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L'interview d'Agboyibo bouche l'horizon
Et pourtant, une politique alternative d'opposition est toujours possible



On se souvient. Réunis à Abuja le 19 mai, les chefs d'Etat de la CEDEAO et de l'Union africaine avaient recommandé aux représentants du régime en place et à la coalition des six partis d'aller organiser un dialogue pour mettre en place un gouvernement d'union nationale. C'est de cette recommandation dont parle Agboyibo, quand on lui a demandé dans l'interview qu'il a accordée à Augustin Kouyo (Notre Voie) ce que l'opposition fait désormais par rapport à la nomination de Kodjo comme premier ministre et par rapport à la formation de son gouvernement. Rappelons qu'au même moment où ils faisaient cette recommandation, les chefs d'Etat avaient insisté sur le fait qu'on ne peut pas imposer un premier ministre à Faure ; et ils avaient, par la suite, demandé tout de même à la coalition de proposer en son sein un nom de premier ministre, que Faure est donc libre de retenir ou non.

Agboyibo a fait de cette recommandation d'Abuja le point principal de l'interview. Il insiste lourdement sur le fait que Kodjo a été nommé et a formé son gouvernement sans ce dialogue préalable. Il proclame que c'est "une faute grave dans le processus de formation du gouvernement", que cela "ne peut pas être toléré", qu'il "y va même de la crédibilité de la CEDEAO et l'Union africaine, si elles ne réagissent pas à temps", qu'une "rectification" s'impose… Selon toujours Agboyibo, ce que l'opposition fait désormais par rapport à cette nouvelle donne, c'est que lui et les siens "entendent inciter [la CEDEAO et l'Union africaine] à réagir à temps, afin que la situation puisse être assainie."

Si l'on comprend bien donc, il suffit qu'aujourd'hui la CEDEAO et l'Union africaine réagissent à temps pour rectifier ce qui s'est passé (la nomination de Kodjo comme premier ministre et la formation de son gouvernement) pour que la situation soit "assainie". On se demande bien de quelle situation parle Agboyibo ? Et qu'est-ce qu'il entend par l'assainissement de cette situation.
L'une des revendications essentielles contenues dans la "plateforme d'entente minimale" est la nomination du premier ministre au sein de la coalition. Et Agboyibo révèle qu'ils avaient proposé deux noms, le sien et celui de Gnininvi. Dissoudre le gouvernement Kodjo (dissolution par qui ?), organiser un dialogue (avec qui ?), former un nouveau gouvernement (avec Faure comme quoi ?), nommer un ministre issu de la coalition (par qui ?)…

Ces points de vue défendus par Agboyibo ne sont-ils pas une manière de reconnaître Faure comme l'élu du 24 avril 2005 ? Sont-ils les points de vue de tous les partis de la coalition ? Vont-ils dans le sens des aspirations de cette immense majorité de Togolais qui a voté pour Bob Akitani le 24 avril, et qui conteste les résultats proclamés le 26 avril ? Et suffit-il vraiment que Faure accepte de nommer Agboyibo ou Gnininvi premier ministre pour que la situation créée par la tragique mascarade électorale du 24 avril soit "assainie" ?
Ce qui pose encore plus problème dans ces propos d'Agboyibo, c'est que la recommandation faite à Abuja le 19 mai ne va même pas dans le sens des aspirations des Togolais ! En plus, c'est une recommandation pour jeter la poudre aux yeux des togolais qui refusent l'intolérable, et une façon de les mettre une fois de plus au pied du mur ! On comprend encore mieux cela à la lumière des récents aveux de Bongo : Dès avant le 24 avril, les chefs de l'armée avaient déclaré que c'est Faure qui sera le président du Togo, qu'il y ait vote ou pas. Bongo vient de révéler qu'ils -les chefs d'Etat de la CEDEAO et de l'Union africaine- ont dit : d'accord ; ce sera "le petit" ; mais il vaut mieux passer par des élections. Et avec leur appui, le régime a fabriqué pour le type d'élection qu'il faut pour que ce soit "le petit", et pas quelqu'un d'autre. Et quand, après ces "élections", on a proclamé "le petit" président de la République du Togo, et qu'on a tiré sans ménagement sur ceux qui ont voulu protester contre ce résultat truqué, ces chefs d'Etat recommandent le dialogue du bout des lèvres et un gouvernement d'union nationale. Le montage est clair.

Ce qui, par contre, est loin d'être clair, c'est la position d'Agboyibo et consorts. Ces leaders de la coalition savent bien que la recommandation d'Abuja est cousue de fil blanc, qu'elle est pleine d'hypocrisie et de mépris, et qu'un dialogue après la désignation du "petit" comme président de la République du Togo ne mènera à rien, même pas à cette "rectification" qu'Agboyibo revendique avec tant de ferveur, mais qu'elle ne conduira qu'à une légitimation de fait de tout ce qui s'est passé avant, pendant et après la tragique mascarade du 24 avril 2005. Pourquoi ces hommes s'accrochent-ils donc tant au dialogue comme à une planche pourrie ? Pourquoi en appellent-ils encore à cette CEDEAO et à cette Union africaine et veulent-ils les "inciter à réagir à temps… ", sachant bien qu'ils ne réagiront jamais pour défaire ce qu'ils ont si bien contribué à monter ?

D'ailleurs, par ses va-et-vient à Lomé II et avec sa "plateforme d'Entente minimale" sous le bras, la fraction de la coalition qui est allé rencontrer le "chef de l'Etat togolais" (sic) n'a-t-elle pas bel et bien amorcé le dialogue avec "le petit". Tout le monde connaît la réponse à ces tentatives : "Rejet catégorique", et nomination de Kodjo comme premier ministre, au lieu d'Agboyibo ou de Gnininvi. En termes de "dialogue" et de "rectification", le message est on ne peut plus clair !

Si la seule politique d'opposition que la coalition trouve à mener aujourd'hui est "d'inciter (la CEDEAO et à l'Union africaine) à réagir à temps… " pour obliger à une dissolution du gouvernement Kodjo et à la formation d'un nouveau gouvernement dont le premier ministre serait Agboyibo ou Gnininvi, alors les Togolais n'ont plus qu'à s'asseoir par terre et se verser de la cendre sur la tête. Parce que cette politique n'est que la poursuite de la fuite en avant dans la politique d'opposition dominante conduite depuis plus de 15 ans maintenant.
Depuis plusieurs années déjà, la CDPA-BT n'avait pas cessé de dire que la politique dominante d'opposition va d'échec en échec, et qu'il importe, pour cela, que l'opposition se donne une politique alternative qui se fixe pour objectif, non plus l'accès au pouvoir tout de suite mais la fin du régime d'abord ; qui fonde la force de l'opposition, non plus sur le leadership mais sur la force organisée de la masse de la population ; qui donne la priorité à l'organisation de la population sur la tenue d'élections pipées d'avance, sur les dialogues sans issue, sur l'appel incessant à la "communauté internationale"…

Le courant dominant de l'opposition a toujours jugé ces propositions irréalistes et s'est désespérément accroché à cette politique suicidaire en faisant croire qu'il n'y a pas d'alternative possible. Avec les "élections" du 24 avril 2005, cette politique s'est retrouvée dans une impasse totale qui oblige les représentants du courant dominant à continuer de revendiquer le dialogue pour la forme, ou à s'engager dans des négociations secrètes dont l'issue dans un cas comme dans l'autre ne peut être au plus qu'une cohabitation avec le régime en place et une collaboration sous une forme ou une autre avec la dictature.

Qu'on le veuille ou non, les Togolais devront se donner une politique alternative d'opposition s'ils veulent réaliser le changement démocratique au lieu de laisser étouffer leurs aspirations légitimes dans une "démocratie apaisée".


Fait à Lomé, le 22 Juillet 2005

CDPA-BT
Le Premier Secrétaire
Prof. Emmanuel GU-KONU

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