Avec Denard, le mercenariat
tourne la page
Sa disparition sonne le glas des barbouzes à la française, dépassés
par les sociétés militaires privées anglo-saxonnes. Place au mercenariat
en cravate?
Dans son lit, à 78 ans. Bob Denard a eu une mort qui ne correspond en
rien à sa longue vie. Le "chien de guerre", spécialiste des coups tordus
en tous genres, est finalement tombé sans les armes à la main... Le
vieux militaire avait été condamné en appel en juin à quatre ans de
prison, dont trois avec sursis, pour son coup d'Etat raté aux Comores.
Natif de Gironde, Gilbert Bourgeaud, son vrai nom, entre dans la
Résistance à 16 ans, se porte ensuite volontaire pour l'Indochine et
quitte l'armée en 1952 pour devenir policier au Maroc. Cette figure
emblématique du mercenariat à la française commence alors sa tumultueuse
carrière dans l'ex-Congo belge. Nous sommes en 1961. Sa bande
d'"Affreux", comme ils se nomment, se met au service de Moïse Tshombé,
l'indépendantiste du Katanga. Par la suite, Denard sera de tous les
conflits de l'Afrique post-coloniale: Nigéria, Bénin, Gabon, Angola,
Zaïre... On notera même des passages au Yemen, en Iran.
Il représente alors à merveille ces réseaux occultes tissés entre la
France et ses ex-colonies. A Jacques Foccart, qui affirme après l'échec
du coup d'Etat au Bénin que Bob Denard "ne représente pas la France", ce
dernier lui répond quelques années plus tard "ne jamais intervenir en
cas de feu rouge de la France". A la tête de la "garde
présidentielle" comorienne de 1978 à 1989, le tout-puissant Denard avait
fait de ce petit pays une base arrière, avec un noyau stable de
mercenaires et des revenus assurés par diverses sociétés de transports,
d'hôtellerie, de gardiennage. Une époque bénie pour les barbouzes, qui
prit fin quelques années plus tard avec sa fuite en 1993 en Afrique du
Sud et un retour manqué en 1995.
Une page se tourne, celle du mercenariat traditionnel
Avec la mort de ce célèbre "chien de guerre", une page se tourne.
Celle du mercenariat traditionnel, avec ses barbouzes et ses coups de
force. Les récentes bavures de Blackwater en Irak ont montré
l'importance et l'omnipotence sur le terrain de sociétés militaires
privées, qui constituent aujourd'hui le deuxième contingent en Irak avec
15000 hommes. La diversification des services offerts par ces sociétés
(déminage, gardiennage, garde rapprochée, formation, logistique) a
ouvert un marché très fructueux et permis de noyauter progressivement le
milieu du mercenariat traditionnel.
De plus, les accords officieux avec les gouvernements britanniques et
américains sont courants. A l'heure où les prestataires de services
militaires américains, britanniques et sud-africains affichent une
incroyable prospérité, les sociétés françaises peinent à trouver leur
place sur le marché.
Peut-on même parler de sociétés militaires françaises? Le milieu
hexagonal de la sécurité privée s'articule aujourd'hui autour d'anciens
gendarmes du GIGN, Paul Barril en tête, d'ex-légionnaires et d'employés
de sociétés de sécurité. La marge de manoeuvre des sociétés militaires
privées françaises est très restreinte légalement. Didier Alary,
responsable du groupe Alliance Internationale Sécurité, dont 95% des
contractants sont d'anciens de la Légion étrangère, souligne cette
différence de législation:
"Nous sommes contrôlés très fréquemment. Les entreprises françaises,
au nombre de trois ou quatre, ne peuvent en aucun cas s'entraîner avec
des armes à feu. Nous partons à l'étranger pour effectuer des
entraînements plus complets."
Les contrats de son groupe concernent en priorité les sites français,
pétroliers notamment, situés en Afrique ou au Moyen-Orient, ou d'autres
en Afghanistan. Plus question ici de "mercenariat", qu' Alary décrit
comme le "coté obscur" de la sécurité privée.
Des hommes surveillés par les services français
On peut se demander quelle attitude a la France vis-à-vis de ces hommes
opérant sur des zones sensibles. "Il n'y a absolument aucun contact
entre eux et les services de renseignement. Il se peut cependant, à de
très rares occasions, que nos services s'intéressent aux informations de
ces hommes qui sont sur de nombreux théâtres d'opérations", indique
à Rue89 Jean-Pierre Pochon, ancien directeur du renseignement à la DGSE.
On ne sait pas exactement le nombre de ressortissants français en Irak,
mais "les services de renseignement français, la Direction de
surveillance du territoire (DST) notamment, les surveillent".
Des Français challengers de Blackwater? Certainement pas. Le mercenariat
à la Denard est bel et bien mort, et les Blackwater et autres DynCorp
International ne sont pas près de laisser la place. Reste, pour la
sécurité privée à la française, à se tourner vers la formation et
l'intelligence stratégique, où elle bénéficie d'une excellente
réputation.
Par Mathieu Szeradzki (Etudiant) 15/10/2007
Source: Rue89 |
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