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Le cinéma rompt le silence sur l’excision


Dunia, un film international co-produit par le Maroc, la France, le Liban et l’Egypte, suscite de vives polémiques. Et pour cause, il s’attaque au tabou des mutilations génitales féminines.


Difficile de briser les tabous sans s’attirer des foudres réprobatrices. Jocelyne Saab en est consciente. La réalisatrice libanaise a payé les frais de son courage. Son film Dunia, une coproduction internationale avec la France, le Liban, le Maroc et l’Egypte, suscite de vives polémiques. Sa sortie en salle en Egypte, prévue le 15 novembre 2006, a été tout simplement déprogrammée.

Et pour cause, ce long-métrage exalte la sensualité féminine et dénonce l’excision . Une pratique bien répandue au pays des Pharaons, même si interdite depuis dix ans. Projeté à la 21ème édition des journées cinématographiques de Carthage, tenue du 11 au 18 novembre 2006, Dunia a été largement applaudi par la presse maghrébine et arabe.

C’est l’histoire d’une jeune étudiante égyptienne, Dunia, incarnée par l’actrice Hanane Turk, qui cherche sa voie vers le désir et la liberté à travers la danse et la poésie soufie. Désirée et critiquée par son époux, qui la trouve frigide à son goût, elle le quitte pour découvrir les plaisirs charnels dans les bras de son maître et professeur de poésie, aveugle.

Sans violence, et tout en pudeur, Dunia bouscule sans brusquer. Il suggère plus qu’il ne dévoile. L’opération de l’excision est plus insufflée que montrée. Le spectateur comprend par une tache de sang visible sur la natte laissée par terre après l’excision au rasoir d’une fillette, une scène qui ravive chez Dunia les souvenirs douloureux de sa propre mutilation.

On l’aura compris. Si Dunia est censuré, ce n’est certainement pas pour sa brutalité, mais plus pour son audace. C’est la première fois qu’une cinéaste arabe ose parler de l’excision. Et pourtant, plus de 130 millions de fillettes et de femmes, à travers le monde, sont victimes de ce qu’on appelle les mutilations génitales féminins (MGF), selon l’Organisation mondiale de la Santé et qu’au moins 2 millions de fillettes par an risquent de subir une MGF.

Actuellement, cette procédure est bien pratiquée dans vingt-huit pays africains de la région sub-saharienne ainsi que dans la partie nord-est de l’Afrique. La plus courante des mutilations sexuelles est l’ablation partielle ou intégrale du clitoris et des petites lèvres et la plus grave est l’infibulation, encore appelée excision pharaonique. Cette opération consiste en l’ablation du clitoris et des petites et grandes lèvres.

La vulve est ensuite suturée à l’aide de catgut, de fil de soie ou d’épines. Seul un orifice étroit est ménagé pour l’évacuation de l’urine et de l’écoulement du sang menstruel.
Ce rituel sadique, même si répandu en majorité dans des pays musulmans, existait déjà avant l’avènement de l’Islam. Toutefois, ses défenseurs tendent à puiser sa légitimité dans des hadiths du Prophète dont l’authenticité n’est pas certifiée. Mais, une chose est sûre. Aucun texte du Coran n’interdit ou prescrit l’excision.

Cette pratique relève plus du traditionnel que du religieux. Dans certains pays africains comme le Mali, la Somalie ou l’Egypte, elle est plus ancrée dans le mode de vie. Les hommes refusent d’épouser des femmes non excisées parce qu’elles sont considérées comme impures et incapables de maîtriser leurs pulsions sexuelles. D’autres ethnies croient que le clitoris peut empoisonner l’homme ou l’enfant à la naissance.

D’autres encore croient que le clitoris est un organe masculin qu’il convient de couper afin que la fillette devienne une femme à part entière. La croyance la plus tenace est que l’excision empêche la jeune fille d’avoir des rapports sexuels avant le mariage, donc, de préserver sa virginité, gage de l’honneur de sa famille. Hormis le fait que les fillettes excisées ne peuvent oublier le traumatisme et la douleur, beaucoup d’entre elles décèdent des suites du choc, de la douleur insoutenable ou d’une hémorragie.

Nombre d’entre elles souffrent toute leur vie de douleurs chroniques, d’infections internes, de stérilité ou de dysfonctionnements rénaux. Chez les femmes ayant subi une infibulation, l'évacuation de l'urine et l'écoulement du flux menstruel ne se font que difficilement sans parler des rapports sexuels qui sont une véritable torture.

Malgré les conséquences irréversibles, rares sont les femmes qui se révoltent contre l’excision. Parce que c’est un sujet tabou, quiconque en parle se couvre de honte et déshonore toute sa famille. L’universitaire sénégalaise Awa Thiam fut la première à parler ouvertement de l’excision en Afrique de l’Ouest dans son ouvrage La Parole aux Négresses, publié aux éditions Denoël en 1978, basé sur un travail de recherche qui donnait la parole aux femmes. Le livre avait provoqué de violentes vagues d’indignation.

Il a fallu attendre la fin des années quatre-vingt-dix pour que les femmes excisées décident de raconter leurs expériences. Le mannequin somalien Waris Dirie a ouvert avec son récit autobiographique Fleur du désert: du désert de Somalie à l’univers des tops, paru chez Albin Michel en 1998, un véritable succès public et médiatique. L’ex-James Bond girl est, aujourd’hui, l’une des figures les plus emblématiques du combat contre les mutilations sexuelles dans le monde.

Ce problème, purement africain, a dépassé les frontières pour devenir, avec l’immigration, une réalité en Europe. 30.000 femmes et fillettes excisées vivent actuellement en France avec plus de vingt procès condamnant l’excision. Cependant, exciseuses et parents ne sont condamnés la plupart du temps qu'à des peines avec sursis, car la loi du silence règne chez les victimes et les témoins.

Bien que les organisations internationales mènent des campagnes de sensibilisation afin de venir à bout à l’excision, cette pratique barbare reste encore un tabou, difficile à briser. Ce n’est pas Jocelyne Saab qui dira le contraire.


Publié le: 01-12-2006

Maroc hebdo


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