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La
guerre des ports africains
Leur poids économique a fait des débouchés maritimes du continent un
enjeu de pouvoir primordial. Voyage au royaume de la flibuste moderne,
sur fond de bras de fer pour le partage du pactole.
Il y a bien sûr la laideur anguleuse des quais ou des portiques, l'odeur
tenace et poisseuse du gazole, le ballet métallique des grues, les
conteneurs empilés, les cohortes de dockers. Il y a aussi, dernier cri
contre dernier soupir, la majesté indolente des ferrys flambant neufs et
les grincements des vieux cargos perclus de rouille, avachis comme des
cachalots échoués.
Mais l'imagerie un rien romanesque des ports d'Afrique masque mal
d'âpres empoignades et des bagarres homériques. Dans le clapotis des
rades marinent des haines recuites. Et, dans les coulisses des docks, on
déniche un étourdissant florilège de coups tordus et de guérillas
judiciaires, providence de maints cabinets d'avocats. Les pièces du
répertoire doivent autant à Molière et Marcel Aymé qu'aux tragédies
grecques. Parmi les divas et les figurants de ce théâtre d'ombres, on ne
manque ni de Brutus ni de Ganelon. Point de concession dans la chasse
aux concessions.
L'enjeu est colossal. Qu'ils accostent ou appareillent, les navires
charrient dans leur sillage des fortunes et du pouvoir. La mer, on le
sait depuis Charles Trenet, a des reflets d'argent. Un indice, parmi
cent : il n'est pas une édition de La Lettre du Continent,publication
confidentielle de référence, qui ne consacre plusieurs échos à cette
bataille-là et à ses stratèges, dont les chuchotis gonflent les voiles
de la rumeur ou de l'intox. Un jour, on vous jure que tel opérateur
s'apprête à céder tous ses actifs ; le lendemain, vous recevez par la
poste le mémo top-secret d'un de ses rivaux, connu pour abreuver les
rédactions de "scoops" sur les turpitudes de la concurrence.
La loi du marché peut aussi dicter des choix éditoriaux insolites.
Propriété de Vincent Bolloré, alias "VB", cador de la logistique et de
la manutention portuaire, le quotidien gratuit Direct Soir consacre
volontiers des Unes flatteuses à une poignée de chefs d'Etat africains,
fort bien traités en outre par sa télévision privée Direct 8. Le
Camerounais Paul Biya eut ainsi, en octobre 2007, les honneurs de la
couverture de Matin Plus, autre titre d'une galaxie Bolloré en piste
pour l'agrandissement du port de Douala.
Avisé, "Vincent" apporte son écot aux "oeuvres sociales" de la fondation
que dirige la première dame, Chantal Biya. De même, solidement implanté
à Abidjan, il a scellé un partenariat avec la Fédération ivoirienne de
football (FIF), dont le patron, Jacques Anouma, est aussi, heureux
hasard, le directeur administratif et financier de la présidence. Un
dernier exemple? Lorsque VB ouvre à Libreville sa filiale Gabon Mining
Logistics, il confie la présidence de son siège à Pascaline Bongo, fille
de son père et grande prêtresse du cabinet présidentiel.
"Les Dubaïotes rappliquent partout où un appel d'offres se profile"
Le port, il est vrai, n'est pas qu'un débouché maritime aménagé. Il est
aussi un poumon économique, une tête de pont vers les pays enclavés,
voire une machine à cash. Il est encore, çà et là, le carrefour des
transactions occultes, où débarquent la cocaïne sud-américaine et les
armes, et d'où partent les clandestins asiatiques en transit vers
l'Europe et les richesses - café-cacao ici, bois précieux ou minerais là
- dont on ne trouve nulle trace dans les bilans et les budgets. On le
sait fort bien à Cotonou, Lomé, Conakry, Bissau ou Abidjan. Comme on
sait sur la lagune Ebrié que les flibustiers modernes peuvent déverser
en catimini sur les quais des déchets toxiques meurtriers. Vu du
continent, la guerre de Troie n'aura pas lieu: elle a lieu, sous nos
yeux. Outrancier? Même pas. De bâbord à tribord, de la Côte d'Ivoire à
l'Ethiopie, via l'ex-Zaïre et l'Angola, la quête d'une fenêtre sur
l'océan aura sinon déclenché, du moins alimenté plus d'un conflit armé.
"Le développement de l'Afrique passe par celui de ses ports",
avance le Français Emmanuel de Tailly, un ancien de l'armateur danois
Maersk, aujourd'hui patron de la Brasserie BB de Lomé (Togo). De fait,
au Cameroun comme en Côte d'Ivoire, les neuf dixièmes des échanges
transitent par les débarcadères. Mais il reste du chemin à faire: les 35
grands ports continentaux drainent à peine plus de 3 % du commerce
maritime mondial.
Or la nouvelle donne planétaire bouleverse le paysage. Diverses
connexions rapprochent l'ex-AOF (Afrique-Occidentale française) du
Maghreb ou du versant oriental du continent. Des routes inédites filent
vers le golfe Persique, l'Inde ou la Chine. La vaste tournée asiatique
qu'entreprend en ce mois de novembre Marcel Gossio, directeur général du
port d'Abidjan, ne doit rien au hasard. L'indien Tata a posé le pied à
Cotonou (Bénin). Quant aux Chinois, ils n'ont pas mis la main sur le fer
gabonais de Belinga pour en confier le convoyage à d'autres.
De nouveaux acteurs émergent, tels Dubaï Ports World (DPW), qui a raflé
l'an dernier, au nez et à la barbe d'un Vincent Bolloré déconfit, le
marché du terminal à conteneurs de Dakar. "Avec eux, c'est simple,
tranche un initié : ils rappliquent partout où un appel d'offres se
profile". De fait, les Dubaïotes ont décroché dès 2000 la concession
du port de Djibouti et courtisent assidûment le Gabon. Omar Bongo a pris
soin de recevoir en avril au Palais du bord de mer l'état-major de DPW,
deux mois avant de faire escale dans l'émirat. Un signe: Bolloré n'a pas
attendu le camouflet sénégalais, ni la déconvenue de Conakry, où il
s'est vu supplanté par Getma International, le groupe de Richard Talbot,
pour sortir de son pré carré. Cap sur l'Afrique du Sud, Madagascar,
l'Angola, le Nigeria, la Tanzanie ou la côte kényane.
Armateurs et capitaines changent de boussole, mais aussi de voilure. Au
nom des économies d'échelle, on lance sur les mers du globe des bateaux
gigantesques, qui requièrent un tirant d'eau, de vastes quais et des
espaces de stockage à leur démesure. C'est la course au hub, mot
emprunté au lexique des aéroports. Dakar, Abidjan, Lomé, voire
Pointe-Noire (Congo-Brazzaville), veulent accéder au statut de
plate-forme de transbordement incontournable.
Il faut donc s'adapter ou mourir. "Fini, l'Afrique de papa, assène un
conseiller de Nicolas Sarkozy. Le quai pourri, les rafiots rouillés sous
le cagnard, les palmiers en zinc et les troufions français, tous ces
clichés appartiennent à un passé révolu. A l'est, de Djibouti aux
émirats du Golfe, ça bouge. Les investisseurs de l'Hexagone feraient
bien de s'en apercevoir". L'homme connaît la chanson. Car l'Elysée
suit d'un oeil attentif les aléas du combat des ports. La lutte sans
merci engagée en Afrique entre le Breton Vincent Bolloré et son
ex-associé Jacques Dupuydauby, patron de Progosa SA, société domiciliée
à Séville (Espagne), apparaît d'ailleurs comme l'un des avatars de la
querelle d'arrière-garde entre sarkozystes et chiraquiens.
Le magot portuaire? Un "domaine réservé"
Ami du président, au point d'avoir mis à sa disposition le yacht Paloma
pour une escapade méditerranéenne à la veille de sa prise de fonction,
Bolloré a les faveurs des premiers. Quant à Dupuydauby, il peut compter
sur les conseils avisés de Michel Dupuch, maître de la cellule africaine
du "Château" sous Jacques Chirac. Mieux, il a fait de Rémy Chardon,
jadis directeur de cabinet du même Chirac à la mairie de Paris, le
vice-président exécutif de sa société, et de la très chiraquienne
Brigitte Girardin, ex-ministre déléguée à la Coopération, la figure de
proue de la Fondation Progosa.
Ainsi, le sort des docks d'Afrique peut se jouer en partie dans les
antichambres parisiennes. "A l'occasion, admet un "Africain" de l'Elysée,
on défend auprès de nos partenaires les intérêts français. Comme pour le
pétrolier Total ou Areva, leader mondial du nucléaire civil. Aucune
raison de s'interdire de faire ce que font Chinois, Indiens, Russes ou
Américains. Mais on s'en tient à des appuis décents et honorables."
Soit. Reste que le coup de pouce peut rester vain. Pour preuve, la
mésaventure dakaroise de Bolloré.
La claque date de juin 2007. Allié pour l'occasion au groupe CMA-CGM de
Jacques Saadé, Bolloré, dont l'étendard flotte sur le Sénégal depuis
quatre-vingts ans, reste alors en rade au profit de DPW (1). "Un sommet
d'hypocrisie", peste-t-on chez les vaincus. "Décision très politique
et un peu financière, estime en écho un connaisseur. Arrêtée avec le
concours actif de Karim". Allusion au fils et conseiller spécial du
président Abdoulaye Wade, ancien banquier d'affaires très en cour à
Dubaï. Dépité, Bolloré, qui se prétend le mieux-disant des candidats,
introduit deux recours administratifs auprès du ministère des Transports
sénégalais, autorité de tutelle. Peine perdue. "Requête pourtant
légitime, suggère-t-on à l'Elysée. Tout indique qu'il y a eu
carambouille à l'ouverture des enveloppes". Autant dire que
l'état-major de Bolloré scrutera d'un oeil vigilant la genèse du
"port du futur" de Dakar. "Dubaï Ports a beaucoup promis, grince
un lieutenant de VB. On verra bien s'ils tiennent parole à l'horizon
2011. Quitte à demander alors des comptes".
A vrai dire, le Breton tenace - pléonasme? - n'a pas toujours eu à se
plaindre des arbitrages en haut lieu. Témoin, le marché de gré à gré
décroché en 2004 pour la gestion du terminal d'Abidjan, et dont
l'attribution, critiquée tant par la Banque mondiale que par le
président de la chambre de commerce et d'industrie locale, Jean-Louis
Billon, écoeuré de voir "toutes les procédures ainsi bafouées", faillit
déclencher une crise de régime.
Bolloré n'a pas toujours eu à se plaindre des arbitrages en haut lieu
Qu'on en juge: sept ministres du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI)
se mettront un temps en congé du "gouvernement de réconciliation
nationale", dans le sillage du titulaire des Infrastructures, Patrick
Achi, ouvertement désavoué par le clan présidentiel de Laurent Gbagbo.
"Mauvais procès, objecte Dominique Lafont, directeur général de
Bolloré Afrique. Le groupe avait auparavant répondu à deux appels
d'offres jugés infructueux, faute de candidats. Les autres ont eu la
trouille. Sur fond de guerre civile, nous sommes restés seuls en piste".
Il n'empêche: que valut vraiment à la SETV, filiale de Bolloré, une
telle faveur? Les ivoirologues avancent deux hypothèses. Gbagbo, dont
les relations avec Chirac étaient exécrables, a pu vouloir émettre un
message d'apaisement en direction de Paris. A moins qu'il n'ait
effectivement récompensé de la sorte la loyauté d'un partenaire qui,
tout au long de la crise ouverte par la tentative avortée de coup d'Etat
de la rébellion nordiste, persista à payer les salaires des 600 salariés
ivoiriens de la Sitarail, pourtant condamnés à l'oisiveté par le gel de
la liaison ferroviaire Abidjan-Ouagadougou. "Pas un licenciement,
insiste Lafont. Le reflet d'un engagement de long terme. Nous avons
contribué à maintenir l'économie ivoirienne à flot."
L'épisode rappelle, s'il en était besoin, combien le pactole portuaire
relève du domaine réservé des chefs d'Etat. Au fond, les ports autonomes
le sont rarement. En novembre 2000, à peine accède-t-il à la présidence
au prix d'élections "calamiteuses" - l'adjectif est de lui - que
"Laurent" propulse à la tête du Port autonome d'Abidjan (PAA) un fidèle
d'entre les fidèles, Marcel Gossio. Familier du couple Gbagbo, et
notamment de l'inflexible Simone, Gossio devient très vite le grand
argentier du Front populaire ivoirien (FPI), puis, quand le pouvoir
vacille sous les assauts des insurgés du Nord, le bienfaiteur des Jeunes
Patriotes, ces miliciens dévoués corps et âmes au président.
"Le PAA, souligne le géographe Christian Bouquet, décodeur aguerri du
tumulte ivoirien, c'est la pompe à phynances du régime". Lequel lui
doit, par temps calme, plus des quatre cinquièmes de ses recettes
douanières et 60 % de son budget (voir l'entretien ici). Bien sûr,
Marcel Gossio paiera d'une disgrâce passagère - un trimestre à peine -
le terrible scandale du Probo Koala, cette poubelle flottante dont il
autorisa, en août 2006, l'accostage, prélude à l'épandage dans une
dizaine de décharges d'Abidjan de rebuts empoisonnés. Bilan : 17 morts
et 7 000 intoxiqués.
Mais le "boulanger d'Abidjan" - surnom que doit à Gbagbo son aptitude à
rouler ses adversaires dans la farine - profita de l'affaire pour saper
l'assise de Charles Konan Banny, Premier ministre imposé par la
communauté internationale. Moralité, si l'on ose écrire, le cacique du
parti retrouvera au terme de sa suspension la plénitude de ses
pouvoirs... Dans la perspective, incertaine, du prochain scrutin
présidentiel, c'est donc à Gossio qu'échoit la tâche de toiletter le
chapitre « Infrastructures » du programme du FPI. Lui qui se sait plus
influent qu'un ministre et, à l'en croire, voit quand bon lui semble un
président prodigue en éloges à son égard.
Rudement affecté par la déchirure ivoirienne, le PAA s'emploie à
reconquérir la clientèle perdue au profit de Lomé ou Dakar, et à
verrouiller son statut de deuxième port du continent derrière Durban
(Afrique du Sud). Il affiche en 2007 une hausse de 13% de son trafic
marchandises, à plus de 21 millions de tonnes. Cibles prioritaires: les
pays de l'hinterland, dépourvus de façade maritime, tels le Burkina
Faso, le Mali ou le Niger. "Dans un univers hautement concurrentiel, la
confiance est désormais rétablie", assure Faustin Toha, porte-parole du
PAA. L'essor de celui-ci passe par son extension, à l'horizon 2012, vers
l'île Boulay. A la clef, 600 mètres de quais supplémentaires, un pôle de
raffinage pétrolier et une zone franche. Chantier gigantesque confié au
Franco-Libano-Ivoirien Pierre Fakhoury, l'architecte de la basilique de
Yamoussoukro, et dont Laurent Gbagbo a posé la première pierre le 11
juin dernier.
Duels fratricides sur le port de Lomé
Un autre port de Côte d'Ivoire a suscité voilà peu des convoitises:
celui de San Pedro, tremplin du négoce des denrées agricoles. Cette
fois, ce sont les Italiens de la Mediterranean Shipping Company (MSC),
société basée en Suisse, qui ont décroché la timbale, aux dépens
notamment de Bolloré. "N'étant pas en mesure de garantir le volume de
transbordement demandé, nous n'avons pas vraiment pris part au match,
nuance Dominique Lafont. Mais nous opérons à San Pedro, avec Maersk,
dans le domaine de la manutention."
Seul port en eaux profondes d'Afrique de l'Ouest, Lomé sert aussi de
décor à deux duels fratricides. Le premier met aux prises le président
Faure Gnassingbé et son demi-frère et rival Kpatcha, naguère patron de
la zone franche locale. Pour consolider son assise, Faure se devait de
priver d'un tel atout son fantasque cadet, favori de la vieille garde du
défunt papa Eyadéma. Comment? En frappant à la caisse. Intime du chef de
l'Etat, la directrice des impôts infligea un redressement colossal à un
affairiste libanais proche de Kpatcha et maître jusqu'alors du juteux
marché de l'importation des voitures d'occasion...
L'autre bras de fer oppose - qui l'eût cru? - Vincent Bolloré à Jacques
Dupuydauby, maître de la manutention portuaire - activité privatisée en
2003 - par le biais de SE2M Togo, filiale de Progosa. Il donna lieu en
avril 2006 à un épisode mémorable : l'arrestation à l'aéroport de Lomé
de quatre pontes de Bolloré, dont le vice-président Gilles Alix,
interpellés alors que leur Falcon 900 s'apprêtait à décoller pour Paris.
Mauvaise pioche: venu fêter une victoire judiciaire dans une affaire de
détournement d'actifs imputé à Progosa, le quatuor se retrouve mis en
examen pour "corruption active de magistrat". En l'occurrence, le
président de la Cour suprême togolaise. Il faudra, pour solder cet
intermède carcéral de trente-six heures, l'intercession d'Omar Bongo,
sollicité par l'Elysée, et le versement d'une caution totale de 1
million d'euros. La procédure est censée suivre son cours. Même si l'on
espère, chez Bolloré, qu'elle finira par s'éteindre en douceur, faute
d'avoir été réactivée. Le contentieux sur le fond, lui, attend le
verdict de la cour d'appel de Lomé. "En termes d'activité, insiste
Jacques Dupuydauby, Progosa continue de gérer en toute légalité et
normalité le terminal à conteneurs du Port autonome de Lomé."
Voilà des années que le Breton de souche et le Sévillan d'adoption
échangent menaces et anathèmes ou croisent le fer dans les prétoires.
Manoeuvres frauduleuses, escroquerie et diffamation, accuse l'un ;
corruption et favoritisme, rétorque l'autre. Avec, en point d'orgue, ce
chassé-croisé digne d'un vaudeville postmoderne: débouté en partie sur
le front togolais, Dupuydauby, bras droit de Francis Bouygues au temps
du rachat de TF1, règne sur Lomé ; tandis que Bolloré, pourtant rudoyé
par la justice gabonaise, a longtemps joué en solo à Libreville, et
tient les rênes de Port-Gentil. Même si un groupe singapourien, disposé
à financer à l'horizon 2010 la rénovation du quai d'Owendo, lancée
truelle en main en août 2007 par le maçon Bongo, vient de surgir dans
l'arène. Quand deux vieux loups de mer s'étripent, il arrive qu'un
troisième larron, asiatique pour le coup, tire les marrons du feu.
Un entêtant parfum de bakchich flotte sur les docks de Douala
La tournée africaine du duo "Jacques et Vincent" ne connaît nulle
relâche. Le tandem se produit aussi à Douala (Cameroun), théâtre de
bisbilles sur la concession du terminal à conteneurs, attribuée en 2003
à un consortium conduit par Bolloré, premier employeur privé du pays et
gérant de la société ferroviaire Camrail. Tout porte à croire que la
récente rumeur de la convocation par un juge d'instruction de Vincent
soi-même émane du clan Dupuydauby. Sur quoi celui-ci fonde-t-il ses
griefs? Le patron de Progosa reste évasif, invoquant le secret de
l'instruction. "Néanmoins, ajoute-t-il, la mise en examen pour
corruption et favoritisme d'un certain nombre de personnalités tend à
confirmer l'existence d'éléments graves et concordants."
Difficile de nier qu'un entêtant parfum de bakchich flotte sur les docks
de Douala. Pour preuve, le cuisant revers de fortune d'Alphonse Siyam
Siwé, ex-directeur général du port, limogé, écroué, puis condamné en
2007 à quinze ans de prison pour détournement de fonds publics.
"Bizarre, nuance un ancien de chez Maersk. On a géré ensemble la
privatisation du terminal, et je n'ai rien vu de tel. La seule magouille
patente portait, à ma connaissance, sur des frais de stockage monstrueux
quant au riz et aux matières premières." Ouvert en février 2007, le
procès, qui portait aussi sur les dessous d'un contrat passé en 1999
avec le japonais Mitsui, aura éclaboussé une poignée de barons du RDPC,
le parti au pouvoir. Préjudice total: 63 millions d'euros. L'affaire a
rebondi avec la parution, en juin dernier, d'un livre-confession de
Patrick Baptendier, gendarme reconverti dans le renseignement privé.
Dans Allez-y, on vous couvre!, l'auteur affirme avoir enquêté pour le
compte de Geos, société mandatée à l'en croire par Bolloré, sur les
faits et gestes du directeur juridique de Progosa ; muni, pour
l'occasion, de notes blanches détaillées consacrées par la DST - le
contre-espionnage tricolore - à Jacques Dupuydauby. Lequel, invoquant
ces révélations providentielles, écrit aussitôt à Nicolas Sarkozy -
missive restée à ce jour sans réponse - et porte plainte contre X auprès
du parquet de Paris. Il manquait à la saga une facette barbouzarde. La
voilà.
Le feuilleton de Douala n'en est pas à son épilogue. D'autant que le
port a tiré profit du déploiement de l'Eufor, force européenne censée
protéger, en lisière du Darfour soudanais, les déplacés et réfugiés
échoués dans l'est du Tchad. Acheminé par bateau, le matériel lourd
destiné à cette région ô combien enclavée transite en effet par le
portail camerounais. Le futur port en eaux profondes de Kribi éveille
aussi les vocations: une quinzaine de prétendants ont franchi l'écueil
de la présélection.
Au-delà du contrôle du fret, maîtriser les flux commerciaux
Le couple infernal Dupuydauby-Bolloré se donne encore la réplique sur
les deux rives du fleuve Congo. Progosa ayant, côté Kinshasa, pris le
contrôle de l'Office national des transports (Onatra), VB tente de
"bétonner" la maîtrise de Pointe-Noire. Sans doute peut-il miser sur
la bienveillance de Denis Sassou-Nguesso, chef d'Etat choyé par Sarkozy.
Et embarrassé par les siens: en mai dernier, La Lettre du Continent
dévoilait une enquête sur un système de taxes sauvages, sinon de racket,
imposé sur les produits alimentaires au profit de quelques armateurs.
Dont la Socotram, que dirige Wilfrid Nguesso, neveu de Sassou.
La guerre aux cent fronts que se livrent les caïds de la logistique
aiguise la verve de ce conseiller élyséen. "Querelles de boutiquiers
d'un autre âge, soupire-t-il. Querelles dérisoires au regard des défis
de demain". En écho, Emmanuel de Tailly, fin connaisseur de la
jungle portuaire, énonce les quatre critères qui dicteront, dans la
décennie qui vient, la hiérarchie continentale. "D'abord, à l'heure des
mastodontes des mers, le tirant d'eau. Ensuite, la superficie disponible
pour charger, décharger et entreposer d'énormes volumes. Puis l'ampleur
du marché régional que le pays-relais est susceptible d'arroser. Enfin,
la stabilité politique."
Au regard de ce cocktail, l'expert établit son palmarès. En Ligue 1
figurent à ses yeux Abidjan, Dakar, Pointe-Noire, Luanda (Angola),
Port-Harcourt (Nigeria), voire Lomé ou Kribi. Et il relègue en Ligue 2
Libreville (manque d'espace), Douala (tirant d'eau insuffisant), San
Pedro (trop excentré) et Cotonou.
Il y a plus essentiel que ce classement. "Pour les armateurs,
poursuit de Tailly, il ne s'agit plus seulement de contrôler le fret,
mais de maîtriser les flux. L'enjeu, c'est le corridor, routier ou
ferré, qui relie le port au client. L'avenir appartient à celui qui
propose une offre intégrée. En clair, l'acheminement de la marchandise
débarquée à Limbé (Cameroun), Abidjan ou Lomé jusqu'au fin fond de
l'Afrique de l'Est". D'où l'essor des "ports secs", ces carrefours
commerciaux établis loin des rivages. Là est sans doute la force d'un
Bolloré. S'il a cédé en 2005 la flotte commerciale Delmas à Jacques
Saadé (CMA-CGM), le nouveau Citizen Kane français préserve pour
l'essentiel son emprise sur les terminaux, la manutention et les
"tuyaux", bref le transit. Un chiffre: selon Dominique Laffont,
directeur général Afrique du groupe, le chiffre d'affaires de la maison
a progressé de près de 17% au premier semestre 2008.
Le credo du Nepad (Nouveau Partenariat pour le développement de
l'Afrique) répond au même impératif. Il préconise l'aménagement d'une
dizaine d'axes de pénétration sur le continent. Encore faut-il sécuriser
ces artères, exposées à la piraterie terrestre, au banditisme ou à la
menace terroriste. Si l'on n'y parvient pas, les espérances venues du
large s'étioleront en cale sèche.
Par Vincent Hugeux,
publié le 31/01/2009: L'Express
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