu reluisantes. Il devient alors
important qu’une véritable réflexion se développe en Afrique sur les
garde-fous à mettre en place afin de discipliner les pratiques publiques
en matière de bonne gouvernance. S’il est bien évident pour tout le
monde que les politiques publiques de transparence ont échoué en Afrique
il est temps que la société civile s’organise davantage et puisse mieux
s’impliquer dans les sphères d’évaluation de l’action publique en
matière de développement. Bien que les institutions multilatérales
internationales telles que la banque mondiale et le fond monétaire
international affirment vouloir instaurer en Afrique des pratiques de
bonne gouvernance il ne faut pas perdre de vue que leur finalité est de
rentabiliser leurs fonds investis dans ces pays et vont toujours oeuvrer
à trouver des voies et moyens qui ne satisfont que cet objectif de
rentabilité. En dehors de discours purement diplomatiques ils ne feront
rien pour endiguer le phénomène qui leur est profitable. Le combat
demeure donc celui des africains qui ont tout à y gagner. Il faudrait
une véritable approche systémique pour s’en sortir et la démarche
consistera à aller à la conquête du panier de bien constitué de liberté,
d’équité et d’efficacité comme dirait John Rawls.
Ibrahima GASSAMA,
Économiste spécialisé en développement durable
Coordonnateur IACD-Montréal
E-mail : igassama@caramail.com
Source : www.iacd-news.org
A consulter à la rubrique « Avis d’Experts »
Cordialement,
Sékou DIABATE
Tél. : 06 13 91 24 14
E-mail : iacd001@yahoo.fr |
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