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La fin programmée de l'Union européenne
Peut-on prendre de la hauteur et tenter d'entrevoir ce que sera l'Union
européenne dans cinq, dix ou quinze ans ? A l'instar des mouvements des
plaques tectoniques, il existe aussi une tectonique européenne. Nous
l'avons déjà sous les yeux : chômage bloqué à 10 % depuis vingt ans ;
démantèlement systématique des services publics ; augmentation des
inégalités ; montée de l'abstention et de partis populistes ou d'extrême
droite.
La mise en oeuvre de la Constitution européenne va accélérer cette
tendance morbide. Comment en serait-il autrement ? Cette Constitution ne
fait que reprendre les traités antérieurs sur lesquels se sont appuyées
les politiques européennes qui ont conduit à ce désastre. Privée de la
volonté et des attributs de la puissance, l'Union ainsi conçue va jeter
plus encore les peuples les uns contre les autres. Il n'y a pas
aujourd'hui d'Europe politique et il n'y en aura pas davantage demain avec
la Constitution proposée.
Alors que la politique est un dessein collectif qui donne un sens à
l'histoire, la Constitution organise la soumission aux forces
impersonnelles du marché. Nul élan du coeur, nul engagement n'est
sollicité des peuples européens. Dans 15 pays sur 25, les citoyens auront
même été privés de référendum pour s'exprimer sur la loi suprême qu'est
une Constitution. Ce dessein politique, l'UE ne peut l'assumer dans la
configuration actuelle. Mieux vaudrait le reconnaître, au lieu de susciter
de graves désillusions qui, déjà, se retournent contre leurs auteurs et
l'Union elle-même.
L'Europe à vingt-cinq repose sur quatre ensembles de pays aux intérêts
politiques et stratégiques profondément divergents. La Grande-Bretagne en
est le premier. Elle est, avant tout, atlantiste. Tournée vers le grand
large, elle est américaine de langue, d'histoire, de culture, de coeur et
d'esprit. Nous aimons tous la Grande-Bretagne. Mais elle est assise sur un
strapontin dans l'UE, ne participe pas à l'euro et bloque toutes les
tentatives modestes d'harmonisation fiscale et sociale.
La guerre des Etats-Unis contre l'Irak était le test qui aurait permis
d'affirmer l'identité et la puissance de l'Union, lui donnant l'occasion
de montrer la cohérence de son orientation politique, de rappeler son
indépendance vis-à-vis des Etats-Unis, d'oeuvrer pour la paix, de jouer un
rôle décisif sur la scène internationale. Ce fut, à l'initiative
britannique, l'impuissance politique, la division, l'alignement sur George
W. Bush, la guerre, le vide sur le plan international.
Les trois anciennes dictatures fascistes (Espagne, Portugal et Grèce)
sont le deuxième ensemble. Elles doivent énormément à l'Union, ont
beaucoup reçu, et l'UE a puissamment contribué à réencastrer ces pays dans
la démocratie. Sous perfusion permanente de fonds européens, ils acceptent
toutes les directives qui passent dans la crainte de perdre leurs
financements. Ils sont désormais en concurrence avec les nouveaux pays
entrants qui, eux aussi à juste titre , veulent des fonds pour se
développer. Leur ambition européenne, pour l'instant, est faible.
Lors de la crise irakienne, ils se sont placés sous la coupe des
Etats-Unis (la Grèce n'a pas envoyé de troupes). Ils conçoivent l'UE comme
un guichet utile à leurs propres besoins de développement et non comme une
communauté de destin et l'aile marchante de l'Union vers la Méditerranée.
Troisième ensemble : les nouveaux adhérents, particulièrement ceux de
l'ancien pacte de Varsovie. Leur rupture avec l'URSS, nécessaire, devait
être nette : il fallait purger soixante ans de socialisme de caserne. Ils
n'ont pourtant pas spontanément choisi l'Union européenne, mais se sont
tournés vers l'Amérique.
Elle leur offrait son bouclier militaire : ils ont adhéré à l'OTAN
avant d'adhérer à l'UE. Elle leur promettait le marché libre : ils ont
appliqué une "thérapie de choc" ultralibérale. Avec la guerre
contre l'Irak, ils disposaient d'une opportunité pour affirmer leur
attachement à l'Europe : ils ont choisi le mauvais camp. Où est la
perspective politique ?
Reste le couple franco-allemand et le Benelux. Là se trouve le moteur
de l'Union, désormais noyé dans ce magma. Or il semble que la construction
institutionnelle monstrueuse que nous promet la Constitution vise à
étouffer la dynamique franco-allemande.
Ainsi convient-il d'interpréter le recul considérable de la
Constitution, par rapport au traité de Nice, quant à la composition de la
Commission après 2014. Celle-ci, dite "réduite", privera Paris et
Berlin d'un commissaire à droit de vote pendant cinq années sur quinze !
Un dessein politique ambitionnant la puissance nécessite d'en avoir les
attributs. Ceux de l'Union sont inexistants. Sur le plan monétaire, la
Banque centrale européenne est livrée à elle-même, hors de portée de la
moindre impulsion politique. Sur le plan budgétaire, les Etats sont
entravés par le traité de Maastricht, alors que l'UE refuse d'emprunter et
que son budget est ridiculement petit, lui interdisant toute intervention
significative.
Sur les plans fiscal et social, la règle de l'unanimité au Conseil
prive l'Union de tout moyen d'action. Quant à la politique étrangère et de
défense, l'article I-41.7 règle le problème : "Les engagements et la
coopération dans ce domaine demeurent conformes aux engagements souscrits
au sein de l'OTAN." C'est pourquoi, selon l'ambassadeur des Etats-Unis
auprès de l'Union, M. Bush vote "oui" à la Constitution européenne
au motif "qu'elle règle la question de la politique étrangère" .
Que reste-t-il ? Rien. L'Union est ligotée et bâillonnée. Si le oui
l'emporte le 29 mai, l'UE s'enfoncera plus encore dans une crise dont on a
peine à imaginer l'ampleur.
Le chômage restera bloqué à des niveaux élevés, et de manière
illimitée. Les services publics continueront à être démantelés.
L'allongement de la durée de cotisation pour les retraites se poursuivra,
avec la mise en place de fonds de pension. L'assurance-maladie et
l'éducation basculeront progressivement vers le privé. La directive sur le
temps de travail s'appliquera. Les conflits commerciaux se multiplieront
avec le reste du monde, comme aujourd'hui avec la Chine.
Les délocalisations s'accéléreront et ne concerneront plus seulement
les pays les plus développés de l'UE, mais frapperont aussi des pays comme
l'Espagne et le Portugal. Elles se feront au "bénéfice" des moins
développés, principalement les pays de l'ancienne zone soviétique.
La directive Bolkestein sortira de son placard et s'appliquera sans
tarder, démantelant un peu plus encore le droit du travail et aggravant la
concurrence entre travailleurs des pays de l'Union. Ce que nous avons
observé à propos des immigrés "ils nous prennent notre travail"
s'appliquera sans commune mesure à propos des travailleurs roumains,
polonais ou lettons. La xénophobie et le racisme feront tache d'huile. Le
terreau sur lequel prospèrent le populisme et l'extrême droite sera
renforcé de façon inimaginable. Est-ce de l'exagération ? Regardons autour
de nous. Dans la plupart des pays de l'Union, des partis populistes et
d'extrême droite prolifèrent : Autriche, Pays-Bas, Allemagne, Belgique,
France...
Ceux qui soutiennent cette Constitution prennent une responsabilité
dont beaucoup n'ont pas conscience. Les dirigeants de l'UE ont fait
miroiter aux nouveaux pays entrants qu'ils pourront bénéficier de fonds
comme en Espagne, en Grèce et au Portugal. C'est inexact, ils n'auront
rien, ou très peu.
Certains l'ont compris. Privés de solidarité, connaissant une situation
tragique, ils considèrent n'avoir d'autre recours que de faire valoir
leurs "avantages compétitifs" : une main-d'oeuvre ouvrière de
qualité, le dumping fiscal et social.
Cette fin programmée de l'Union européenne peut être enrayée. En
stoppant cette machine infernale, l'UE pourra repartir sur des bases plus
réalistes.
par Jacques Nikonoff
LE MONDE | 23.05.05 | |