L'image très dégradée de la France en
Afrique
La France se cherche en Afrique. Après une génération d'une
cohabitation aussi étrange qu'inégale, l'ancienne métropole perd pied et
cherche à reconstruire son empire. Après un demi siècle d'une
collaboration déséquilibrée avec des dirigeants incultes et autocrates,
il lui faut en effet trouver une voie de sortie. Mais la France est ici
prise à son jeu, entre le chantage de l'ancienne classe dirigeante
(soutenue par des conseillers et hommes d'affaire français) et le déni
d'existence à une diaspora pourtant active. Le texte de Philippe Bernard
dénote ici de cette errance teinte d'une grande méconnaissance de la
génération montante... Note de la rédaction.Comme deux vieilles connaissances fatiguées l'une de l'autre, l'Afrique
et la France ne se comprennent plus. Non seulement Paris perd pied sur
le continent noir, mais son image se dégrade. Objet de débat depuis
quelques années, cette réalité est désormais officiellement reconnue et
préoccupe le sommet de l'Etat. Multiforme, le constat est dressé dans un
ensemble de télégrammes rédigés à la demande du Quai d'Orsay à l'automne
2007 par 42 ambassadeurs en poste en Afrique, et dont Le Monde a pris
connaissance. Pareil état des lieux tend à plaider en faveur de la
"rupture" dans la politique de la France en Afrique promise par Nicolas
Sarkozy. "Rupture" que des proches du président français semblent
remettre en cause.
L'image de la France "oscille entre attirance et répulsion dans nos
anciennes colonies, au gré du soutien politique ou des interventions,
militaires notamment, dont ont fait l'objet ces pays", constate un
télégramme de synthèse. "La France n'est plus la référence unique ni
même primordiale en Afrique. Les Français ont du mal à l'admettre",
ajoute un diplomate qui a participé à ce travail. A l'entendre, tout se
passe comme si le temps s'était arrêté : les Africains "jugent la
France à l'aune des travers du passé alors que Elf, c'est fini".
De leur côté, les Français ignorent que les Africains entrent dans la
mondialisation "plus vite qu'on ne le croit" et sont désormais
courtisés par tous les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) et par les
Etats-Unis. "Loin de la pensée misérabiliste, (...) les progrès
accomplis par l'Afrique sont importants et largement sous-estimés par
l'opinion et les observateurs", estime le document, élaboré pour tenter
de remédier à l'effet désastreux produit par le discours de Nicolas
Sarkozy à Dakar en juillet 2007.
Le soutien apporté par Paris à des potentats africains est l'une des
composantes de ce désamour. La présence de bases militaires "alimente
le fantasme d'une France qui n'agit qu'au profit de gouvernements
iniques et pour des causes opaques", alors que la situation dans les
pays en question (Gabon, Cameroun, Tchad et Congo) est plutôt meilleure
que dans d'anciennes colonies britanniques, estiment les responsables
français, qui citent le Zimbabwe. "On nous reproche à la fois de trop
intervenir et de lâcher l'Afrique. Quoi qu'on fasse, on a tort",
résume l'un d'eux. La voracité prêtée à la France en matière
d'exploitation des ressources naturelles pèse aussi. Là encore, l'idée
selon laquelle Paris tire toutes les ficelles dans ses ex- colonies
relève du leurre, assurent les diplomates, puisque les principaux
intérêts français se situent en Afrique anglophone. Le Nigeria et
l'Afrique du Sud concentrent la moitié des échanges français avec le
continent. L'Afrique ne pèse d'ailleurs que pour 0,5 % dans le commerce
extérieur de la France, contre 40 % en 1957.
Les Africains francophones ont "l'impression d'être délaissés, voire de
ne pas être payés en retour par une France en repli (immigration, visas,
réduction de l'aide, traitement des anciens combattants)", assènent
encore les télégrammes, pointant "le risque réel que les jeunes
générations se détournent de la France". L'ennui est que la France n'a
plus les moyens de ses ambitions. Son immense réseau de coopérants a
presque disparu et elle ne maîtrise qu'un tiers du volume de son aide,
le reste se partageant entre la réduction de la dette et l'aide
distribuée via l'Union européenne. En conséquence, les réalisations
françaises sont mal identifiées et moins visibles que les immenses
stades ou palais des congrès construits par les Chinois. Certaines
ambassades vont jusqu'à plaider pour une dé-communautarisation des
budgets.
Le dépit africain se nourrit aussi du rejet d'une France "donneuse de
leçons", insistent les diplomates, qui constatent aujourd'hui les
"dégâts durables" produits par l'affaire de L'Arche de Zoé.
Un fossé s'est ainsi creusé entre Français et Africains. Les premiers
voient les seconds comme "des gens pauvres parce que corrompus, à qui
la France doit dire ce qu'ils doivent faire". En miroir, domine en
Afrique la vision d'"une France frileuse, doutant de ses intérêts,
méfiante à l'égard de la jeunesse africaine". Ce décalage se double
d'une identification nouvelle facilitée par Internet, le portable et le
satellite : "Quand les banlieues françaises flambent, la jeunesse
d'Afrique se sent maltraitée."
Confrontée à cet inquiétant tableau, la France dispose d'atouts,
notamment de sa langue, qui fait l'objet d'une "terrible demande", et
d'une "connaissance irremplaçable du terrain". Paris doit "avouer
ses intérêts en Afrique", liés aux enjeux du développement, de la
sécurité et de l'économie, et négocier avec "des partenaires à part
entière". "Nous devons cesser de traiter les pays francophones comme
"nos Africains"", résume un diplomate.
La modestie et la sobriété nouvelles du discours prononcé par le
président Sarkozy au Cap (Afrique du Sud), le 28 février, résulte
directement du constat dressé par les diplomates. Là où, à Dakar, M.
Sarkozy avait multiplié les mises en garde péremptoires, il a affirmé au
Cap que "les Africains en ont assez de recevoir des leçons de morale" et
annoncé la révision des accords de défense avec les Etats africains. Ce
nouveau discours a été largement inspiré par la cellule diplomatique de
l'Elysée et le Quai d'Orsay, alors que celui de Dakar était né de la
plume d'Henri Guaino, conseiller spécial de M. Sarkozy.
Mais la querelle d'influence à propos du bien-fondé d'un aggiornamento
de la politique française en Afrique n'est pas close pour autant. Le
remplacement de Jean-Marie Bockel, secrétaire d'Etat à la coopération,
coupable d'avoir mis en cause la gouvernance du Gabon et du Congo, pays
"amis de la France", avait déjà reflété un retour aux vieux réflexes. Le
choix de Libreville (Gabon), le 10 avril, comme première destination
africaine par son successeur, Alain Joyandet, le confirme. Le chef de
cette délégation venue clore en grande pompe la fâcherie
franco-gabonaise dans le bureau du président Bongo n'était autre que
Claude Guéant. Le secrétaire général de l'Elysée a ainsi confirmé sa
préférence pour une gestion nettement plus classique des affaires
africaines.
Philippe Bernard
Source: Le Monde - Edition du 27.04.08 |
 |
 Réagissez à cet article!
|