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Sur les
traces de la pensée stratégique africaine
Comment voulez-vous que ceux qui sont chargés de défendre et de
promouvoir les intérêts de l’Afrique face aux puissances prédatrices y
arrivent si l’élite locale - majoritairement formée et inféodée à la
pensée occidentale – ignore, perd ou renie toute notion de stratégie
africaine ?
Il n’est quasiment plus de secteur d’activité professionnelle où le
terme "stratégie" n’est utilisé sous des formes et des prétextes divers
et variés. Une telle inflation sémantique, source de confusion, mérite
qu’on s’y attarde d’entrée de jeu, car à la l’origine, la stratégie est
un terme du langage militaire.
Définitions et extensions du mot "stratégie"
Issue du grec stratos qui signifie "armée", et ageîn qui veut dire
"conduire", la stratégie est un art qui vise à coordonner l’action de
l’ensemble des forces de la nation (militaires, politiques, financières…
etc.) en vue de mener une guerre au sens militaire ou de gérer une crise
majeure.
Par extension, la stratégie désigne l’élaboration d’une politique
définie en fonction de ses forces et de ses faiblesses, compte tenu des
menaces et des opportunités dans des domaines autres que celui de la
défense au sens militaire du terme.
On peut alors parler de stratégie politique ou économique, de stratégie
de communication ou de développement. Ses déclinaisons s’articulent
autour de trois niveaux : la phase stratégique proprement dite au
sommet, la phase tactique au niveau intermédiaire et la phase
opérationnelle sur le terrain.
L’absence de référence à la stratégie africaine
Avec près de 60% de l’élite dirigeante (dans la tranche des 45-65 ans)
formée en Europe et aux États-Unis, les décideurs africains semblent
avoir oublié qu’il existe une pensée stratégique africaine millénaire.
Cette ignorance, voire ce déni de culture stratégique propre au contexte
africain expliquent au moins pour partie la tragédie afro-kafkaïenne du
héros de Cheikh Hamidou Kane[1] dans l’aventure ambigüe de la
mondialisation […]
Nos investigations auprès de 30 écoles supérieures africaines
(universités, écoles de commerce et centres de formation militaire
confondues) parmi les plus populaires chez les 20-25 ans montraient, fin
novembre 2009, une absence absolument complète de référence à la
stratégie africaine dans les programmes éducatifs. Après Carl von
Clausewitz, c’est Sun Tzu[2] qui fait une timide entrée dans les
programmes depuis bientôt 10 ans !
En 1620, le Roi Kuba - Sa Majesté Shamba Balongombo - se fit sculpter
pour la postérité, l’Awélé (jeu de stratégie africaine) pour en attester
la sacralité[3]. En 2010, ce sont les jeux d’échecs et de go qui
meublent les salons des décideurs africains. Heureusement, dans
certaines contrées comme en RDC où il est appelé Kisolo ya mungu ("Jeu
de Dieu"), l’Awélé reste pratiqué lors de soirées festives comme le
nouvel an cingalais ou lors de veillées mortuaires pour défier les
ombres de la mort.
L’Awélé, symbole de la culture stratégique africaine
Ce qu’il y a de plus remarquable dans l’Awélé, c’est le caractère
cyclique[4] de la circulation des graines. Il y a 12 cases à jouer comme
il y a 12 mois dans l’année. L’échange de richesses, de potentiel, est
généré par le passage régulier des graines, d’un camp à l’autre.
Ce principe fondamental diffère de l’approche occidentale dominante qui
oppose presque toujours deux camps avec pour objectif de se détruire
comme on le voit au jeu d’échecs… Ainsi Luttwak considère-t-il que la
guerre mène à la paix quand elle permet la victoire totale d'un camp sur
l'autre, ou "par suite d'épuisement complet des combattants ou parce
que les objectifs respectifs dont l'incompatibilité a donné lieu à la
guerre se sont transformés sous l'effet de la guerre elle-même."[5]
En revanche, l’approche africaine s’accommode, à bien des égards, de la
conception asiatique de Sun Tzu selon laquelle, "notre invincibilité
dépend de nous, la vulnérabilité de l’ennemi, de lui."[6] Le joueur
d’Awélé sème pour récolter, nourrissant l’adversaire tout en le
bouffant. "L’accumulation d’un potentiel de graines, initialement en
partage, a pour effet de restreindre la part de l’autre, dont la marge
de manœuvre s’amenuise jusqu’à ce qu’il soit acculé à subir les
décisions du même."[7] La finesse tactique réside dans les freins et
accélérations des gains et des prises.
La résistance aux programmes informatiques occidentaux
Disqualifier la pensée stratégique africaine au motif qu’elle est orale,
c’est la sempiternelle excuse des théoriciens qui ne comprennent que le
langage de l’écrit, le moyen le plus sûr d’échapper à l’éclairage
absolument original des peuples premiers subsahariens dans le champ de
la stratégie.
En Afrique noire, les grands stratèges d’Awélé restent les Anciens, ces
êtres forgés dans le moule des traditions ancestrales et relativement
préservés de l’influence extérieure alors qu’ils sont ouverts au monde.
Les langues étrangères leurs sont certes inconnues. Pourtant leur
incroyable capacité à donner et à prendre, ainsi que leur redoutable
esprit mathématique[8] continuent de résister aux programmes
informatiques occidentaux[9] [...]
D’après Jean Retchitzki qui a mené une étude sur les processus
intellectuels et cognitifis des jours d’Awélé en Côte d’Ivoire,
"aucun livre développant les stratégies et les tactiques n’a été diffusé
en Afrique. L’absence de pédagogie organisée rend d’autant plus
stupéfiante la capacité de certains joueurs à atteindre un niveau
d’expertise qui témoigne de capacités cognitives et intellectuelles
étonnantes…" [10]
Tout bien considéré, il y a dans l’Awélé comme dans certains contes,
proverbes et rites initiatiques africains, de redoutables principes de
stratégie et d’éthique qui, s’ils étaient structurés et appliqués,
permettraient à l’Afrique de décoller à la manière des Dragons
asiatiques ; d’autant que dans sa conception traditionnelle, le village
africain préfigurait le village planétaire des temps modernes.
*Guy Gweth,
Conseil en intelligence économique & stratégique,
GwethMarshall Consulting
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[1] Cheik Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, Julliard -10/18, Paris,
2003.
[2] Sun Tzu, L’art de la guerre, Flammarion, Paris, 1999.
[3] Reysset Pascal & Pingaud François, Awélé, le jeu des semailles
africaines, Chiron, Saint Quentin-en-Yvelines, 1993.
[4] Bikoro Engonga, Cosmologie Bantou, Revue Muntu n°6, Présence
africaine, Paris, 1987
[5] Luttwak Edward N., Le paradoxe de la stratégie, Odile Jacob, Paris,
1989.
[6] Fayard Pierre, Comprendre et appliquer Sun Tzu, Dunod, Paris, 2004.
[7] Idem.
[8] Mizoni Michel, Les jeux stratégiques camerounais et leurs aspects
mathématiques, Annales de la Faculté du Cameroun, n°5, Yaoundé, 1971.
[9] Deledicq André & Popova Assia, Wari et Solo, le jeu de calculs
africain, Cedic, Paris, 1987.
[10] Retschitzki Jean, Stratégie des joueurs de l’Awélé, l’Harmattan,
Paris, 1993.
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