Guinée: Grève générale
anti-corruption
Plus de six mois après la grève massive marquée par une répression
meurtrière qui avait fait une vingtaine de morts, un nouveau mouvement a
été lancé, ce mercredi 10 janvier 2007, contre la corruption et le pouvoir personnel de Lansana Conté. A l’appel de deux syndicats et de quatorze partis
d’opposition, la grève générale "illimitée" était bien suivie à travers
le pays. C’est la libération, sur ordre du président lui-même, de
l’homme d’affaires Mamadou Sylla et de l’ex-ministre Fodé Soumah, tous
deux accusés d’avoir détourné 2 millions d’euros, qui a scandalisé un
pays plongé dans un marasme endémique.
Depuis longtemps, on le dit moribond, incapable de gouverner. Lors de la
dernière élection présidentielle de 2003, Lansana Conté s’était fait
porter une urne jusqu’à son véhicule, faute de pouvoir se déplacer. A 72
ans, atteint de diabète et d’une leucémie, le général-président guinéen
a pourtant trouvé l’énergie, le 16 décembre dernier, de se rendre
lui-même à la prison civile de Conakry pour faire libérer deux de ses
proches accusés de détournement de fonds publics.
Le geste de celui que le quotidien camerounais Le Messager appelle «le
vieux gâteux» a provoqué un tollé dans le pays. En signe de protestation
contre l’«ingérence» du chef de l’État dans le domaine judiciaire et la
détérioration de la situation économique, deux syndicats, soutenus par
quatorze partis d’opposition, ont déposé pour ce mercredi 10 janvier un
préavis de grève "illimitée" associé à un "appel à la désobéissance
civile.
Le mouvement semble bien suivi. «Tout le pays est paralysé», affirmait à
la mi-journée Ibrahima Fofana, le secrétaire-général de l'Union
syndicale des travailleurs de Guinée (USTG), l’une des deux centrales à
l’initiative de cette grève, la troisième depuis le début de l’année
2006. "Nous sommes prêts, cette fois-ci, à aller jusqu'au bout. Au
bout de nos préoccupations, de nos revendications. Il n'y aura pas de
travail dans l'administration et dans le privé", a-t-il insisté.
Du ‘n'importe quoi’ au sommet de l'État
A Conakry, le quartier de l’administration et des affaires était désert
et les banques, commerces, stations-service et pharmacies étaient
fermés. Aucun véhicule de transport en commun ne circulait dans la
capitale. Une situation analogue régnait en province dans les villes de
Labé (nord), Boké (nord-ouest), Kankan (est) et Mamou (centre).
Au grand marché de Madina, dans la banlieue de la capitale, des
commerçants interrogés par l'AFP ont indiqué qu’ils n’avaient pas ouvert
leur échoppe "par solidarité avec les fonctionnaires qui sont (leurs)
clients". Et un autre d’ajouter : "Il faut savoir aussi que nous
ne sommes pas d'accords par rapport à certains comportements de nos
dirigeants qui font du ‘n'importe quoi’ au sommet de l'Etat".
Interrogée par RFI, Rabiatou Serah Diallo, la secrétaire générale de la
Conférence nationale des travailleurs de Guinée, l’autre syndicat
organisateur du mouvement, a brandi deux exigences «non négociables» :
le remboursement des fonds dérobés à l’Etat, la diminution du prix du
carburant à la pompe et de celui des denrées de première nécessité.
Outre, bien sûr, le retour en prison des deux inculpés.
Les deux hommes avaient été incarcérés dix jours avant leur libération
par Lansana Conté. Il s’agit, d’abord, de Mamadou Sylla, l’ancien
président du patronat guinéen, PDG du groupe Futurelec Holding, première
fortune du pays et ami du chef de l’État. Inculpé de "détournements
de deniers publics", il est soupçonné d’avoir détourné quelque 2
millions d’euros de la Banque centrale de la République de Guinée (BCRG).
L’autre, Fodé Soumah, est ancien ministre de la Jeunesse et des Sports,
mais surtout ex-vice-gouverneur de la BCRG de 1994 à 2004. Il est
inculpé de «complicité de détournement».
Une longue fin de règne
La semaine dernière, la magistrature guinéenne avait dénoncé une
"immixtion intempestive" dans les affaires judiciaires de la part du
président Conté. Il s'agit, selon l’Association des magistrats de
Guinée, d'un "acte fort regrettable" qui "porte dangereusement
atteinte au principe constitutionnel de la séparation des pouvoirs dont
le corollaire est l'indépendance de la magistrature". Pour le
secrétaire général de l'Union pour le progrès de la Guinée (UPG,
opposition), Jean-Marie Doré, le président Conté viole "tous les
textes de loi et ignore tout de ses droits et devoirs, de ses
prérogatives".
Il faut dire qu’après avoir fait libérer les deux hommes tout en les
laissant «sous contrôle judiciaire», le président Conté avait décidé de
les réhabiliter en déclarant, notamment, ne reconnaître comme président
du patronat guinéen que Mamadou Sylla. Et mardi, il le convoquait au
palais présidentiel en compagnie des autres membres du patronat qui
l’avaient «mis en congé» à cause de ses démêlés judiciaires. "La
justice, c'est moi, a déclaré le chef de l’État. La preuve est que je
suis moi-même allé le chercher en prison, il a été emprisonné à tort".
Cette manifestation d’un pouvoir personnel à la dérive ne fait que
renforcer le désarroi de la population guinéenne qui voit son pays,
année après année, plonger dans une crise sans cesse plus profonde. Au
début de 2006, une grève générale avait permis d’arracher au
gouvernement un relèvement de 30% des salaires des fonctionnaires et
l’instauration d’un salaire minimum. Mais outre la dévaluation du franc
guinéen en mars, la suppression, en mai, des subventions du prix du
carburant avait ruiné ces maigres acquis et relancé la bataille
syndicale. Début juin, la sanglante répression des manifestations
estudiantines faisait une vingtaine de morts. Une deuxième grève
générale lancée dans la foulée avait de nouveau échoué à faire sortir de
l’ornière ce pays rongé par une longue fin de règne.
10 janvier 2007
par Philippe Quillerier
Source: Rfi |
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