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Guinée Conakry
Le visage du Général et
le fantôme du Capitaine
L’ère post-Dadis est, d’ores et déjà, inaugurée à Conakry. Lentement
mais inexorablement, un interminable intérim prend forme. Et imprime ses
marques. Les coups de barre ne sont pas brusques, toutefois des
évolutions se dessinent et des virages se négocient dans un contexte où
les rapports de force sont fluctuants et… périlleux.
Le Général Sékouba Konaté est à la manœuvre. Revenu précipitamment de sa
seconde patrie, le Liban, (son grand père maternel est libanais) le
taciturne ministre de la Défense, joue une partie très serrée – mais
gagnable – dans un contexte où les nerfs des militaires, des populations
et des diplomates sont soumis à rude épreuve. Tellement la Guinée est
taraudée par l’angoisse, habitée par l’anxiété et assaillie par les
interrogations. Les acteurs nationaux comme les observateurs étrangers
retiennent le souffle.
C’est dans ce climat pourri, notamment dans les casernes, que l’ancien
numéro un et actuel numéro deux de la Junte, a initié une décisive
tournée des garnisons. Objectif : reprendre le contrôle d’un appareil
militaire totalement dépareillé par l’existence d’unités hors
hiérarchie, directement placées sous l’autorité des suppôts de Dadis.
Une sorte de cancer dans le commandement que le nouvel homme fort de
Conakry a le souci impératif et prioritaire de traiter, afin d’empêcher
un fou déraillement de la Transition brutalement privée de boussole et
de gouvernail. Ce qui explique sa démarche prudente et appliquée qui
consiste à exprimer publiquement sa soumission à l’autorité fantomatique
du Capitaine Dadis et parallèlement à donner une nouvelle tonalité voire
une autre teneur à son discours.
Au camp Samory, le Général Sékouba Konaté qui a fustigé "les brigands en
uniforme qui infestent les rangs de l’armée", n’a pas manqué de placer
une épée de Damoclès au-dessus de certaines têtes : "Le Capitaine Dadis
a répondu à la Commission d’enquête de l’Onu ; moi-même, j’y suis allé.
Donc que tout le monde s’y prépare". Ces menaces à doses homéopathiques
doivent tétaniser sans affoler. D’autant le Général Konaté sait
parfaitement que les militaires pro-Dadis dans les casernes et les
faucons civils dans le gouvernement, sont encore puissants et toujours
embusqués. Toutefois, le fantôme de Dadis ne suffit pas pour conjurer
une lente "dédadisation". Laissons la parole au Secrétaire permanent du
régime en agonie, le Commandant Moussa Keita : "Nous assurerons
l’intérim, s’il le faut pendant des années". Preuve – par une voix
autorisée – que le retour de Rabat, du successeur de Lansana Conté,
n’est pas pour demain. Longue période que le ministre de la Défense
entend mettre à profit pour inverser le rapport de forces encore
fluctuant au sein des armées (terre, air et mer) puis asseoir son
autorité avant d’annoncer solennellement (sans risques) la fin de la
tumultueuse ère Dadis. Car le retour de Dadis aux affaires, relève de la
politique-fiction.
D’abord, la Guinée n’est pas propriété privée d’un officier subalterne.
Ensuite, les lois de la politique sont trop implacables dans un régime
d’exception (tout ce qu’une Kalachnikov fait, une autre peut le défaire)
pour qu’un miraculé d’un attentat militaire, retrouve la suprême place.
Enfin, Paris fort mal vue à Conakry par un segment de la Junte, qui
déclare, par la voix du ministre Alain Joyandet que "Le capitaine
Dadis est dans une situation difficile", est bien outillée pour
s’informer aux meilleures sources : ambassade française à Rabat,
antennes de la Dgse en Afrique de l’Ouest et équipage de l’avion
burkinabé etc. Ultime interrogation : l’aptitude mentale de Dadis à
gouverner, déjà mise en cause avant la balle dans la tête, sera-elle
plus avérée après les bistouris des chirurgiens marocains ?
La balle tirée par l’ex-aide de camp Aboubacar Sidiki Diakité alias
Toumba, le 3 décembre, n’a pas uniquement déchiqueté une portion la tête
du Président Dadis Camara. Elle a également décapité le sommet de l’Etat,
et rendu orphelins, le Comité national pour la Démocratie et le
Développement (CNDD) et ses membres. Chose plus grave : l’instance
dirigeante de Junte (le fameux CNDD) est devenue, à la lumière des
déclarations intempestives et des démentis vigoureux, la matrice de
plusieurs centres d’impulsion et de décision, en perpétuelle
concurrence. D’où la cacophonie qui affecte la communication
gouvernementale et les incohérences qui émaillent les décisions
officielles. Jugez en. Le mercredi 9 décembre, Idrissa Chérif, ministre
délégué à la Présidence et gourou de Dadis, accuse la France et Bernard
Kouchner, d’avoir téléguidé la tentative d’assassinat du camp Koundara.
Il affirme également que la Junte n’enverra plus de délégation à
Ouagadougou, jusqu’au retour de Dadis. Vive émotion, tant à Paris, à
Ouagadougou qu’à Conakry. Le ministre des Affaires Etrangères, Alexandre
Cécé Loua est obligé de monter au créneau : "Le CNDD et le
gouvernement ne soupçonnent personne et n’accusent aucune puissance. Des
déclarations incohérentes ont semé le doute et provoqué l’embarras dans
les milieux politiques et diplomatiques. Ces propos ne reflètent pas la
position du gouvernement qui, par ailleurs, s’engage à poursuivre les
négociations de Ouagadougou". Grosse colère d’Idrissa Chérif qui
réitère les accusations anti-françaises et rectifie vigoureusement, dans
les médias, son collègue de la Diplomatie. Démonstration est ainsi faite
que des contradictions voire des dissensions se font jour dans les trois
pôles du pouvoir guinéen, à savoir, l’armée, le CNDD et le gouvernement.
Voilà pourquoi les observateurs n’ont guère été surpris par l’insuccès
du conclave de Ouagadougou qui a regroupé, du 12 au 13 décembre, les
forces vives, le CNDD, la médiation burkinabé et le Groupe de Contact
International (GTI). Les propositions du GTI qui prennent le contre-pied
de la première mouture du "Plan Blaise", ont été farouchement rejetées
par le Commandant Moussa Keita, chef de délégation mais aussi chef de
file des durs du régime. Enième preuve que le CNDD – à l’opposé du
gouvernement de Kabiné Koroma et de l’armée de Sékouba – reste le nid
des faucons, enclins à pratiquer du "dadisme" sans Dadis. Ce qui
assombrit l’avenir de la Guinée, sans justifier la précipitation avec
laquelle, le Secrétaire Exécutif sortant de la Cedeao, Mohamed Ibn
Chambas, a fait une recommandation aussi chirurgicale que l’envoi d’une
Force de protection et d’assistance humanitaire (l’équivalent de la
FORPRONU en Bosnie-Herzégovine) en Guinée. Pareille recommandation
n’aligne que des inconvénients dans un contexte encore fluctuant : elle
heurte la souveraineté dans pays où le reliquat de nationalisme
hystérique légué par Sékou Touré, demeure intact ; elle apporte de l’eau
au moulin des faucons que le Général Sékouba veut neutraliser dans
l’armée et hors de l’armée et enfin, elle favorise l’allongement d’une
Transition avec les hommes liges de Dadis, c’est-à-dire, un rendez-vous
avec le ravin. Pour la petite histoire, le porte-étendard du "dadisme"
sans Dadis, est le très radical Idrissa Chérif. Un homme à la
nationalité ambiguë. Longtemps présent dans les rangs des Forces
Nouvelles de Guillaume Soro, à Bouaké, il a tardivement intégré
l’entourage du Président Moussa Dadis Camara.
Le 15/12/2009
BABACAR JUSTIN NDIAYE
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