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Soudan : urgence humanitaire au Darfour

La saison des pluies se profile au Darfour, territoire soudanais en guerre depuis plus d’un an. Si une aide massive n’est pas apportée maintenant aux victimes du conflit, des dizaines de milliers de personnes risquent de mourir.

Au Darfour, dans les semaines à venir, des dizaines de milliers de personnes vont probablement mourir de faim, de maladies et des exactions perpétrées par les forces gouvernementales. Cette région de l’ouest du Soudan est en guerre depuis février 2003, et la situation humanitaire y est déjà critique. Mais, la saison des pluies arrivant, l’aide, déjà insuffisante, sera de plus en plus difficile à acheminer. Les plus fragiles parmi le million d’habitants déplacés de force sont également menacés par les épidémies. Comment en est-on arrivé là ? Il y a un peu plus d’un an, le Darfour étant délaissé par Khartoum, des rebelles prennent les armes contre le gouvernement pour obtenir un juste partage des richesses nationales. Pour mater cette rébellion, Khartoum pratique la politique de la terre brûlée. « Quand vous empruntez une route au Darfour, il n’y a plus un village debout sur des kilomètres », rapporte Xavier Guinotte, chargé du Soudan à Médecins sans frontières (MSF). « Les militaires bombardent les civils sans distinction, rapporte au début d’avril 2004 l’ONG étasunienne Human Rights Watch, pendant que les forces et milices du gouvernement détruisent systématiquement les villages et mènent des raids brutaux contre les groupes ethniques Fours, Massalits et Zaghawas », des peuples noirs dont sont issus la majorité des rebelles. « Le gouvernement de Khartoum, analyse alors Georgette Gagnon, de la division Afrique de l’ONG, a essayé de réprimer cette rébellion de manière très rapide dans l’espoir que la communauté internationale n’aurait pas le temps de se mobiliser. » Peu après, le 8 avril, un cessez-le-feu est signé et les bombardements de l’armée se font moins nombreux. En revanche, les milices arabes de Jenjawids, armées et payées par Khartoum, continuent à tuer, à violer, à piller et à détruire. Elles empêchent les 800 000 déplacés du Darfour et les quelque 200 000 réfugiés au Tchad de rentrer chez eux.

Près d’un million d’habitants de la région ont été chassés de chez eux du jour au lendemain, sans rien pouvoir emporter. Démunis, ceux qui n’ont pas fui au Tchad se réunissent dans des camps improvisés autour de petites villes, qui accueillent chacun entre 20 000 et 130 000 personnes. Il leur est impossible d’en sortir : les camps, comme leurs villages d’origine, sont surveillés par les milices jenjawids, qui n’hésitent pas à user de violences à leur encontre. Les abris, faits de branchages, n’offriront aucune protection pendant la saison des pluies. « Il peut faire froid, la nuit, il y a un risque d’affections respiratoires pour ces populations déjà fragilisées, souligne Xavier Guinotte. Nous martelons depuis décembre que tous les indicateurs sont au rouge. L’aide ayant pris du retard, si un effort massif n’est pas décidé aujourd’hui, nous assisterons à une tragédie de grande ampleur. Le taux de malnutrition des enfants, là où nous intervenons, dépasse le seuil d’urgence de 20 %. Il y a déjà des gens qui meurent. Imaginez la situation dans les régions où nous ne sommes pas... Ces populations sont en sursis. » Il faut acheminer vers les camps de la nourriture, du matériel médical, des abris. Avec la saison des pluies, s’il y a de l’eau en quantité, elle est de mauvaise qualité. Les populations affaiblies peuvent alors succomber au choléra ou à la malaria. « Le conflit a déjà fait 30 000 morts, mais les experts préviennent que sans une réponse internationale rapide, [cette crise] pourrait causer 350 000 morts de plus, principalement de faim et de maladie, et beaucoup plus si les tueries ne sont pas arrêtées », a rappelé dans son dernier rapport, le 23 mai, l’International Crisis Group (ICG), centre d’analyse international pour la prévention et la résolution des conflits. MSF, elle, n’avance pas de chiffres.

Dante Sanjurjo Source: http://www.politis.fr/

 

Et pendant ce temps, le Soudan gagne du temps avec l'ONU

Alors que l'ultimatum posé au Soudan par l'ONU expirait lundi 1er septembre, Khartoum souffle le chaud et le froid. Un jour, le gouvernement soudanais fait un geste de bonne volonté ; le lendemain, il claironne qu'il ne se pliera jamais à l'ultimatum du Conseil de sécurité. Mercredi, la délégation soudanaise à Abuja, au Nigeria, ouvrait la porte à l'arrivée de «Casques bleus» de l'Union africaine au Darfour, mais, le lendemain, le chef de la délégation expliquait n'avoir «absolument pas» l'intention de respecter l'ultimatum, qui prévoit des sanctions contre Khartoum. Tout dépendra en fait du rapport que doit remettre lundi soir Jan Pronk, le représentant de l'ONU à Khartoum, au Conseil de sécurité. Or ce dernier a fait des déclarations inquiétantes : «A Khartoum, nous entendons beaucoup de bonnes paroles, mais la situation au Darfour n'a pas beaucoup évolué.»

Pour échapper à d'éventuelles sanctions, Khartoum doit remplir quatre conditions. Les Jenjawids (les milices arabes progouvernementales responsables de l'exode de 1,4 million de civils d'origine africaine du Darfour) doivent être désarmés et cantonnés, les coupables de crimes au Darfour doivent être présentés à l'ONU. Or Pronk a démenti qu'une liste de 30 Jenjawids convaincus de crimes et viols au Darfour lui ait été remise la semaine dernière. En deuxième lieu, les forces armées régulières (sauf la police) doivent être éloignées des camps de déplacés. Le Soudan affirme avoir 40 000 soldats de l'armée régulière au Darfour et avoir déployé 9 000 policiers en août.

«Atrocités». Troisième condition, aucune entrave ne doit être mise au travail des organisations humanitaires. Selon les ONG, cette condition est remplie. Enfin, les négociations avec les rebelles du Darfour doivent reprendre pour parvenir à une solution politique «quelles que soient leurs difficultés» et «quelles que soient les conditions».

«Nous ne demandons pas le rétablissement de la sécurité dans la totalité des trois Etats du Darfour pendant la période qui reste, mais il existe des zones précises dans lesquelles la sécurité doit être rétablie», a tempéré Jan Pronk. Mais, parallèlement, Washington accroît la pression sur Khartoum. Les Etats-Unis auraient achevé un rapport, basé sur 250 interviews de réfugiés du Darfour au Tchad voisin, dénonçant des «atrocités persistantes et largement répandues» contre les civils de la part des milices progouvernementales. Human Rights Watch accuse, pour sa part, Khartoum de laisser les Jenjawids occuper 16 bases dans le Darfour.

Négociations. «Nous voulons bien entendre les critiques mais il faut nous écouter aussi, rétorque Abdelbasit Elsanosi, ambassadeur du Soudan à Paris. Tout ce processus prend du temps. Je note d'ailleurs que Jack Straw (le ministre britannique des Affaires étrangères, ndlr) a nettement adouci ses positions lors de sa visite au Soudan cette semaine. A force de n'exercer des pressions que sur le gouvernement, on incite les rebelles à camper sur leurs positions.» Les négociations d'Abuja, où le gouvernement et les deux groupes rebelles, le Mouvement de libération du Soudan (MLS) et le Mouvement pour la justice et la paix (MJP), sont réunis depuis le début de la semaine, piétinent. Les rebelles refusent d'envisager leur désarmement et leur cantonnement. Khartoum en fait une condition du désarmement des Jenjawids. C'est la quadrature du cercle.

Khartoum, qui dispose d'une marge de manoeuvre étroite, conditionne l'envoi d'un contingent africain de maintien de la paix au désarmement des rebelles. «De toute façon, il n'est pas souhaitable que des troupes africaines soient envoyées au Darfour avec un mandat coercitif, ajoute le diplomate soudanais. Les tribus arabes locales pourraient les percevoir comme une présence hostile. La situation est déjà suffisamment compliquée et fragile. Nous sommes les mieux placés pour désarmer pacifiquement les Jenjawids et les milices.» Les mieux placés oui, mais Khartoum en a-t-il la volonté ?

Par Christophe AYAD
samedi 28 août 2004 (Libération)



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