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HAITI : Catastrophe et droit au retour

"Quand il se passe quelque chose d’important, le silence est un mensonge". Abraham Rosenthal.

Evènement et message

Dans les Caraîbes, il se passe quelque chose de dramatiquement important ; la destruction massive de vies humaines, de vies africaines, à Haiti. L’on sait que, malheureusement, l’instabilité géologique de cette moitié de l’ancienne Hispaniola expose ses habitants à une insécurité permanente, faite de tremblements de terre et de phénomènes météorologiques destructeurs. Ce qui s’est produit se reproduira. Les lois de la géophysique sont implacables et imparables.

Alors, que faire, pour ce bout d’Afrique martyr ?

Le président de la République du Sénégal, Maître Abdoulaye WADE a rompu le silence, en répondant à cette grave question, par un message qui exprime, à la fois, une profonde préoccupation de préservation durable de la vie humaine des habitants d’Haiti, et une conviction du devoir de solidarité naturelle entre les enfants d’Afrique de tous les lieux de la Terre. Il propose d’accueillir les Haitiens en Afrique . C’était le 15 janvier 2010.

Le monde s’émeut, et la solidarité internationale s’exprime admirablement. Même si la fébrilité ambiante des uns et des autres n’est pas toujours exempte d’arrière-pensées d’intérêts plus prosaiques. La bataille de positionnement pour la (re)construction a déjà commencé. En fait, il s’agira plus de construire quasiment un nouveau pays sur un nouveau site, de stabilité géologique assurée, que de rebâtir à l’identique ce qui a été détruit sur la zone instable de la faille du site actuel de Port-au-Prince. On le voit, le programme est titanesque et de longue durée, pour créer l’essentiel de ce qui fait un pays, en infrastructures, structures, habitat, moyens de vie et de production, etc.
Honneur et symboles.

Pour le moment, la visibilité africaine se manifeste par les modestes contributions financières bilatérales annoncées par certains pays du continent, lequel est dramatiquement absent dans la présence physique massive du monde sur le sol haitien. Par "manque de moyens". C’est l’habituelle rengaine, bien africaine. Heureusement que l’Afrique du Sud a sauvé l’honneur. C’était aussi le cas dans la récente tragédie du Zimbabwe, confronté à l’arrogance de son ancien colonisateur. Le gouvernement de Thabo Mbeki s’était admirablement impliqué financièrement et en assistance médicale contre l’épidémie de choléra, dans ce pays coupable aux yeux de la fameuse "communaut éinternationale" de volonté de liberté et de libération de ses terres de l’occupation coloniale.

Pour le Zimbabwe, également, le président Wade a été le seul chef d’Etat africain francophone à témoigner du tort et de son amplitude, porté au pays de Robert MUGABE, après s’être rendu sur place et pris connaissance des faits, quand d’autres se suffisaient des contre-vérités d’une presse internationale admirablement solidaire du Royaume-Uni, et, fidèlement relayée par une presse africaine tributaire passive des dépêches d’agences étrangères naturellement partisanes.

Mêmes citoyens d’un territoire situé à des milliers de kilomètres du continent, les victimes de cette calamité naturelle sont des Africains ; qui plus est, porteurs de symboles de libération : l’abolition de l’esclavage et l’indépendance nationale. C’est à Haiti que l’armée de Bonaparte a connu sa première défaite, et c’est à Haiti que fut proclamée la première République Noire du monde. C’était par le Congolais ( ?) Dessalines, après le kidnapping et l’emprisonnement, en France, de Toussaint-Louverture le Dahoméen authentique. Cette double victoire fut une pilule amère, chèrement réprimée par un embargo commercial et une "rançon" imposée par la France ; toutes mesures qui ont durablement hypothéqué les capacités de développement économique de cette moitié d’île, défavorisée par la nature, mais aussi par l’histoire d’une série continue de régimes liberticides.

À un siècle et demi d’intervalle, la situation post-indépendance de Haiti est d’une frappante ressemblance avec celle de la Guinée de Sékou Touré, première République Noire (aussi) francophone d’Afrique ; qui a également subi une "punition" handicapante de son libre développement, pour avoir cru à la sincérité de l’offre d’indépendance du référendum de 1958.

Haiti a aussi un autre titre de gloire ; celui d’avoir été à l’origine de la libération des territoires espagnols d’Amérique. En effet, c’est le gouvernement révolutionnaire Haitien qui a inspiré El Libertador Simon Bolivar (accueilli dans son exil par le jeune État Noir entre 1812 et 1817), l’a aidé et assisté pour l’organisation de son mouvement de libération, avec le succès que l’on sait. Ce fut le point de départ historique des mouvements de libération modernes. Le monde est redevable d’un devoir de reconnaissance à un tel pays, pour ce qu’il a fait en faveur de la liberté de l’homme et des peuples. C’est aussi une fierté d’Afrique.

Présence Africaine

Il serait inconvenant, et même d’un grand déshonneur, que le continent d’origine des Haitiens persiste dans l’absence à leurs côtés à l’un des moments les plus dramatiques de leur histoire. Les actions futures et la distribution des tâches sont en train de se discuter et de s’élaborer en l’absence du continent Africain. Il est urgent de voir ce que nous pourrons faire, dans une perspective de long terme, pour cette partie martyre de notre peuple. Deux idées viennent à l’esprit :

• Pour le court et le moyen terme : l’intervention in situ, dans des domaines définis d’un commun accord avec le gouvernement Haitien;
• Pour le moyen et le long termes : l’accueil au retour des Haitiens en Afrique.

a) L’intervention de terrain : l’opération serait financée par un Fonds Africain Spécial d’Assistance à Haiti (FASAH), à créer. Son financement serait assuré par des contributions volontaires des États, des personnes physiques et morales du continent (institutions financières et autres, entreprises et associations) et de la Diapora Africaine. Le FASAH pourrait intervenir dans les domaines de l’enseignement, de la formation et de la santé, par exemple, pour lequels des ressources humaines sont disponibles sur le continent. Leur mobilisation se ferait dans le cadre d’un programme de Volontaires Africains pour Haiti (VAH), avec pour organe exécutif l’Organisation "L’Afrique aide l’Afrique", réactivée et restructurée pour cette mission.

b) L’accueil au retour : L’idée du président WADE en constitue une proposition concrète. Comme à l’accoutumé, le panafricaniste qu’il est ne s’est pas tu, quand il s’est agi de quelque chose d’important, surtout qui touche l’Afrique. Comme pour le Zimbabwe, il est sorti de la banalité conventionnelle, pour cadrer l’évènement dans une dimension historique, en perspective d’avenir.

Comme de juste, et c’est heureux, les réactions à cette idée ne se sont pas fait attendre. Toutefois, certaines ne nous honorent pas. Ce sont celles qui font de la solution de tous nos problèmes locaux une condition préalable à l’accueil. Heureusement qu’une telle logique d’égoïsme insupportable n’est ni de nos propres traditions, ni pratiquées par les nations étrangères impliquées dans la coopération internationale, alors qu’elles abritent des poches de pauvreté et même de grande misère. L’accueil et le partage, par les Africains du sol, avec ces Africains déportées par l’odieuse Traite, doivent être entendus comme un droit pour les seconds et un devoir pour les premiers ; une obligation morale à caractère familial, et non même un acte de banale générosité.

Panafricanisme actif

L’idée du président de la République du Sénégal n’est, à l’évidence, ni une injonction, ni une obligation d’aucune sorte, encore moins le projet impératif de déménagement de tout un pays. Il s’agit, plus simplement, de l’expression d’une disponibilité africaine d’accueil et réintégration, à l’endroit de nos parents de la Diaspora Africaine Historique (DAH) , qui seront toujours les bienvenus sur leur terre d’origine ; quand ils le voudront ; sans limitation d’aucune sorte.

La proposition n’est ni utopique, ni ir réaliste, ni naïve à ne pas considérer l’attrait fortement gravitaire du voisinage américain. Le choix est de leur seule responsabilité, mais elle est couplée à notre devoir de cœur et de dignité, sans préjudice aucun pour leur liberté. Il est peut-être utile de rappeler que ce droit au retour a été déjà exercé, et même massivement, par le passé :

- du Brésil et de Cuba vers le Dahomey (Bénin) et au Togo, au 19ème siècle. Leurs descendants peuplent plusieurs cités côtières, du Bénin au Togo, parmi lesquelles Porto-Novo, Ouidah, où sont courants des noms à consonance lusophone;
- de Grande-Bretagne et d’Amérique vers la Sierra Leone au 18ème siècle;
- des Etats-Unis d’Amérique sur une portion de terre ouest-africaine atlantique où ils fonderont la République du Liberia, au 19ème siècle;
- de la Jamaique vers l’Ethiopie, au cours du 20ème siècle;
- des Etats-Unis vers le Ghana, la Tanzanie, l’Afrique du Sud, et d’autres États anglophones d’Afrique, au cours des décennies précédentes.

Au quotidien, plusieurs membres de la DAH reviennent s’établir en Afrique.

Juste retour

L’Afrique francophone est peu apparente dans ce mouvement au retour. A ce propos, le Sénégal du président SENGHOR a été emblématique d’un accueil, qui a fait briller ici des "noms de lettres" comme Zobel et Lemoine. En Guinée de Sékou TOURE, des militants des droits civiques ont trouvé un refuge, dans le sillage duquel, d’ailleurs, s’est épanouie la Sud-Africaine Myriam Makeba, notre très regrettée "Mama Africa".

L’accueil et le partage de la terre de l’Afrique et de ses ressources avec cette partie d’elle-même qui peuple l’Amérique du nord et du sud, et les Caraibes, comme d’autres parties du monde, doivent être considérés, ensemble, comme une dimension fondamentale du panafricanisme. Et le président Abdoulaye WADE est, aujourd’hui l’un des hérauts emblématiques, porteur du flambeau du parangon, Kwame Nkrumah, lequel fait aujourd’hui la fierté de tout les Ghanéens, alors qu’il a, de son vivant, subi tout le spectre des violences contestataires, Mais, il est vrai que nul n’est prophète en son pays.

Sur cette question d’une dramatique actualité, les initiatives et l’action du président WADE, aussi bien que d’autres auteurs, devraient être reçues et analysées avec objectivité, uniquement pour ce qu’elles sont ; critiquées de manière constructive et améliorées si nécessaire. Mais aucun Africain conscient de la situation de ce continent ne peut se dissocier de ce qui participe du projet fondamental d’unité organique, qui est une vocation vitale de nos faibles États.

Pour des esprits libres de préjugés et de cette forme de passion qui atténue la raison, une idée aussi potentiellement foisonnante d’implications, d’effets et de conséquences, constitue, incontestablement un intéressant sujet d’analyses et un passionnant domaine de stratégie continentale concertée. Sa mise en œuvre nécessitera, on le devine, du temps et des séries de programmations contextuelles. Elle sera exigeante de rigueur méthodologique et ouvrira des possibilités d’application de tout le spectre des disciplines intellectuelles. C’est aussi, et d’abord, un exercice de solidarité entre nous, Africains d’Afrique, en même temps qu’un défi majeur à notre capacité à nous extirper du misérabilisme consensuel dans lequel nous a confinés, et insidieusement habitués, l’étiquette peu honorable de "continent pauvre" ; alors que nous enrichissons le monde.

Nos frères et sœurs de la Diaspora Africaine Historique qui reviendraient "à la maison" pourraient, je n’en doute pas, constituer un apport décisif favorisant le décollage que l’Afrique peine à réaliser depuis un demi-siècle, avec nos États de souveraineté impossible . Ils pourraient être aussi des inducteurs de volonté et le complément de savoir, de savoi-faire et de compétences dont nous avons besoin, pour sortir du sous-développement. Ce serait un juste retour des choses pour l’Afrique : retrouver en qualité les ressources humaines qu’elle a perdu en quantité.

Assane Youssoufi DIALLO
Ancien Fonctionnaire International
Consultant Internationa TIC
Planificaion - Organisation
dialloay@yahoo.fr



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