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Et si
l'Afrique surveillait le commerce international de ses ressources
naturelles
Entre 2010 et 2012, les États africains pourront accroître leur
contrôle sur le marché mondial des matières premières, à condition
d’utiliser, à bon escient, les grilles et outils d’intelligence
économique. L’analyse de leurs forces et faiblesses révèle, en effet,
des possibilités de prise de contrôle du commerce international de leurs
ressources naturelles.
Le commerce international des matières premières génère chaque année
plus de 5’000 milliards $ USD de marchandises, 1’000 milliards $ USD de
prestations de services divers et plus de 50’000 milliards $ USD de
notionnel sous-jacents engagés sur les taux d’intérêts, les devises et
les indices boursiers. Ce business hyper lucratif, très structuré et
fort bien organisé est caractérisé par des asymétries d’informations qui
profitent aux acteurs qui disposent de la bonne information au bon
moment, grâce à leurs dispositifs de competitive intelligence.
Pour réduire les asymétries d’information qui pénalisent les États
d’Afrique, le bureau d’ingénieur-conseil AfriCommodities en partenariat
avec l’agence GwethMarshall Consulting a crée et développé une banque de
données AfriqueCommodities qui inventorie plus de 10.000 types des
matières premières qui sont géo-localisées par GPS dans les sols, les
sous-sols, les eaux, la faune, la flore, les forêts et les montagnes des
53 Etats d’Afrique ; et engagé des actions de sensibilisation des
pouvoirs publics aux enjeux de l’intelligence stratégique.
Précisons d’entrée de jeu qu’une nomenclature douanière de 10’000 types
de matières premières représente l’ensemble des produits qui sont
exportés chaque année de l’ensemble des pays d’Afrique vers l’OCDE. Une
fois transformés, ces produits constituent une nomenclature de plus de
15’000 types des matières premières semi-finies considérées par ailleurs
comme des matières premières industrielles. Les 15’000 types des
produits semi-finis sont exportés des pays de l’OCDE vers l’Asie pour y
être transformés en un référentiel de plus de 20’000 types des
"Produits à Grande Consommation". Ce sont ces derniers qui font
l’objet du commerce international des produits dont on alimente la
grande distribution.
Des externalités négatives dans les pays africains
Quand nous réalisons des études d’impacts sociaux et sociétaux de la
production, du commerce et de l’exportation des matières premières
brutes de l’ensemble des États d’Afrique vers les pays de l’OCDE, nous
constatons que celles-ci génèrent des externalités négatives et de très
graves dommages. Les entreprises impliquées sont bien sûr averties
qu’elles peuvent faire l’objet de poursuites pénales malgré la relative
absence de vigilance des services de la douane dans ce circuit, des
failles des administrations compétentes, de la justice et de la police,
de l’absence des normes sociales et prudentielles, et des problèmes liés
aux mécanismes de surveillance de la gouvernance des entreprises cotées
en Afrique.
En valeur, le commerce international des 10’000 types de matières
premières qui sont exportés de l’ensemble des pays africains vers les
pays de l’OCDE génère chaque année un chiffre d’affaires de plus de
3’000 milliards $ USD. Plus de 80% de ce chiffre d’affaires (soit
environ 2’250 milliards $ USD) est capté par des sociétés de négoce
physique, les sociétés de négoce de produits dérivés, les gestionnaires
de risques, les armateurs, les opérateurs de bateaux, les brokers, les
agents maritimes, les compagnies d’inspection et de certification,
divers consultants et les banques spécialisées dans la Commodity finance
qui contrôlent ce business à partir des centres d’affaires basés à
Genève, Monaco, Luxembourg, Liechtenstein, Anvers, Tel Aviv, Londres,
Paris, Hambourg, Tokyo, New York, Chicago, etc.
20% seulement du chiffres d’affaires, soit environ 750 milliards $ USD
que génèrent le commerce international des matières premières,
représente la valeur financière que se partagent les filiales africaines
des multinationales cotées sur les marchés internationaux, les sociétés
africaines cotées sur les marchés africains et les États africains qui
perçoivent des taxes, des impôts et autres émoluments. Par contre, le
commerce international des 15’000 types des produits semi-finis dérivés
de matières premières qui sont importées d’Afrique vers l’OCDE et qui
sont ensuite réexportées de l’OCDE vers l’Asie, génère plus de 6’000
milliards de $ USD. Il profite à plus de 95% aux acteurs qui opèrent au
sein de l’OCDE.
Des externalités positives en Asie et au sein de l’OCDE
Nos études d’impacts sociaux et sociétaux des produits semi-finis qui
sont exportés des pays de l’OCDE vers l’Asie où ils sont transformés en
produits de grande consommation, montrent de façon remarquable que la
transformation, le commerce et la réexportation des matières premières
semi-finies (dérivées des matières premières importées des États
d’Afrique) génèrent des externalités sociales et sociétales positives au
sein de l’OCDE. Cela est essentiellement dû à la présence accrue des
services de la douane, des administrations de contrôle et de répression
des fraudes, des associations de consommateurs, de l’existence des
normes qualité, de normes sociales et de normes prudentielles à côté des
dispositifs opérationnels de surveillance de la gouvernance des
entreprises cotées en bourse.
En valeur, le commerce international des 20’000 types de "Produits de
Grande Consommation" dérivés des matières premières importées des 53
États d’Afrique qui sont transformés en Asie génère plus de 6’000
milliards de $ USD et profite pour plus de 50% aux acteurs qui opèrent
au sein de l’OCDE et à environ 40% aux acteurs asiatiques. En volume,
les 40% de la valeur financière créée en Asie sur base de la
transformation des matières premières importées des pays d’Afrique en
produits finis génèrent des impacts sociaux et sociétaux appréciables.
Lorsqu’on évalue l’impact socio-économique de la transformation des
produits semi-finis importés des pays de l’OCDE en produits de grande
consommation par les industriels d’Asie, nous constatons qu’ici, ces
produits génèrent des externalités qui ont de remarquables avantages
sociaux et sociétaux. Ils contribuent de manière mesurable au
développement des pays d’Asie et à l’émergence d’une classe moyenne
identifiable.
Grâce aux outils d'intelligence économique et à leur networks
internationaux qui sont implantés en Afrique et en Asie, les acteurs qui
opèrent dans la chaîne du commerce international des matières premières
de l'OCDE collectent des informations sur les marchés et les réseaux,
surveillent la concurrence et la société civile, et influencent les
décideurs et les législateurs. Sont systématiquement passés au peigne
fin : le commerce international de l’ensemble des matières premières qui
sont exportées de l'Afrique vers le reste du monde, le commerce
international des produits semi-finis dérivés des matières premières
d'Afrique qui font l'objet des échanges entre l'OCDE et les pays d'Asie,
et enfin, le commerce international des produits de grande consommation
dérivés des matières premières exportées d'Afrique !
Des opportunités pour les fournisseurs de matières premières
Par discrétion, nous n’indiquons ici qu’une des tendances lourdes du
marché. La synthèse de nos investigations auprès des entreprises
européennes et nord-américaines montre clairement que les stakeholders
(clients, fournisseurs, investisseurs, actionnaires et salariés) veulent
plus jamais connaître l’impact social et sociétal des produits qu’ils
consomment. Ainsi, pour les enseignes de la grande distribution comme
Aldi, Wal-Mart, Casino, Carrefour et bien d’autres, la collecte des
informations liées aux émissions de CO2 générées par la production, la
transformation et la mise sur le marché de certains produits n’est plus
une donnée aléatoire. En termes de stratégie pour l’entreprise dite
socialement responsable, la mesure de l’empreinte environnementale est
devenue l’argument de vente par excellence.
En France, pour ne citer qu’un cas, la nouvelle loi "Engagement
national pour l’environnement" dite Grenelle 2, reconnaît une
nouvelle compétence aux commissaires aux comptes de pouvoir étudier le
contenu des rapports sur le développement durable des entreprises. D’où
l’importance pour les distributeurs des produits de grande consommation
de disposer de données exhaustives, cohérentes et auditables sur chaque
société et chaque produit mis sur le marché par cette dernière. Le cycle
de vie des produits de grande consommation et toutes les externalités
émises sont désormais calculés en termes d’émissions de CO2. Ces
externalités négatives sont aujourd’hui analysées de façon précise ; et
la loi Grenelle 2 prévoit même la mention du bilan CO2 sur les
étiquettes des produits qui sont mis sur le marché en vue de
responsabiliser les consommateurs dans leurs achats.
C’est dire si l’intelligence économique est la solution aux asymétries
d’information et conflits d’intérêts qui minent le commerce des matières
premières africaines à l’international. Il n’est plus supportable que
les paysans africains, par exemple, qui contribuent au succès des
produits du leader mondial des cosmétiques (grâce à l’huile de palme que
cette entreprise achète à vil prix en Afrique via des intermédiaires
véreux et utilise comme matière première stratégique dans la fabrication
de produits cosmétiques) ne captent qu’à peine 0,75% de la valeur
financière que crée L’Oréal. Pendant ce temps, les créanciers résiduels,
carrés dans leur canapé "Roche Bobois" à Neuilly-sur-Seine et à
Long Island, se partagent plus de 60% de la valeur actionnariale par le
fait simplement d’avoir injecté du cash flow dans le circuit.
Des failles dans la responsabilité sociale des grands groupes
La responsabilité sociale de l’entreprise, admet-on dans l’OCDE, passe
aussi par l’équité et la transparence avec lesquelles elle rémunère ses
fournisseurs. Pourtant, nos dispositifs de surveillance révèlent que les
sociétés de la municipalité de Grasse Sud (en France) qui fournissent
des plantes aromatiques à L’Oréal (un exemple parmi d’autres) sont
payées à leur juste valeur, tandis que les paysans bamilékés de l’ouest
Cameroun qui fournissent de l’huile de palme à cette société ne tirent
guère le bénéfice équitable dû à leur production.
Grâce à nos Trackers, nous avons suivi durant douze mois l’évolution de
deux fournisseurs du leader mondial des cosmétiques, un Français et un
Camerounais. Le premier fournissait des plantes aromatiques, le second
fournissait (via des intermédiaires) de l’huile de palme que L’Oréal
utilise dans la fabrication de parfums et autres produits capillaires et
dermatologiques. Au bout d’une année de relations d’affaires, le
fournisseur français évolue dans une relative opulence alors que le
fournisseur camerounais n’enregistre aucun impact décisif sur ses
revenus. Par contre, la production de son huile de palme dans des
conditions écologiques déplorables détruit nettement sa qualité de vie
et son environnement. A ce jour, le fournisseur français est protégé et
rémunéré à sa juste valeur. Le Camerounais est littéralement broyé par
une machine perverse qui s’appuie sur les asymétries d’information.
Il est impérieux pour les États africains de se doter de dispositifs
d’intelligence économique afin de corriger ces écarts qui les privent
des bénéfices de la mondialisation commerciale.
Par Guy Gweth & David Beylard
Experts-consultants en intelligence économique
Article reçu le 28/11/09
©2009 AfriqueCommodities & GwethMarshall Consulting
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