Manifestations de rue en
Afrique : Balles réelles et État de droit
Fait paradoxal : la culture de la démocratie et de la bonne
gouvernance tend à pénétrer le continent, mais de plus en plus de
pouvoirs aux abois n’hésitent pas à tirer à balles réelles sur les
manifestants.Certes, les forces de défense et de sécurité du
continent sont parfois autant de survivances de la période coloniale
(exemple du Camp de Thiaroye) qui s’opposent à la construction de l’État
de droit. Mais cette forme de violence, à l’opposé des valeurs qui
constituent le socle des sociétés africaines, semble bien traduire la
nature des régimes en place : démocratique ou dictatoriale.
On oublie bien vite que les manifestations sont généralement
consécutives aux revendications non examinées après des lustres. C’est
un fait que dans les républiques bananières "la démocratie du plus
fort est toujours la meilleure", comme le souligne si bien le
chanteur Alpha Blondy.
Au fait, que peut-il bien se passer dans la tête de celui qui tire sur
ses propres frères et soeurs, surtout des enfants ? Songe-t-il un
instant à l’exaspération qui les conduits à défier les pouvoirs en place
? Pourquoi se refuser à considérer que le manifestant est avant tout un
citoyen qui a des droits et, surtout, le droit de dire non face à
l’oppression, à l’indignité, à l’impunité, aux crimes économiques et aux
crimes de sang ? Sait-il que généralement en cas de renversement de la
situation, en cas de procès, il sera seul devant la loi à payer de sa
forfaiture pendant que celui dont il aura reçu les ordres ou qu’il aura
défendu trouvera toujours les moyens de sa propre défense ? Et avec quel
moral viendra-t-il profiter des largesses du citoyen, une fois le calme
et la justice rétablis ?
A l’évidence, la répression démesurée et orchestrée par les gardiens du
temple traduit bien souvent des comportements de peur. Elle révèle un
surdimensionnement de l’égo et de l’instinct de conservation du régime
visiblement aux abois. Mais la lutte des clans peut aussi inciter des
éléments repus et décidés à en finir, à pousser le régime à bout et à
hâter sa chute.
A cet égard, les agissements de certains régimes africains rappellent
ceux du régime raciste de l’apartheid en Afrique du Sud. Notamment
l’image du massacre des enfants de Soweto : un jeune éploré avec dans
ses bras le corps sanguinolant d’un autre, suite aux tirs à balles
réelles de la police raciste du temps des Botha et autres Voster de
sinistre mémoire ! L’Afrique ferait-elle marche arrière ? Les
gouvernants auraient-ils oublié que la vie humaine est sacrée, même dans
les sociétés en transition ? Où sont donc les religieux et les
coutumiers ?
Il existe pourtant des méthodes inoffensives et efficaces en Occident :
pompes à eau, notamment qu’on utilise pour maîtriser les foules. La
France, pourtant réputée pour ses multiples manifestations quotidiennes,
ne nous donne pas l’image de forces de sécurité tirant à balles réelles
sur des manifestants, comme tout récemment en Guinée ! Curieux, que des
gouvernants qui aiment à singer ne songent point à s’inspirer de bons
exemples ! Ils préfèrent jouir, dans le confort de leurs repaires, des
souffrances et des contorsions de leur peuple. Parce qu’ils prennent
toujours soin de garder sous protection leurs proches. Tant pis si ceux
qu’ils envoient tirer sur les foules de manifestants n’ont aucune pitié
pour leurs cibles dont parfois leurs propres parents. On a beau dire que
l’intérêt d’Etat prime, il est scandaleux que les pays occidentaux,
surtout la France, poursuivent leur coopération avec des régimes dont le
haut degré d’homicide et d’infanticide est chaque jour décrié par
l’opinion.
Certes, il sera toujours difficile de satisfaire à toutes les
revendications des peuples en lutte. Toutefois, les gouvernants
africains doivent savoir doser leurs réactions et, surtout, respecter
les valeurs humaines, si chères à l’Afrique. D’autant que même s’ils
feignent de les ignorer, la plupart des dirigeants africains se savent
assis sur des poudrières.
La solution ? L’alternance au pouvoir en évitant les tripatouillages de
Constitution pour se maintenir ad vitam aeternam. Autrement dit, une
trop grande conservation du pouvoir finit par lasser et provoquer
l’irréparable. Pour ce faire, organiser des élections transparentes,
propres et équitables, opter pour une justice sociale véritable et un
progrès social réel, préserver les libertés démocratiques, dont la
liberté d’expression et le respect dû au citoyen-électeur et
contribuable.
La liberté de manifester constitue un des critères de l’existence de
tout régime démocratique, avec les limites que lui reconnaît la loi. A
cet égard, le Sénégal demeure un exemple à imiter en Afrique, en dépit
des dérives parfois constatées dans sa marche vers plus de droit et de
justice. Egalement, il appartient à la société civile de ne jamais
baisser la garde, et de s’organiser en encadrant ou en faisant encadrer
les marches-meetings pour éviter l’intrusion de perturbateurs sur
commande. Parallèlement, il faut travailler à enseigner le respect des
droits de l’homme et du citoyen au sein des forces de défense et de
sécurité, comme certains gouvernants le font déjà.
Ce qui se passe chaque jour sur le continent montre l’urgence de
démocratiser au plus vite ! Et les dirigeants africains doivent
comprendre que désormais, les choses changent à un rythme affolant. Rien
ne peut arrêter un peuple affamé et qui aspire au changement. Ni le vol
des urnes, ni les armes.
"Le Pays"
lundi 5 février 2007. |
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