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Démocratie africaine : la
problématique de la "nation" Noël Kodia et Emmanuel Martin,
le 10 mars 2009 - Alors que le président de la Guinée-Bissau a été tué
et que le premier ministre zimbabwéen a été victime d’un accident
suspect, force est de constater que la démocratie en Afrique a toujours
le plus grand mal à fonctionner. Le pouvoir agit comme un aimant qui
empêche le plus souvent l’alternance. Comment expliquer cet échec de la
démocratie africaine ? Les causes sont multiples, mais il peut se
dégager quelques axes fondamentaux.
Nation et démocratie
La démocratie d’un État fonctionne relativement bien en premier lieu
lorsqu’elle s’applique dans une nation, au sens civique comme au sens
ethnique. La première suppose que les citoyens se retrouvent autour d’un
projet politique commun, en dehors de toute référence ethnique ; elle a
vaincu en grande partie les clanismes et "nationalismes régionaux".
La deuxième conception de la nation suppose une très forte homogénéité
ethnique et culturelle.
Les pays d’Afrique ont le plus souvent été le résultat du découpage
de la Conférence de Berlin par les puissances européennes à la fin du
19° siècle : des peuples qui vivaient ensemble ont été séparés par des
frontières purement arbitraires, et des peuples qui ne voulaient pas
vivre ensemble, du fait de leurs modes vie très différents, ont été
placés malgré eux au sein des mêmes frontières. Le Royaume Kongo
englobait par exemple l'Angola, la République démocratique du Congo et
le Congo Brazzaville. Il était formé d’une seule ethnie, les Kongos avec
leur mentalité commune et leurs lois scrupuleusement respectées.
En Afrique on a ainsi appliqué le modèle occidental d’État nation
"civique" sur des territoires qui sont en réalité "pluri-nationaux",
dans le sens où plusieurs ethnies très souvent cohabitent au sein d’un
même État. Le concept de nation y étant donc très fortement ethnique, le
partage du pouvoir politique s’avère difficile, donnant lieu à des
conflits interethniques, des refus d’alternance en faveur de "l’autre".
La pauvreté, un handicap pour la démocratie africaine
La démocratie fonctionne d’autant plus mal dans les États
plurinationaux ou pluriethniques qu’ils sont pauvres. La raison est que
dans ces pays la préoccupation principale est bien souvent de manger à
sa faim. Un pied dans le pouvoir politique pour un membre d’une famille,
d’un village, d’une ethnie peut changer totalement la capacité de cette
famille, de ce village, de cette ethnie à survivre. La solidarité
ethnique prime pour résoudre ce problème de pauvreté, d’où les conflits
ethniques/claniques pour le pouvoir. L’accès à la richesse passant par
le politique, les ressources de l’État sont donc privatisées et
réparties au sein du clan au pouvoir.
Par ailleurs, dans les économies qui disposent de richesses
naturelles fantastiques, il est d’autant plus coûteux pour l’ethnie ou
le clan qui est au pouvoir de lâcher ce dernier. Cela se mesure en
millions de dollars. Le multipartisme ne fonctionne alors pas dans un
État plurinational pauvre, c’est à dire où l’immense majorité de la
population vit dans la misère, même, ou surtout, si le pays regorge de
richesses naturelles.
Dans les pays démocratiques riches, l’accès au politique se fait le
plus souvent par l’idéologie, la vision du monde, non par l’appartenance
ethnique. Le minimum vital pour l’immense majorité de la population
permet d’écarter ce spectre ethnique. Manger à sa faim et pouvoir se
soigner relativement correctement évitent généralement les solidarités
de l’ethnisme ou du népotisme et tous les fanatismes qui vont avec.
Remettre en adéquation démocratie et nation, permettre la prospérité
Alors qu’on a voulu imposer la démocratie de manière centralisée à
des entités pluriethniques ou plurinationales dans un contexte de rareté
(impliquant donc des conflits), il faut sans doute "redescendre" la
pratique démocratique et multipartiste à un niveau moins générateur de
conflits, au niveau de gens qui veulent vivre ensemble, au sein des
"vraies" nations qui très souvent ne correspondent donc pas encore au
niveau de l’État.
C’est la grande leçon du principe de subsidiarité : que les problèmes
se résolvent d’abord au niveau local si possible parce que les
populations y ont la connaissance requise pour traiter ces problèmes et
l’envie de le faire ensemble. Autonomiser les "départements" locaux, les
responsabiliser financièrement et fiscalement pour éviter les conflits :
cette décentralisation politique, c’est la démocratie du bas vers le
haut. C’est aussi une chance pour les minorités souvent laissées pour
compte. Bien sûr l’État central doit jouer un rôle en matière de respect
de l’état de droit ou d’infrastructures nationales, mais il doit
demeurer si possible en retrait pour le reste.
Avec la concurrence institutionnelle entre régions ou départements les
meilleures pratiques sociales émergeront. Des partenariats, des
coopérations pourront se former, et peu à peu se construira sans doute
une idée moins ethnique de la nation. C’est un processus, encore une
fois, du bas vers le haut. Cette meilleure gestion, plus pacifique, de
la chose publique au niveau adéquat favorisera donc le développement
politique (du bas comme du haut) mais aussi économique : la sérénité
politique limite l’incertitude institutionnelle, extrêmement néfaste au
développement.
Enfin, il y a ici un parallèle entre la démocratie imposée par le
haut et l’économie de marché imposée par le haut. Pour qu’une économie
fonctionne, il faut un socle, un terreau institutionnel qui soit d’abord
en accord avec les pratiques sociales locales (ce qui ne signifie pas
que certaines d’entre elles ne doivent pas évoluer). Il faut aussi que
ce terreau institutionnel favorise l’ouverture vers le chemin de la
prospérité, permettant la responsabilisation des individus et
l’incitation à investir dans leur futur. La prospérité entraînera peu à
peu la constitution de nations "civiques" et de moins en moins
"ethniques".
Développement économique et développement politique peuvent aller de
pair pour peu qu’on n’impose pas des schémas, préconçus ailleurs, à des
niveaux inadéquats et en n’étouffant pas les libertés locales et
individuelles.
Noël Kodia est critique littéraire et essayiste d’origine congolaise
Emmanuel Martin est analyste sur www.unmondelibre.org.
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