In memoriam.
Joseph Ndiaye, la voix de
la "Maison des esclaves" de Gorée s'est éteinte (1922-2009)
"Puissent les souffrances de cette île historique
Et de cette Maison des esclaves
Etre le ferment fécond des lendemains heureux et fraternels." Joseph
Boubacar Ndiaye
C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès du
"Sage de Gorée" en ce mois de février consacré á l’histoire des Noirs.
Né en 1922 à Rufisque, Joseph Boubacar Ndiaye a fait ses études
primaires à Gorée, puis les a poursuivies à l'École professionnelle
Pinet-Laprade de Dakar. Il a débuté dans la vie active en travaillant
comme compositeur-typographe. Appelé sous les drapeaux dans l’Armée
française en 1943-1945, il a participé à la libération de la France avec
la première armée française en prenant part à la Bataille du Mont-Cassin
en tant que tirailleur sénégalais. Ancien combattant, il a servi dans la
première Brigade de l’armée coloniale française des Chasseurs et
Parachutistes au Moyen-Orient.
Il a accumulé les hommages de son pays natal: Officier de l'Ordre
national du Lion, Chevalier de l'Ordre national du Mérite, et des
distinctions à travers le monde: Croix de Guerre, "Docteur honoris
causa" de l’université de Paris VIII en 2006.
Rachid Bouchareb en fera le personnage d’Alioune dans "Little Senegal"
(2001). Saundra Sharp, cinéaste noire américaine lui fera jouer dans son
long-métrage documentaire primé "The Healing Passage: Voices from the
Water" (2005) son propre rôle. Il en est de même dans le film suisse de
Pierre-Yves Borgeaud "Retour à Gorée" (2007)aux côtés de Youssou N'Dour.
Malgré tous ces honneurs, Joseph Ndiaye fera pudiquement état de sa
précarité dans une interview. :
"Il est vrai que j’ai reçu tous les honneurs du monde, mais on ne
nourrit pas sa famille avec des citations".
"Pa Jo Ndiaye" comme on l’appelait affectueusement a introduit Gorée
dans la conscience collective mondiale en sillonnant de nombreux pays
pour donner des conférences sur l'esclavage et l'histoire des Noirs.
Dans la préface de son ouvrage,* il lègue son testament à la postérité
en ces termes :
"Je souhaite ardemment que ce sanctuaire de Gorée subsiste et que la
Maison des esclaves soit gardée jalousement par sa jeunesse. Ce livre a
aussi pour but d’immortaliser mon combat pour la réhabilitation de
l’Homme noir, qu’on a privé de ses droits d’être humain pendant plus de
300 ans de souffrance et de torture sans commune mesure. Mon combat se
verra à travers ce livre mémoire que je souhaite éternel." Joseph
Ndiaye
Il explique aux enfants ce que signifie l’esclavage
"La capture des Africains, les marchés où on les vendait comme des
animaux, les soutes pestilentielles des bateaux qui les emmenaient en
Amérique et notamment aux Antilles, les plantations où ils travaillaient
sous la menace du fouet, les récalcitrants ayant le jarret coupé..."
(1)
A mi-chemin entre l’Europe et l’Amérique, l’île de Gorée située à 3
kilomètres de Dakar (Sénégal), fut de 1444 à 1848, un camp de
concentration terrible pour les esclaves en partance pour le Nouveau
Monde. L’Ile incarne pour les Noirs en général et plus particulièrement
pour ceux de la Diaspora Afro-Américaine et Antillaise, un lieu de
pèlerinage, où ils viennent se recueillir à la recherche de leurs
racines. C’est l’un des sites historiques les plus importants du
continent noir.
Joseph Ndiaye, le conservateur de la Maison des Esclaves (1964-2004) a
contribué à la sauvegarde de la mémoire de l’esclavage, ce pan tragique
de l’histoire, le crime le plus odieux, le plus ignoble et le plus grand
génocide que l’humanité ait jamais commis.
De son timbre rauque, enflammé, il savait trouver les accents pour
conter l’horreur, les supplices qu’enduraient ces hommes et ces femmes
privés de liberté, enchaînés comme des bêtes de somme avant le grand
voyage par la "Porte du Non Retour". Au fil de son récit, Pa Jo Ndiaye
plongeait son public dans l’enfer carcéral des captifs, des aïeux
arrachés du continent africain.
"La somme de misères et de morts qu’avait produite la traite des
Noirs, est au-delà de tout ce qu’on peut imaginer. "Arrachés à leur sol
natal, transportés dans un pays étranger, sans langue commune, avec une
disproportion notable de sexe, répartis entre des maîtres au hasard des
ventes, accablés de travail et sans autre instruction que la discipline
et les coups, ces Noirs réduits à l’état d’individus égarés ne pouvaient
reconstituer des familles".
L’histoire prenait vie et les larmes de ses auditeurs coulaient à flots
qu’ils soient des touristes étrangers, des Africains, des chefs d’Etat,
ou des Noirs de la Diaspora en quête de leur identité. Personne ne
demeurait insensible à cette page de l’histoire qu’il narrait avec une
passion farouche. Il savait séduire et capter son auditoire par son
verbe aux accents parfois lyriques. Durant un laps de temps, il
ressuscitait les souffrances inimaginables, les crimes abominables, les
exactions et sévices inouïs, les viols et les humiliations que les
esclaves avaient subis dans ces sinistres lieux. Tous buvaient ses
paroles quand il décrivait les diverses étapes de la Traite des Noirs
jusqu’à l’esclavage. Lorsqu’il parlait, on croyait entendre s’élever les
cris, les sanglots des esclaves parqués dans ces cachots lugubres. Un
silence de mort régnait durant tout son exposé. Il parlait avec passion
mais sans haine ou rancœur.
De son récit fusait un amour profond pour son île, marquée aux fers
rouges par cette tragédie humaine.
Ses talents d’orateur hors pair ont fait frémir des milliers de
touristes, des personnes de toutes races, de toutes couleurs, de toutes
religions, des personnalités de la vie publique, politique, artistique
ou religieuse.
En 1976, Michael Jackson a versé des larmes dans ce "sanctuaire". En
1992, Le Pape Jean-Paul II a demandé pardon à l’Afrique à partir de ce
haut–lieu. Il a évoqué "L’abominable crime de ceux qui ont réduit à
l’esclavage des frères et des soeurs que l’Esprit destinait à la liberté
[…] depuis le point de départ de ce douloureux exode, nous implorons le
pardon du Ciel." (2)
Nelson Mandela s’est recueilli en silence devant la "Porte du Non
retour". Pensait-il à sa période d’incarcération à Robben Island ? En
1998, Bill Clinton est demeuré pensif et lorsqu’en juillet 2003, les
Goréens furent "parqués" au stade de foot afin que Georges Bush puisse
visiter l’île. C’est d’une voix teintée d’une profonde émotion que
Joseph Ndiaye nous avait fait part de son indignation. Gorée voyait sa
"liberté confisquée" comme jadis.
Durant 40 ans, Joseph Ndiaye s’est dévoué corps et âme pour une cause
noble: l’histoire de l’esclavage des Noirs déportés sur le nouveau
continent. Toute sa vie, il s’est battu afin que la mémoire de la
conscience collective ne sombre pas dans l’oubli et que la dignité
humaine soit respectée. Il a protégé et défendu la "Maison des
esclaves.", qui grâce à son engagement a été restaurée en 1990 par
l’UNESCO. Aujourd’hui elle est considérée patrimoine mondial.
Avec Tonton Jo, c’est un monument qui s’effondre, une institution qui
disparaît, une voix qui sombre dans les flots de l’océan. Il a porté
haut le flambeau de l’Histoire des Noirs. L’Afrique, la Diaspora, le
Monde, hommes et femmes épris et pétris d’humanisme se souviendront de
lui comme de la voix de Gorée. Il a accompli sa mission revêtue d’une
haute portée symbolique pour les générations futures. Pour avoir réalisé
une œuvre si sublime avec autant de distinction, d’élégance et de
passion, son souvenir demeurera ancré à jamais dans nos cœurs et nos
esprits.
Personnellement, nous lui sommes reconnaissante de nous avoir autorisée
à publier dans notre ouvrage, toutes ses citations qui tapissent son
bureau.
Merci, Monsieur Ndiaye, pour la tâche que vous avez accomplie et les
services inestimables que vous avez rendus à tous ceux qui ont pu
découvrir ainsi le drame de l’esclavage.
Nous nous inclinons très respectueusement devant le gardien et
protecteur de la "Maison des Esclaves."
À ses enfants, à son épouse, à sa famille éplorée, nous adressons nos
sincères condoléances. Nous partageons votre douleur.
À monsieur le Maire de Gorée, ses collaborateurs, les Goréens, la
communauté layène et à tous ceux qui ont aimé, admiré et respecté
Boubacar Joseph Ndiaye pour son sacerdoce, son sacrifice et son
dévouement sans faille, qu’ils trouvent ici l’expression de notre
profonde compassion.
Que le Tout – Puissant l’accueille en son paradis. Que la terre de
Cambérène lui soit légère!
Dr. Pierrette Herzberger-Fofana
Distinction "Pèlerin de Gorée" 23.8.2004
Lauréate du "Grand Prix du Président de la République du Sénégal pour la
Recherche Scientifique" 30.6.2003
Conseillère municipale. Erlangen-Allemagne
Drherzbergerfofana@hotmail.com
1 : Boubacar Joseph Ndiaye. Il fut un jour à Gorée, l’esclavage raconté
à nos enfants
Paris:Lafon 2006.
2 :Pierrette Herzberger-Fofana,"Le Pape Jean-Paul II et l’Afrique"
www.renaf.org
3 : Boubacar Joseph Ndiaye .La maison des esclaves de Gorée. Dakar 1990
4 :Pierrette Herzberger-Fofana- "-La tragédie humaine de l’Ile de
Gorée." Erlangen 2003
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