De l’étrange mortalité des
chefs d’État néocoloniaux
Un chef d’État néocolonial, selon une certaine
tradition paradoxale qu’il faut briser, ne meurt jamais. Le décès de l’homme-Bongo
que nous devons respecter en tant qu’homme, peut-il nous dispenser de
penser le type de mort dont de nombreux chefs d’État africains,
criminels politiques et économiques patentés devant l’Eternel, aiment
bien s’assurer ? N’est-il pas possible de dire qu’en fait ni Bongo, ni
Mobutu, ni Idi Amin,ou Bokassa, ne sont encore vraiment pas morts en
Afrique tant qu’il existe des chances que des hommes ou femmes
politiques héritant de leur tradition et de leurs pratiques criminelles
?
Un chef d’État néocolonial ne meurt jamais. Même quand on l’a vu raide
mort dans son cercueil et qu’on l’a accompagné avec pompe à sa dernière
demeure. Il nous faut donc éclairer cette tradition paradoxale, ravivée
par la valse des communiqués contradictoires des gouvernants français et
gabonais à l’occasion du décès d’Omar Bongo à Barcelone en ce début juin
2009. Que vient donc nous apprendre la mort balbutiée, puis annoncée du
Chef d’État gabonais? Le décès de l’homme-Bongo que nous devons
respecter en tant qu’homme, peut-il nous dispenser de penser le type de
mort dont de nombreux chefs d’État africains, criminels politiques et
économiques patentés devant l’Éternel, aiment bien s’assurer ?
N’est-il pas possible de dire qu’en fait ni Ahidjo, ni Bongo, ni Mobutu,
ni Idi Amin, ni Kenyon Doe ou Bokassa, ne sont encore vraiment pas morts
en Afrique tant qu’il existe des chances que des hommes ou femmes
politiques héritant de leur tradition et de leurs pratiques criminelles
nous gouvernent aujourd’hui et demain ? Comment trouver en de telles
circonstances un langage de vérité qui ne méprise cependant pas les
valeurs de liberté, de raison et de dignité des personnes humaines pour
lesquelles les dictateurs françafricains Bongo, Sassou, Biya, Déby ou
Bozizé n’ont jamais eu pour leur part qu’un respect sélectif, voire un
mépris cynique et absolu ?
L’exercice interpelle à la fois la voix du cœur et celle de la raison,
exigeant de taire la voix grossière qui vient du bouillonnement
viscéral, pour ne pas à notre tour devenir prisonnier du cercle vicieux
de la vengeance. L’enjeu essentiel est de tracer une aire de sens où
puisse germer une société juste, prospère et proprement conforme aux
aspirations légitimes d’une véritable modernité africaine. Il s’agit
manifestement d’abord de reconnaître l’inimitable puissance
supra-humaine de la mort ; d’indiquer ensuite en quoi la mortalité des
chefs d’État africains exige une anthropologie spéciale de la
résurrection des dictatures ; d’indiquer enfin à quelles conditions une
contre-anthropologie de la mortalité des chefs d’État africains et des
dictatures africaines est possible.
De la puissance supra-humaine de la mort
Lorsqu’on parle de la mort, la sagesse de l’expérience nous commande de
commencer par un recueillement aux portes du plus grand des mystères
humains. L’idée que la vie cesse est la chose la plus difficile à cerner
par l’esprit humain. Car il s’agit de toucher à l’intouchable, de saisir
ce qui sans cesse se dérobera, d’emprisonner l’océan dans les doigts
d’une main. La mort est le défi absolu lancé par la nature à
l’individualité humaine, car elle y est confrontée à l’expérience nue de
son impuissance. En réalité, nul ne peut mourir, nul n’est capable de se
donner à strictement parler la mort, car la mort elle-même coïncide avec
l’impossibilité de se donner quoi que ce soit, elle est la rupture de
tout pouvoir sur le passé, le présent et l’avenir.
Quand le poète sénégalais Birago Diop nous dit que "les morts ne sont
pas morts", nous comprenons alors qu’ils ne sont pas morts parce
qu’ils ne sont pas maîtres de leur mort, qu’ils ne sont même pas morts
pour eux-mêmes, car ils ne savent même pas qu’ils sont morts, puisqu’ils
ne sont plus vivants. Aucun mort ne peut se voir mourir, aucun mort ne
peut mourir. Être mort, c’est ne plus pouvoir mourir, tout comme en être
encore à mourir, dans l’agonie, ce n’est pas encore être mort. Les chefs
d’État africains obéissent ainsi, comme le commun des vivants, à la loi
de la nature, où tout naît, vit et périt. Les contorsions des services
de communication de nos présidents de pacotille n’y peuvent rien. Qu’il
nous soit permis ici d’emprunter les mots du philosophe Lévinas pour
traduire cette expérience non-expérimentable où le sujet rencontre ce
qu’il ne saura jamais, l’absolument étranger, l’autre irréductible, le
mur silencieux du temps : "Le fait qu’elle déserte tout présent ne
tient pas à notre évasion devant la mort et à un impardonnable
divertissement à l’heure suprême, mais au fait que la mort est
insaisissable, qu’elle marque la fin de la virilité et de l’héroïsme du
sujet. Le maintenant, c’est le fait que je suis maître, maître du
possible, maître de saisir le possible. La mort n’est jamais maintenant.
Quand la mort est là, je ne suis plus là, non point parce que je ne suis
pas à même de saisir." (Le temps et l’autre, Fata Morgana, Paris,
1979, p. 59).
Que faut-il donc tirer de cette puissance supra-humaine de la mort ? Un
premier constat : il existe donc du fait d’une immémoriale prescription
de la nature, une égalité humaine face à la mort en tant qu’événement
inévitable clôturant toute vie séparée. Mais ce n’est pas tout, un
second constat s’impose : remarquons cependant qu’il existe une
inégalité humaine dans les manières de mourir. Certains meurent trop
tôt, sans avoir compris pourquoi ils sont nés, tout comme certains
meurent bien tard, dans la même ignorance. Les accidents, les hasards de
la nature, les mauvaises coïncidences, fauchent par millions des vies
qui auraient sans doute pu davantage s’épanouir. Le plus affligeant,
c’est pourtant la malemort, celle que l’intelligence et la justice bien
appliquées pouvaient contrecarrer. Certains meurent par millions dans la
pauvreté, la guerre, la famine, la maladie sans soins, la solitude,
l’emprisonnement arbitraire, l’assassinat politique, fauchés par
d’autres, qui auraient pu s’en dispenser grâce à une conscience de notre
condition commune d’être vulnérables. Ainsi, l’inégalité des africains
face à la mort est pour l’essentiel une conséquence de la domination
cynique des dictatures africaines sur les peuples africains. Dans ces
conditions, toute méditation sur la mort en Afrique nous astreint à
interroger la différence des types de mort qui frappent les africains et
leurs dictateurs, les victimes majoritaires et leurs bourreaux
minoritaires. D’où vient-il alors que ce sinistre carnaval se poursuive
en plein XXIème siècle ?
Anthropologie de la résurrection des dictatures françafricaines
Voici le paradoxe suprême : Bongo ne sera pas mort en Afrique tant que
des hommes comme Bongo pourront gouverner les africains. C’est le
problème de la résurrection exceptionnelle des dictatures africaines à
travers et malgré les changements de régime. A dire vrai, l’impasse des
peuples africains aujourd’hui tient au fait que les dictateurs meurent
mais pas les dictatures. Les dictateurs africains sont mortels, mais pas
au même rythme que le système qui les sert et qu’ils transmettent. Qu’y
a-t-il de bien différent entre un Biya et un Ahidjo sinon une simple
question de style personnel ? En quoi Bongo est-il bien différent de son
tuteur Léon M’ba ? En quoi Faure Eyadéma est-il au fond différent de son
père ?
En quoi Ali Bongo, ou Frank Biya, ou René Sadi, etc. seront-ils
différents de leurs mentors ? Une différence de personne ne fait pas une
différence de systèmes. Les systèmes dévorent ainsi les individus qui
ont l’illusion de les changer de l’intérieur. Loin donc de nous
focaliser sur la mortalité naturelle ou accidentelle des chefs d’État
africains, la réflexion nous commande de comprendre comment leurs
dictatures ressuscitent au grand dam des populations qu’ils affament,
torturent, assassinent, spolient, violent et déciment.
Que nous apprendrait alors l’analyse ?Que le système des dictatures
françafricaines est assis sur trois logiques multiséculaires : le
système de Traite des personnes, issu de l’esclavage ; le système de
Prédation des choses ou matières premières, issu de la colonisation ; le
système de la reproduction des élites inféodées au grand capitalisme
issu des impérialismes colonial et esclavagiste, système encore appelé
néocolonisation, perpétré par des hommes et femmes sélectionnés pour
leur opposition âpre aux luttes d’indépendance authentique menées par
les vrais patriotes de leurs pays respectifs. Ces trois systèmes,
imbriqués les uns dans les autres comme des poupées russes, sont le
fonds à partir duquel naissent et renaissent les dictatures africaines,
dévolues par un élitisme sous tutelle des puissances coloniales
attachées au réservoir/dépotoir africain. Les dictatures africaines
ressuscitent donc sans fin apparente parce que les maîtres du monde en
ont besoin pour alimenter les besoins en accumulation primordiale de
leurs économies de grande consommation.
A cette raison externe, il convient bien sûr d’ajouter une raison
intrinsèque : l’incapacité ponctuelle des peuples à infliger à ce triple
système cynique des défaites durables et profitables à la justice, à la
liberté et au bien-être des populations africaines. Ainsi, tant que les
peuples dominés d’Afrique n’auront pas imposé au système capitaliste
mondialisé une autre alternative de coopération économique sociale et
politique que celle qui est dominée par le mythe dévastateur de la
croissance indéfinie, tant que les régimes dictatoriaux qui aliènent les
peuples africains n’auront pas été jeté à la mer, des dictatures
ressusciteront sans fin en Afrique. Comme l’écrira Pierre Bourdieu :
"Le fatalisme des lois économiques masque en réalité une politique, mais
tout à fait paradoxale puisqu’il s’agit d’une politique de
dépolitisation ; une politique qui vise à conférer une emprise fatale
aux forces économiques en les libérant de tout contrôle et de toute
contrainte en même temps qu’à obtenir la soumission des gouvernements et
des citoyens aux forces économiques et sociales ainsi libérées[…]. De
toutes les forces de persuasion clandestine, la plus implacable est
celle qui est exercée tout simplement par l’ordre des choses."
(Contre-feux, vol.2, Paris, éditions Raisons d’agir, 2001).
Comment lutter donc contre ce système et restituer des hommes comme
Bongo, Biya, Sassou, Déby ou Bozizé à leur commune condition de mortels
parmi des mortels ? En rendant mortel le système dictatorial
esclavagiste/colonial/néocolonolial qui les a rendus possibles.
Prisonniers du mythe morbide du bonheur défini par l’accumulation
dominatrice des choses et des personnes, nos dictateurs africains ne
seront un triste souvenir que si les forces de vie en souffrance en
Afrique imposent leur génie instituant, en s’excommuniant doublement
comme le dit si bien Vumbi Yoka Mudimbé, de la tentation mimétique
envers les autres sociétés contemporaines et de tout passéisme
complaisant envers l’Afrique imaginaire.
Contre-anthropologie pour une hausse de mortalité des dictatures
africaines
Que faire pour que des gens comme Bongo ne gouvernent plus des africains
? En extirper d’abord le culte fainéant de notre imaginaire, en montrant
et faisant connaître à tous les ravages de leurs crimes économiques, de
leur dérive archaïsante et de leur lâcheté politique. On accordera une
priorité essentielle à la transmission du sens d’être humain en se
servant de ces dictateurs comme contre-exemples parfaits pour les
citoyens responsables. L’éducation émancipatrice des peuples africains a
donc besoin de s’emparer du principe de générosité inclus dans la
dignité propre de la personne humaine et de la placer au-dessus de toute
considération marchande. Une contre-anthropologie doit renverser la
table des valeurs néocoloniales en convainquant les masses et les
individus de leur droit imprescriptible de disposer d’eux-mêmes. Contre
le cynisme innommable des dictatures africaines, il est possible et
nécessaire de convaincre les masses qu’une autre manière de dessiner
l’avenir des hommes est possible.
Convaincre les masses ? Rien n’y convient mieux que les pratiques
émancipatrices à ressusciter dans les campagnes, par la réorientation
prioritaire de l’économie paysanne vers les besoins réels des
populations et non plus le diktat de l’économie mondialisée capitaliste.
Dans les villes, par le renouveau des travaux publics et des universités
de formation populaires sur les questions de la santé, de l’habitat, des
transports, etc. ; dans les unités de production par l’ouverture réelle
du crédit à l’investissement aux nationaux. Rien n’y convient mieux que
la transformation des pays africains en laboratoires pour une
industrialisation écologique de la planète. Rien n’y convient mieux que
le combat pour une nouvelle économie monétaire indépendante dans tous
les ex-pays coloniaux. Et n’en soyons pas dupes. Tout ceci passe par une
clé de voûte : la nécessaire révolution des citoyens organisés contre
l’impolitique régnante. Rien n’y convient mieux que de dégager de
l’alliance stratégique des éléments révolutionnaires des armées, des
couches populaires, des syndicats, associations et autres partis
politiques progressistes et patriotiques, des armées citoyennes qui
contrecarrent le tripatouillage électoral par lequel ces élites de
pacotille se reproduisent indéfiniment.
Rien n’y convient mieux que de concevoir en même temps que les urgences
de cette révolution africaine contre les dictatures, des contre-pouvoirs
qui protègent durablement les peuples africains contre leurs propres
révolutionnaires quand ils parviendront au pouvoir. Car la mortalité des
dictatures augmente avec la puissance de la justice sur tous, et baisse
quand certains demeurent plus égaux entre eux que d’autres. C’est de cet
équilibre que naîtront des sociétés africaines proprement modernes,
c’est-à-dire capables de se critiquer et de s’inventer librement et
raisonnablement elles-mêmes, efficacement, en produisant des individus
autonomes. Et comme le précise Jean Ziegler : "L’autonomie de
l’individu est un produit global de la société civile, puisque dans la
nouvelle société civile les individus cessent d’être des ennemis ou des
concurrents potentiels ; ils se reconnaissent comme membres d’une même
communauté mondiale. Ils se renforcent par leur coopération, chacun
affirmant par ailleurs son individualité." (Les nouveaux maîtres du
monde. Et ceux qui leur résistent, Paris, Fayard, 2002, p.297).
Le 11 juin 2009
Source: icicemac.com
Franklin NYAMSI
Agrégé des Universités Françaises en Philosophie
Chargé de cours à l'Université Charles de Gaulle Lille-3
Professeur au Lycée Delamare Debouteville à Forges-les-eaux |
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