Rapport de l'ONU - Août
2005
LA MISSION D’ÉTABLISSEMENT DES FAITS CHARGÉE DE FAIRE LA LUMIÈRE SUR LES
VIOLENCES ET LES ALLÉGATIONS DE VIOLATIONS DES DROITS DE L’HOMME
SURVENUES AU TOGO AVANT, PENDANT ET APRÈS L’ÉLECTION PRÉSIDENTIELLE DU
24 AVRIL 2005
PLAN DU RAPPORT
1. INTRODUCTION
1.1 Genèse de la Mission
1.2 Mandat de la Mission
1.3 Méthodologie
1.4 Autres missions et commissions d’enquête mises en place avant la
mission d’établissement des faits
1.4.1 Commission nationale spéciale d’enquête indépendante
1.4.2 Haut Commissariat aux Rapatriés et à l’Action humanitaire
1.4.3 Enquêtes menées par la Commission nationale des droits de l’homme
1.4.4 Mission d’établissement des faits de l’Union africaine
2. CONTEXTE DE LA CRISE
2.1 Rôle du Togo dans le cadre des règlements des différends et des
conflits
2.2. Aperçu de la gestion ethnique et clanique du pouvoir et des
violences politiques
2.3. Situation des droits de l’homme pendant les 38 ans de pouvoir du
Président Eyadema
3. CHRONOLOGIE SIGNIFICATIVE DES EVENEMENTS AU REGARD DES DROITS DE L’HOMME
4. NATURE DES ALLEGATIONS DE VIOLATIONS DES DROITS DE L’HOMME ET
RESPONSABILITES
4.1.1 Allégation de crime contre la Nation et d’atteintes à la
constitution et aux lois et règlements de la République togolaise
(articles 148 et 150 de la constitution)
4.1.2 Allégations de violations du droit à la vie
4.1.3 Allégations de torture et de traitements inhumains ou dégradants
4.1.4 Les allégations d’arrestation, de détention arbitraire et
disparition forcée
4.1.4.1 Arrestation et conditions de détention
4.1.4.2 Arrestation et détention des mineurs
4.1.4.3 Détention arbitraire et disparition forcée
4.1.5 Allégations de violences sexuelles
4.1.6 Liberté de réunion et liberté de participer à la vie publique
4.1.7 Allégations de violations des droits à la liberté d’expression,
d’opinion et d’information
4.1.8 Atteintes aux biens privés et publics
4.1.8.1 Atteintes aux biens publics
4.1.8.2 Atteintes aux biens privés
4.1.8.3 Atteintes aux biens des représentations diplomatiques
4.1.8-4 Cas de la localité de Sokodé et de ses environs
4.1.9 Aperçu des violences et des allégations de violations flagrantes
des droits de l’homme dans la Préfecture de l’Ogou et particulièrement à
Atakpamé
4.2 ECLAIRAGE GENERAL SUR LES RESPONSABILITES
4.2.1 La responsabilité des forces de sécurité et l’existence d’une
stratégie de la répression
4.2.2 La responsabilité des partis politiques de la coalition de
l’opposition et de leurs militants
4.2.3 La responsabilité des dirigeants politiques, des militants et des
milices du RPT
5. DIMENSION ETHNIQUE ET XENOPHOBIQUE DE LA CRISE POLITIQUE TOGOLAISE
6. IMPACTS DE LA CRISE TOGOLAISE AU NIVEAU INTERNE ET SOUS-REGIONAL
6.1 Impacts internes de la crise
6.1.1 Augmentation du nombre des personnes déplacées internes
6.1.2 Détérioration de la situation au niveau de la sécurité et
allégations de circulation des armes et tous autres trafics
6.2 Impact sous -régional de la crise
6.2.1 Afflux des réfugiés au Ghana
6.2.2 Afflux des réfugiés au Bénin
6.3 Positions et actions du Gouvernement face aux déplacements des
populations
7. CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS
7.1 CONCLUSIONS
7.2 RECOMMANDATIONS
7.2.1 Observation préliminaire
7.2.2 Recommandations principales
7.2.3 Propositions de recommandations à l’attention du Gouvernement
togolais
7.2.4 Propositions de recommandations à l’attention de l’Organisation
des Nations Unies et de la Communauté internationale
ANNEXES PUBLIQUES
Annexe 1. Termes de références de la Mission
Annexe 2. Annonces du décès du Président Eyadema par le Premier ministre
et les Forces
Armées Togolaises (FAT)
Annexe 3. Projet de présentation des faits du 5 février au 4 mai 2005
sur la situation avant, pendant et après l’élection présidentielle du 24
avril 2005- Présenté , par S.E.M. Abass Bonfoh, Président de l’Assemblée
nationale (ex-Président de la République par intérim
1. INTRODUCTION
1.2 Genèse de la Mission
Le décès du Général Gnassingbé Eyadéma, Président de la République
togolaise a plongé le pays dans une crise constitutionnelle sans
précédent. La vacance de la Présidence de la République a été gérée dans
un climat tendu, caractérisée par d’importantes irrégularités dans les
modifications de la constitution. Dans ce contexte troublé, des
manifestations de rue ont été organisées pour demander le retour à
l’ordre constitutionnel et le respect strict des règles de vacance de la
Présidence de la République. Certaines manifestations ont été réprimées
avec violence. Le retour bricolé et contesté à la légalité
constitutionnelle et le consensus fragile sur l’organisation d’une
élection présidentielle le 24 avril 2005, ont crée les conditions d’une
détérioration de la situation des droits de l’homme, avant, pendant et
après l’élection présidentielle. Mon Bureau a reçu des informations
faisant état de violences et d’allégations de violations massives des
droits de l’homme au Togo.
Face à cette situation alarmante et à la suite de consultations avec le
Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies, j’ai décidé de
créer une Mission d’établissement des faits pour faire la lumière sur
les violences et les allégations de violations des droits de l’homme
survenues au Togo avant, pendant et après l’élection présidentielle, du
24 avril 2005. Les autorités nationales ont exprimé leur volonté de
coopérer avec la Mission.
Le 10 juin 2005, j’ai nommé M. Doudou Diène comme mon Envoyé spécial
pour le Togo. M. Doudou Diene est par ailleurs Rapporteur spécial des
Nations unies sur les formes contemporaines de racisme, de
discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui y est
associée. Dans le cadre de sa mission, l’Envoyé spécial a été assisté
par une équipe de soutien technique composée de quatre experts en droits
de l’homme, d’un médecin légiste et de deux agents de sécurité de
l’Organisation des Nations Unies (ONU).
La Mission s’est déployée au Togo du 13 au 24 juin 2005. Pendant cette
période, elle s’est aussi rendue dans les pays voisins notamment au
Bénin et au Ghana pour recueillir les témoignages de nombreux réfugiés
togolais. A la fin de sa mission, l’ Envoyé spécial, m’a remis ce
rapport qui comprend des faits relatifs à ses travaux au Togo, au Ghana
et au Bénin et des recommandations visant à combattre l’impunité
vis-à-vis des violences et des violations des droits de l’homme et à
suggérer des actions pour prévenir toute nouvelle violence et violation
des droits de l’homme et pour promouvoir les droits de l’homme au Togo.
Toutes politiques et actions de suivi relatives à la situation des
droits de l’homme au Togo et à la mise en oeuvre des recommandations
contenues dans ce rapport seront menées par mon Bureau en concertation
avec les principales organisations régionales et sous-régionales
africaines notamment l’Union africaine et la Communauté Economique des
Etats de l’Afrique de l’Ouest.
1.2 Mandat de la Mission
Les termes de référence de la mission ont été communiqués aux autorités
togolaises. Dans une lettre datée du 11 juin 2005, les autorités
togolaises m’ont confirmé leur accord pour l’envoi d’une Mission
d’établissement des faits. Pour ne pas retarder le déploiement de la
Mission, les autorités togolaises ont demandé à rediscuter des termes de
référence, au cours d’une séance de travail à Lomé.
Pendant cette séance de travail, un consensus s’est dégagé entre
l’Envoyé spécial et une délégation du Gouvernement Togolais, sur les
objectifs suivants de la Mission :
a) Etablir les circonstances qui ont mené aux violations alléguées des
droits de l’homme au Togo entre le 5 Février et le 5 Mai 2005.
b) Vérifier les rapports faisant état de ces allégations et compiler des
informations sur la nature, les causes et les auteurs des violations
commises principalement à Lomé, à Atakpamé, à Aného, à Kpalimé, à Sokodé
et à Mango.
c) Evaluer les questions de droits de l’homme en relation avec la tenue
de l’élection présidentielle d’avril 2005.
d) Evaluer les causes et les conséquences des violations selon une
approche Sousrégionale en mettant tout particulièrement l’accent sur les
potentiels facteurs aggravant pour la situation des Droits de l’homme au
Togo.
1.3 Méthodologie
Pendant ses travaux, la Mission a eu le souci de recueillir toutes les
informations pouvant l’aider à établir les faits, à vérifier et à
déterminer le rôle joué par les auteurs présumés des violences et des
violations des droits de l’homme.
Pour ce faire, elle a rencontré et interrogé les victimes, les témoins,
et les autres personnes impliquées dans les violences et les allégations
de violations des droits de l’homme. Elle a aussi rencontré des
interlocuteurs pouvant apporter un éclairage et une analyse sur la
crise. Ainsi, elle a pu s’entretenir avec une gamme aussi vaste que
possible d’interlocuteurs notamment le nouveau Président de la
République, le Premier ministre, des membres de l’ancien et du nouveau
gouvernement, des représentants de l’Assemblée nationale, dont son
Président M. Abass Bonfoh, de la Cour Constitutionnelle (en l’absence de
son Président, en déplacement), de la Police, de la Gendarmerie, des
Forces Armées Togolaises (FAT), les autorités administratives locales,
les responsables des principales formations politiques, les
représentants des organisations de défense des droits de l’homme, les
hauts responsables religieux et les représentants des communautés
étrangères vivant au Togo. Des entretiens ont également eu lieu avec les
organisations internationales et régionales dont l’Envoyé spécial de la
Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest ainsi que les
représentants du corps diplomatique au Togo (l’Allemagne, les Etats-Unis
d’Amérique, la France, le Ghana, le Niger, le Nigeria et l’Union
Européenne).
De nombreux interlocuteurs ont également fourni à la Mission des
rapports contenant leurs analyses sur les évènements survenus au Togo.
Des personnes en détention ont été interrogées uniquement en présence
des membres de la mission. La mission a porté tout au long de ses
travaux une attention particulière à la protection des témoins, des
victimes et de toutes personnes rencontrées. En acceptant les termes de
référence de la mission, les autorités togolaises se sont engagées non
seulement à apporter leur pleine collaboration à la Mission mais surtout
à octroyer des garanties de sécurité et de protection aux victimes, aux
témoins insi qu’aux membres de leurs familles coopérant avec elle ou
associés à son travail. Les autorités se sont notamment engagées à ce
que toute personne qui contactera ou rencontrera la mission ou qui sera
interrogée par elle ou qui lui fournira des informations ne fera pas
l’objet de harcèlements, de menaces, d’actes d’intimidation, de
représailles ou de poursuites pénales.
Toutes les informations et les témoignages reçus ont permis à la Mission
de comparer et de recouper les faits et d’apporter l’éclairage le plus
objectif possible sur les évènements.
Par ailleurs, la Mission a bénéficié de la liberté de mouvement sur tout
le territoire national ainsi que du libre accès à tous les lieux et à
toutes personnes qu’elle a jugé indispensable de rencontrer pour la
bonne exécution de son mandat. Pendant son séjour dans le pays, la
mission s’est rendue dans différentes localités, principalement à Lomé,
à Aného, à Kpalimé, à Atakpamé et à Sokodé. Pour des raisons de
calendrier, elle n’a pu se déplacer à Mango. Elle a visité des centres
hospitaliers, des morgues et essayé de se rendre dans les prisons et
d’autres lieux de détention. L’expert légiste de la mission a procédé à
l’examen matériel du site de la fosse commune du quartier Adakpamé, à
Lomé. L’expert a également examiné les victimes et étudié des registres
d’hôpitaux, divers documents et photos communiqués à la mission.
La Mission tient à exprimer ses remerciements au gouvernement togolais
pour l’esprit de coopération, d’ouverture et de transparence manifesté
pendant sa visite au Togo. Ces remerciements s’étendent également aux
victimes, aux témoins et aux autres interlocuteurs rencontrés. Enfin, la
mission tient à saluer le travail remarquable effectué par le
Coordonnateur Résident du Système des Nations Unies au Togo ainsi que
son équipe qui a apporté un appui administratif et logistique permettant
à la mission de mener ses travaux dans de bonnes conditions.
L’assistance remarquable prodiguée aux réfugiés togolais par le Système
des Nations Unies au Bénin et au Ghana, doit être également soulignée.
Ces Equipes ont également permis à la Mission de recueillir dans le
respect et la dignité les témoignages des réfugiés togolais.
1.4 Autres missions et commissions d’enquête mises en place avant la
mission d’établissement des faits
Antérieurement à la création de la Mission d’établissement des faits du
Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, l’Union
africaine (UA) ainsi que les autorités nationales togolaises avaient
déjà décidé de mettre en place des mécanismes pour faire la lumière sur
les violences et les allégations de violations des droits de l’homme
survenues avant, pendant et après l’élection présidentielle du 24 avril
2005. Toutes ces initiatives témoignent de la volonté d’accompagner le
Togo vers un processus de prévention des violations des droits de
l’homme et de lutte contre l’impunité.
Face à la multiplication des mécanismes se sont posées des questions de
duplication et de crédibilité des actions. Il s’avère que ces mécanismes
pourraient être plutôt complémentaires. Des synergies pourraient
également être envisagées si les structures instituées remplissent
toutes les garanties d’indépendance, d’équité et de protection des
témoins permettant une coopération constructive et efficace.
1.4.1 Commission nationale spéciale d’enquête indépendante
Le 25 mai 2005, le Président de la République du Togo a créé par décret
une Commission nationale spéciale d’enquête indépendante sur les actes
de violence et de vandalisme survenus avant, pendant et après l’élection
présidentielle du 24 avril 2005. La Commission est chargée de diligenter
des investigations en vue de déterminer les circonstances des actes de
violence et de vandalisme, d’évaluer les préjudices subis par l’Etat et
toutes autres victimes et de faire entreprendre des poursuites
judiciaires contre les auteurs et les commanditaires présumés de ces
actes. A plusieurs reprises des interlocuteurs tant au niveau
international que national ont soulevé la question de l’opportunité ou
non de déployer dans le pays une Mission d’établissement des faits alors
qu’une commission nationale d’enquête a été établie.
Pendant ses entretiens, la mission a précisé que son mandat demeure
différent de celui de la Commission. Contrairement à la Mission, la
commission nationale est un mécanisme d’enquête qui peut faire
entreprendre des poursuites judiciaires contre les auteurs et les
commanditaires présumés des violences et les violations des droits de
l’homme. Par ailleurs, la Commission a un mandat pour évaluer les
préjudices subis par l’Etat et toutes autres victimes. Cela suppose que
la Commission va évaluer l’ampleur des préjudices subis et les voies de
réparation.
Ces derniers éléments ne rentrent pas dans le mandat de la mission. La
mise en place d’une telle structure nationale au lendemain des violences
ayant touché le pays montre la volonté des autorités togolaises
d’accepter qu’un travail soit fait en profondeur par ses propres
concitoyens provenant de divers milieux professionnels pour s’interroger
sur les événements ayant récemment marqué le pays et y apporter des
réponses afin de prévenir de nouvelles violences et de lutter contre
l’impunité.
Au cours de l’entretien avec les membres nouvellement élus de la
Commission, la mission a pu obtenir des informations sur cette structure
et les actions envisagées. La Commission a fait part à la Mission
d’établissement des faits, de sa prise de conscience du doute qui
subsiste sur son indépendance et sa crédibilité du fait qu’elle a été
mise en place par les autorités nationales. La Mission a effectivement
recueilli de divers acteurs de la société Togolaise, tant politiques que
civils, un sentiment affiché d’absence de crédibilité de la Commission
découlant du fait que sa création, son mandat et sa composition ne sont
pas le résultat d’un accord formel avec les principaux partis politiques
et les principales organisations de la société civile.
Par ailleurs, la Mission a noté à cet égard que bien que M. Koffigoh ai
été un membre fondateur et son premier Président, la Ligue Togolaise des
Droits de l’homme a refusé d’être membre de la Commission.
Ainsi, la Mission estime que si la création de la Commission nationale
spéciale d’enquête indépendante constitue en son principe une initiative
positive, elle aura plusieurs défis à relever notamment gagner la
confiance de la population togolaise et apporter toutes les garanties
concernant son indépendance, son objectivité et sa capacité à établir la
vérité sur les actes de violences et des violations des droits de
l’homme ainsi que traduire en justice les responsables et allouer une
réparation adéquate aux victimes. Au moment de cette rencontre, la
Commission n’était pas encore opérationnelle. Elle envisageait de faire
sa première conférence de presse le 20 juin 2005, d’installer sa ligne
téléphonique et de se doter d’une adresse électronique. Son Président a
demandé au Coordonnateur Résident du Système des Nations Unies au Togo
de dispenser une formation générale aux membres de la Commission sur les
techniques d’enquête.
1.4.2 Haut Commissariat aux Rapatriés et à l’Action humanitaire
Le 8 juin 2005, le gouvernement togolais a crée par décret un Haut
Commissariat aux Rapatriés et à l’Action humanitaire avec pour mission
de veiller à la protection et à l’assistance aux rapatriés, de collecter
tous éléments d’information sur les réfugiés togolais, les rapatriés et
les personnes déplacées, de mobiliser les ressources nécessaires pour
leur venir en aide, d’aider à trouver des solutions durables aux
problèmes à l’origine de leur situation notamment en facilitant leur
rapatriement, leur retour volontaire ou leur réinsertion sociale, de
proposer toutes mesures d’ordre législatif ou réglementaire sur les
problèmes des réfugiés et des personnes déplacées, d’assurer la liaison
avec les institutions de l’Etat et les autres organismes concernés,
d’assurer la coordination et la coopération avec les institutions et
organismes en vue du respect des principes humanitaires et des droits
fondamentaux des personnes visées et de faciliter les actions et les
activités des organisations humanitaires. La Mission a eu l’occasion de
s’entretenir brièvement avec le Haut Commissaire aux Rapatriés et à
l’Action humanitaire qui venait de prendre ses fonctions.
La mise en place d’une telle structure est présentée comme l’expression
de la volonté du gouvernement de mener une politique en direction des
réfugiés et des personnes déplacées.
Par cette action, les autorités togolaises reconnaissent en tout état de
cause l’ampleur des déplacements internes et externes et la nécessité de
trouver des solutions pour faciliter le retour des personnes déplacées
de chez eux par la crise. Cette donnée est à prendre en considération
dans tout règlement de la crise togolaise et dans toute assistance
technique à apporter au pays.
1.4.3 Enquêtes menées par la Commission nationale des droits de l’homme
La Commission nationale des droits de l’homme a entrepris une tournée de
vérification des allégations des droits de l’homme survenues lors du
processus électoral d’avril 2005. La Commission a informé la mission que
son rapport relatif aux tournées est en cours de finalisation. La
Commission a ensuite transmis à la Mission un document intitulé «
Synthèse du rapport de la tournée de vérification des allégations de
violations des droits de l’homme survenues lors du processus électoral
d’avril 2005, au Togo. » La Commission fait état de « dérapages » lors
des différentes manifestations et considère que le gouvernement et les
auteurs de ces manifestations se rejettent mutuellement les
responsabilités. Selon le tableau récapitulatif remis à la Mission, la
Commission fait état de 64 décès, de 503 blessés et de 85
interpellations. Dans ses conclusions et ses recommandations, la
Commission estime que « la période allant du 5 février au 5 mai 2005 a
été marquée par des manifestations violentes provoquant parfois la
riposte des forces de l’ordre et de sécurité. Ces évènements ont
entraîné de graves violations des droits à la vie, à l’intégrité
physique, à la propriété, à la liberté d’expression et de circulation. »
Par ailleurs, la Commission a adressé dans son rapport de synthèse des
recommandations au gouvernement, aux partis politiques et à la société
civile.
1.4.4 Mission d’établissement des faits de l’Union africaine
Au cours de sa 37ème session ordinaire, tenue du 27 avril au 11 mai 2005
à Banjul, Gambie, la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des
Peuples a adopté le 11 mai 2005, une résolution sur la situation des
droits de l’homme au Togo. Préoccupée par les incidents qui se sont
déroulés dans le pays, elle a décidé d’envoyer une mission
d’établissement des faits pour enquêter sur les violations des droits de
l’homme commises avant, pendant et après l’élection présidentielle du 24
avril 2005. La Mission a régulièrement contacté la Commission Africaine
des Droits de l’Homme et des Peuples pour recevoir des informations sur
sa mission d’établissement des faits. Au moment de la visite de l’Envoyé
spécial du Haut Commissaire aux droits de l’homme au Togo et dans les
pays limitrophes, la mission de la Commission Africaine des Droits de
l’Homme et des Peuples ne s’était pas encore rendue dans le pays.
2. CONTEXTE POLITIQUE ET IDEOLOGIQUE DE LA CRISE
Un rappel succinct du contexte politique et idéologique est de nature à
apporter un éclairage sur la crise togolaise et sur les violences et les
violations des droits de l’homme. Toutefois, une analyse de la situation
du Togo ne peut être faite sans aussi souligner le rôle important joué
par ce pays dans le cadre du règlement des différends et des conflits en
Afrique.
2.1 Rôle du Togo dans le cadre des règlements des différends et des
conflits
Le Togo situé en Afrique de l’Ouest a une superficie de 56 785 km2 et
des frontières avec le Burkina Faso au nord, le Bénin à l’est et le
Ghana à l’ouest. Sa population est estimée à 5 millions d’habitants. Les
villes principales sont Lomé, sa capitale (750.000 habitants), Sokodé
(50.000 habitants), Kara (30.000 habitants), Kpalimé (30.000) et
Atakpame (26.000 habitants).
Le pays est composé d’une quarantaine d’ethnies dont les principaux sont
les Ewe au sud et les Kabyes, au nord. Les principales religions sont le
christianisme et l’islam. L’animisme demeure une pratique vivace au sein
de la société togolaise. Le Togo est un membre de l’ONU, de l’Union
africaine et d’autres organisations sous régionales notamment la
Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Le
Président Eyadema s’est positionné comme médiateur aux règlements des
différends et des conflits en Afrique notamment en Côte d’Ivoire, au
Libéria, en Guinée-Bissau, au Tchad, en République Démocratique du Congo
et en Sierra Leone. A la demande des instances internationales, les
forces armées togolaises et la police ont été déployées sur le terrain
au sein des opérations de surveillance des accords de paix signé entre
les belligérants ou au sein des opérations de maintien de la paix
notamment au Shaba (Zaïre,1978-1979), en Centrafrique (MINURCA), en
Guinée-Bissau (1998), en Namibie (1989-1993), au Rwanda (MINUAR-1993),
en Haïti (MINUHA-1994) et actuellement en Côte d’Ivoire (ONUCI) ainsi
qu’au Libéria (MINUL). Le Togo a aussi déployé des troupes au sein de la
Force de paix de la CEDEAO. Enfin, le pays a aussi participé au sein de
l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) au projet de mise en place
d’une force africaine de la paix qui devait pouvoir être déployée en
urgence, s’interposer entre les belligérants, protéger les populations
civiles, et prévenir et régler les conflits.
A la suite du décès du Général Gnassingbe Eyadema, ancien Président de
la République du Togo survenu, le 5 février 2005, le pays a été plongé
dans une nouvelle crise politique sans précédent caractérisée par
d’importantes irrégularités dans la gestion de la vacance de la
Présidence de la République et de graves tensions et violences avant,
pendant et après l’organisation de l’élection présidentielle d’avril
2005. Le processus de l’élection présidentielle du 24 avril 2004 est
caractérisé par une grave crise constitutionnelle et des actes de
violations massives des droits fondamentaux des individus et des
citoyens. Cette crise a aussi engendré un flux important de personnes
déplacées à l’intérieur du pays et de nombreux réfugiés dans les pays
voisins notamment au Ghana et au Bénin. Le pays a régulièrement connu
des cycles de violence pendant le déroulement des différents processus
électoraux. Mais l’élection du 24 avril 2005, semble avoir atteint un
degré jamais enregistré de violence .Comment le Togo a-t-il-pu arriver à
une telle crise politique? Quelles sont les causes et les conséquences
des violences et des violations des droits de l’homme commises au Togo?
Pouvaient-elles être évitées?
Pourquoi de nombreux togolais ont quitté leur domicile et pays ? Comment
le Togo peut-il être aidé afin d’éviter et de prévenir de nouvelles
violences et des violations des droits de l’homme en général et tout
particulièrement au cours des prochains processus électoraux? La Mission
a, dans le contexte de son mandat essayé de répondre à ces questions
pour éclairer la communauté internationale sur la situation des droits
de l’homme ainsi que sur les évènements survenus dans le pays avant,
pendant et après l’élection présidentielles du 24 avril 2005 et pour
permettre aux Nations Unies de contribuer en toute connaissance de cause
aux solutions durables qui doivent émaner en dernière analyse du peuple
togolais lui-même pour une réconciliation nationale, un respect des
droits de l’homme ainsi que les voies et moyens de l’instauration de la
démocratie.
2.2. Aperçu de la gestion ethnique et clanique du pouvoir et des
violences politiques
Le Togo a connu dès le début de son existence, un climat politique
controversé et jalonné de violences politiques. Le pays a été une
colonie Allemande de 1889 à 1919. A la suite de la défaite de
l’Allemagne, à la fin de la première guerre mondiale, le territoire a
été partagé entre la France et l’Angleterre. La partie confiée à la
Grande-Bretagne a été intégrée au Ghana. Ce lourd héritage colonial a
influencé l’évolution de la société Togolaise et provoqué des clivages
entre les populations du nord et du sud. Sous l’égide de l’Organisation
des Nations Unies, un référendum a été organisé permettant au Togo
d’accéder progressivement à l’autonomie en tant que République intégrée
à la France. En 1960, le Togo accède à l’indépendance. Son premier
Président, Sylvanius Olympio est assassiné en 1963 au cours d’un coup d’Etat
auquel des militaires originaires du nord du pays notamment de l’ethnie
kabyé ont joué un rôle décisif qui a placé au pouvoir M. Nicolas
Grunitzky. En 1967, le deuxième Président du Togo est renversé par des
militaires mettant au pouvoir le Général Gnassingbé Eyadema, militaire
originaire du nord qui selon les observateurs de ce pays, serait à
l’origine du premier coup d’Etat. En 1969, M. Gnassingbe Eyadéma fonde
le Rassemblement du Peuple Togolais (RPT), l’unique parti autorisé
jusqu’en 1991.
Le Général Gnassingbe Eyadema a dirigé le Togo pendant 38 ans, avec
fermeté et dans le non respect de la bonne gouvernance, des droits de
l'homme et des pratiques démocratiques. Selon de nombreux observateurs
nationaux et internationaux, son règne est marqué par une gestion
ethnique et clanique du pouvoir et le recours systématique à la violence
politique contre toute forme ou velléité d’opposition. Ce climat a
généré des contestations politiques et sociales permanentes et une
détérioration continue de la situation des droits de l’homme dans le
pays.
Selon les informations recueillies, l’ethnie Kabyé et les partisans du
Rassemblement du Peuple Togolais (RPT) auraient été systématiquement
favorisés par le Président Eyadema pour occuper les postes de
responsabilité au niveau de l’armée, de l’administration et les hautes
institutions de l’Etat togolais. L’armée togolaise grâce à laquelle
l’ancien Président a pu asseoir son autorité serait malgré sa
composition multi-ethnique au niveau de ses structures et de sa
hiérarchie particulièrement favorable aux officiers originaires du nord.
La violence a constitué un facteur permanent de l’histoire politique
togolaise pendant le règne du Président Eyadema. Cette violence s’est
notamment manifestée par plusieurs formes allant de pratiques
répressives contre les partis de l’opposition et de tout adversaire réel
ou potentiel jusqu’aux manipulations de la constitution et des lois
électorales pour pérenniser un pouvoir et un système. Une illustration
récente en a été la modification, le 30 décembre 2002, par l’Assemblée
nationale majoritairement composée de partisans du Rassemblement du
Peuple Togolais, de l’article 59 de la constitution qui limitait à deux
le nombre des mandats présidentiels. Le nouvel article 59 supprime la
limite des mandats et permet ainsi au Président de la République de se
représenter indéfiniment. Dans le même sens, le code électoral a été
modifié le 6 février 2003. Il prévoyait au départ que la Commission
électorale nationale indépendante (CENI) était chargée d’organiser et de
superviser les consultations électorales et référendaires en liaison
avec le Ministre de l’Intérieur. Le nouveau code électoral confie
directement l’organisation des consultations électorales et
référendaires au Ministère de l’Intérieur. La CENI est réduite à veiller
à la régularité du déroulement des opérations référendaires et
électorales. Les élections présidentielles de 1986, de 1993, de 1998 et
de 2003 reconduisant systématiquement le Général Eyadema au pouvoir ont
été vivement contestées.
Par ailleurs les élections législatives, régionales et locales ont été
régulièrement boycottées par les partis de l’opposition. Dès le début
des années 1990, la communauté internationale particulièrement alarmées
par la situation politique au Togo a commencé à prendre des anctions
économiques contre ce pays en raison du blocage systématique du
processus démocratique, de l’absence de réelles élections libres, justes
et transparentes, des répressions sanglantes, des manifestations et des
violations massives des droits de l’homme entachant les processus
électoraux.
2.3. Situation des droits de l’homme pendant les 38 ans de pouvoir du
Président Eyadema
Le Togo a ratifié les principales conventions relatives aux droits de
l’homme, à savoir le Pacte international relatif aux droits économiques,
sociaux et culturels (en 1984), le Pacte international relatif aux
droits civils et politiques (en 1984), la Convention internationale pour
l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale (en 1972),
la Convention sur l’élimination de la discrimination à l’égard des
femmes (en 1983), la Convention contre la torture et autres peines ou
traitements cruels, inhumains ou dégradants (en 1987) et la Convention
relative aux droits de l’enfant (en 1990). Ces conventions font partie
intégrante de la Constitution révisée du 31 décembre 2002. En effet,
l’article 50 de ladite Constitution stipule que « les droits et devoirs
énoncés dans la Déclaration Universelle des droits de l’homme et dans
les instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme, ratifiés
par le Togo font partie intégrante de la présente Constitution ». Le
Togo a présenté quelques rapports au titre de ces instruments mais
plusieurs rapports sont toujours attendus. Ces retards quelques fois dus
au manque de moyens financiers et à l’insuffisance de la formation du
personnel chargé de procéder à leur élaboration, découlent également de
l’avis des organisations de défense des droits de l’homme d’une volonté
politique d’échapper à toute investigation sérieuse des violations des
droits de l’homme.
Le Togo a été le premier pays africain à se doter d’une Commission
nationale des droits de l’homme en 1987. Depuis l’adoption de la
Constitution de 1992, des institutions de promotion et de protection des
droits de l’homme ont été mises en place, notamment, un Ministère chargé
de la Démocratie et de l’Etat de droit, et une Haute Autorité de
l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC). Mais ces structures
manquent d’indépendance, de financements et de personnes suffisamment
formées pour assurer leur bon fonctionnement.
Dans les années 1990, les autorités togolaises ont aussi bénéficié d’une
assistance technique du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits
de l’homme, axée sur la sensibilisation et la formation pour le
développement d’une culture démocratique et sur la formation d’un Etat
de droit. Ce projet comportait deux composantes. La première se
rapportait aux droits de l’homme dans l’administration de la justice,
aux formations de groupes professionnels, à l’assistance à la commission
nationale des droits de l’homme ainsi qu’aux organes législatifs et à la
fourniture de documents relatifs aux droits de l’homme. La deuxième
composante était relative aux besoins en matière d’éducation aux droits
de l’homme, la formation du corps enseignant, et l’assistance à la
commission nationale de révision des programmes scolaires des écoles
primaires et secondaires en vue de l’intégration de l’enseignement des
droits de l’homme. Ce projet a contribué au renforcement des
institutions nationales dont la commission nationale de révision des
programmes scolaires pour l’enseignement des droits de l’homme et à la
création de nouvelles structures notamment, une commission
d’harmonisation de la législation nationale, une commission de rédaction
des rapports périodiques et un centre d’information et de documentation
sur les droits de l’homme. Par ailleurs, le projet a également contribué
au renforcement des capacités opérationnelles des organisations non
gouvernementales (ONG) de défense des droits de l’homme.
Ce projet de coopération technique établi en 1996 s’est achevé en 1998
et a fait l’objet d’une évaluation technique en juin 1999. La mission
d’évaluation a conclu à sa bonne exécution.
Malgré cet important dispositif de protection et de promotion des droits
de l’homme, les violations des droits de l’homme et des libertés
publiques ont continué à être commises. La situation des droits de
l’homme au Togo était caractérisée par une absence persistante de
respect des droits de l’homme, des libertés fondamentales, et un
constant déficit démocratique.
Les organes chargés de la supervision des traités internationaux des
droits de l’homme ont régulièrement fait part de leurs préoccupations
face à la détérioration continuelle de la situation des droits de
l’homme. Cette situation se traduit par des exécutions extrajudiciaires,
des arrestations arbitraires, des actes de torture, des menaces et des
actes d’intimidation perpétrés par les forces de sécurité togolaises
contre la population civile notamment les défenseurs des droits de
l’homme, les journalistes, les représentants syndicaux et les militants
et les dirigeants des partis d’opposition. C’est dans ce contexte que,
la diligence des autorités togolaises à répondre positivement aux
demandes de visites du Rapporteur Spécial sur la Torture, de la
Représentante Spéciale du Secrétaire général sur les défenseurs des
droits de l’homme et du Groupe de travail sur les disparitions forcées,
sera particulièrement indicative de l’évolution de cette situation.
En 2000, une Commission d’enquête internationale conjointe ONU et OUA a
été constituée pour « vérifier la véracité des allégations des centaines
d’exécutions extrajudiciaires qui auraient lieu au Togo courant de 1998,
contenues dans le rapport d’Amnesty International (AI) publié le 5 mai
1999 », et de faire rapport aux deux Secrétaires généraux. Dans son
rapport publié le 22 février 2001, la Commission exprimait dans ses
conclusions générales sa « conviction que les allégations concernant les
exécutions extrajudiciaires perpétrées au Togo devraient être prises en
considération. Ces exécutions ont visé spécialement les militants des
partis politiques de l’opposition mais certaines ont été également
commises à l’occasion d’arrestations opérées à la suite de délits de
droit commun. Concernant l’imputation de ces violations, plusieurs
éléments apparents semblent indiquer qu’elles seraient le fait de
personnes appartenant à des forces de sécurité, à la gendarmerie et à
des milices travaillant de concert avec celles-ci. Leurs actes
comporteraient, en plus d’exécutions extrajudiciaires, sommaires et
arbitraires, des tortures et mauvais traitements infligés à des
personnes détenues, ainsi que de viols et d’enlèvements des femmes
effectués dans certaines régions. »
Conscients de l’image négative véhiculée dans le domaine des droits de
l’homme par le pays et de l’impact néfaste des sanctions économiques sur
le développement du pays, les autorités togolaises ont multiplié les
efforts pour montrer leur volonté d’améliorer progressivement la
situation des droits de l’homme et de la démocratie. En 2004, le Togo
semblait être disposé à collaborer avec les pays et les organisations de
financement du développement et tout autre partenaire pour oeuvrer à la
consolidation de l’Etat de droit, de la culture des droits de l’homme et
de la paix. L’année 2004 est notamment marquée par la reprise des
discussions entre le Togo et l’Union Européenne. Au titre de l’article
96 de l’Accord de Cotonou signé avec les pays ACP (Afrique, Caraïbe,
Pacifique), l’Union Européenne a décidé d’ouvrir, dès le 14 avril 2004,
des consultations avec le Togo afin de décider d’une éventuelle reprise
de sa coopération économique suspendue depuis 1993, pour des raisons de
déficit démocratique, de violations des droits de l’homme et des
libertés fondamentales.
Le 14 avril 2004, l’Union Européenne n’a pas reconduit sa décision de
suspension de l’aide économique mais a décidé de poursuivre le dialogue
avec le Togo. Elle a également noté avec satisfaction que le Togo « a
pris certains engagements et a donné des éléments positifs pour un
renforcement du climat démocratique et de l’Etat de droit dans le pays
». En effet, à Bruxelles, le Togo a souscrit à vingt deux (22)
engagements ayant pour objectifs de garantir le respect des droits de
l’homme et des libertés fondamentales dont la participation à la vie
publique, le respect du processus électoral, la protection des
défenseurs des droits de l’homme et de la société civile, l’absence
d’exécutions extrajudiciaires, de torture et d’autres traitements
inhumains et dégradants, la libération de l’ensemble des prisonniers
politiques, et l’amélioration des conditions d’arrestations et de
détention. Le respect de ces engagements devait conditionner la suite
des négociations avec l’Union européenne. Ainsi l’aide de l’Union
Européenne sera octroyée au Togo s’il satisfait pendant une période
déterminée aux engagements pris.
Mais les évènements survenus du 5 février au 5 mai 2005 ont témoigné de
l’aggravation de la situation des droits de l’homme, avec notamment un
paroxysme de violences politiques et de violations particulièrement
graves des droits de l’homme mettant en cause la responsabilité de
nombreux acteurs notamment l’appareil sécuritaire de l’Etat et le parti
politique au pouvoir ainsi que des militants de l’opposition.
3. CHRONOLOGIE SIGNIFICATIVE DES EVENEMENTS AU REGARD DES DROITS DE L’HOMME
C’est dans ce contexte de crise politique et humanitaire grave que, la
mission d’établissement des faits a été dépêchée au Togo pour faire la
lumière sur les violences et les allégations de violations des droits de
l’homme qui auraient été commises au Togo du 5 février (décès du
Président Eyadema) au 5 mai 2005 (prise de fonctions du Président élu,
Faure Gnassingbé ). La mission a essayé de retracer avec objectivité et
impartialité les faits et les responsabilités notamment par une
chronologie significative au regard des droits de l’homme. Ce rapport
porte en conséquence sur les faits les plus significatifs de violence
politique et de violations massives des droits de l’homme. La
chronologie suivante est de nature à éclairer ces faits.
• Le 5 février 2005, le décès du Président du Togo, M. Gnassingbé
Eyadéma est annoncé par le Premier ministre, M. Koffi Sama qui a
également annoncé la fermeture des frontières terrestres, maritimes et
aériennes. En début de soirée, par un communiqué, les Forces Armées
Togolaises (FAT) constatent « la vacance totale du pouvoir », le
Président de l’Assemblée nationale étant absent du territoire nationale.
Pour ne pas laisser perdurer cette situation, les FAT ont décidé de
confier le pouvoir à M. Faure Gnassingbé à partir de ce jour.
• Cette décision a été prise au moment où M. Fambaré Natchaba Ouattara,
Président del’Assemblée nationale, successeur provisoire selon la
constitution en cas de vacance de la Présidence de la République, était
en route de retour vers le Togo d’une visite officielle à l’étranger. Le
vol régulier qui le transportait au même moment est détourné sur
Cotonou, capitale du Bénin, du fait de la fermeture des frontières.
• La décision de l’Armée Togolaise de désigner M. Faure Gnassingbé pour
succéder à son père a été vivement et immédiatement condamnée sur le
plan international par l’Union africaine (UA), la Commission de l’Union
africaine, la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO),
l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), ainsi que
l’Union Européenne (UE). Toutes ces organisations ainsi que le
Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies ont demandé le
strict respect de la constitution. Au niveau national, les partis de
l’opposition ont demandé le retour à la légalité constitutionnelle avec
la mise en place « d’une transition consensuelle », devant déboucher sur
des élections présidentielles et législatives sous l’égide de la
Communauté internationale. Le 9 février 2005, le Conseil permanent de la
Francophonie décidé de suspendre la participation des représentants du
Togo aux instances de l’Organisation Internationale de la Francophonie
(OIF) et la suspension de la coopération multilatérale francophone. Dès
le 19 février 2005, la CEDEAO a suspendu le Togo de l’organisation, a
rappelé ses représentants en poste à Lomé et a imposé une interdiction
de voyage contre les dirigeants togolais.
• Le 6 février 2005, l’opposition critiquant les arrangements
constitutionnels légitimant la décision de l’Armée de désigner Faure
Gnassingbé comme Président par intérim annonce sa volonté de contester
cette décision par des manifestations pacifiques. Le Ministre de
l’Intérieur interdit toutes les manifestations publiques sur la base du
deuil national de deux mois décrété par le gouvernement pour « honorer
la mémoire du Président défunt ».
• Malgré un grand nombre d’appels au retour à l’ordre constitutionnel,
M. Faure Gnassingbé a été officiellement investi comme nouveau Président
du Togo, le 7 février 2005.
• Dès le 7 février 2005, des manifestations pacifiques et des journées
villes mortes ont eu lieu de manière improvisée à Lomé et dans les
autres grandes villes du pays. Ces manifestations ont fait l’objet de
répressions par les forces de sécurité.
• Le 9 février 2005, le nouveau Président a prononcé son premier message
à la nation en soulignant son attachement à l’exécution des vingt deux
(22) engagements pris le 14 avril 2004 avec l’Union européenne, et sa
volonté d’organiser des élections. Il a également décidé de libérer près
de 412 détenus de droit commun.
• Le 12 février 2005, les six partis de l’opposition dite radicale ont
organisé leur première manifestation pour exiger le retour à l’ordre
constitutionnel. Près de quatre personnes auraient été tuées au cours
des manifestations du 12 et du 13 février 2005.
• Préoccupée par la crise au Togo et son impact sur la démocratie dans
la sous région, la CEDEAO a multiplié des actions pour un retour à la
légalité constitutionnelle. Une délégation de la CEDEAO conduite par Mme
Aïchatou Mindaoudou, Ministre des Affaires étrangères du Niger a été
reçue par M. Faure Gnassingbé et le Premier ministre Koffi Sama, avant
le début de la cérémonie d’investiture. Un sommet extraordinaire de la
CEDEAO sur la stabilité et la paix au Togo a été convoqué dés le 19
février 2005, à Niamey.
• Grâce aux médiations de la CEDEAO et de l’Union africaine, l’Assemblée
nationale togolaise a révisé la Constitution le 21 février 2005, pour
revenir à l’ancien texte prévoyant l’organisation d’une élection
présidentielle dans les 60 jours. Un nouveau contentieux s’est alors
ouvert sur la date de l’élection présidentielle.
• Le 27 février 2005, une marche organisée par des organisations de
femmes réclamant le retour à l’ordre constitutionnel s’est terminée par
des affrontements entre les forces de sécurité et les manifestants. Le
lendemain, cinq corps, dont celui d’un enfant âgé d’une dizaine
d’années, ont été retrouvés dans la Lagune de Bè, quartier de Lomé
réputé hostile au régime en place.
• A la suite de la pression de la communauté internationale, Monsieur
Faure Gnassingbé démissionne le 25 février 2005. Monsieur Abass Bonfoh,
Premier vice-Président de l’Assemblée nationale est désigné Président de
la République par intérim du Togo.
• Dans le cadre du processus électoral, Monsieur Faure Gnassingbé a été
choisi comme candidat du Rassemblement du Peuple Togolais. Monsieur
Emmanuel Akitani Bob a été désigné comme candidat de l’opposition dite
radicale. Cette coalition regroupe six partis notamment le Comité
d’Action pour le Renouveau (CAR), l’Union des Forces de Changement (UFC),
la Convention Démocratique des Peuples Africains (CDPA), l’Alliance des
Démocrates pour le Développement Intégral (ADDI), le Pacte Socialiste
pour le Renouveau (PSR) et l’Union des Démocrates Socialistes du Togo (UDS-Togo).
Deux autres candidats se sont présentés à l’élection, notamment Monsieur
Harry Olympio, Président du Rassemblement pour le soutien de la
démocratie et du développement et Monsieur Nicolas Lawson, leader du
Parti du renouveau et de la rédemption. Le 31 mars 2005, le Président de
la CENI a transmis à la Cour Constitutionnelle les dossiers des
candidats à l’élection présidentielle. Le 4 avril 2005, la Cour
Constitutionnelle a examiné ces dossiers et validé toutes les
candidatures.
• Le 28 février 2005, une délégation de haut niveau de la CEDEAO composé
du Président en exercice de la CEDEAO, M. Mamadou Tandja, Président du
Niger, M. Amadou Toumani Touré, Président du Mali, et le Sénateur Lawan
Gana Guba, Ministre de l’Intégration et de la Coopération en Afrique de
la République Fédérale du Nigeria, représentant le Président Olusegun
Obasanjo a effectué une visite de travail au Togo. La délégation s’est
entretenue avec M. Abass Bonfoh, Président de la République par intérim
du Togo, le Ministre de l’Intérieur ainsi que le Chef d’Etat-Major des
Forces Armées du Togo (FAT). Elle a « réaffirmé à tous les acteurs
politiques togolais, les objectifs de la CEDEAO, principalement, le
respect de la légalité constitutionnelle, la nécessité d’organiser des
élections transparentes, libres, et justes dans les soixante jours,
comme prescrit par la Constitution du Togo et la nécessité du respect
des libertés civiles, le maintien de la paix et de la sécurité pour tous
les togolais au cours de la période intérimaire ». Cette rencontre a
abouti à un accord entre le gouvernement et l’opposition sur les points
de divergence concernant l’élection, et a permis de jeter des bases pour
créer les conditions de la tenue d’une élection crédible. Sous l’angle
des droits de l’homme, les conditions suivantes ont été soulignées : «
la nécessité de garantir à tous les acteurs politiques, leur liberté de
circulation sur l’ensemble du territoire national; la nécessité de
garantir et de renforcer les libertés civiles fondamentales ; la
nécessité pour tous le acteurs politiques et leurs sympathisants, de
s’abstenir de tout discours de haine, et d’éviter de commettre des
violences, la nécessité pour l’Administration, les Forces de Sécurité
publique et de toutes les Institutions de laRépublique d’être
impartiales et d’observer une stricte neutralité ; l’accès équitable aux
médias de service public pour tous les partis politiques … ». Au cours
de cette rencontre, la CEDEAO a nommé Monsieur Mai Manga Boukar comme
envoyé Spécial de la CEDEAO auprès du Togo pour suivre les préparatifs
de l’élection présidentielle. Par ailleurs, la CEDEAO a également décidé
de fournir au Ministère de l’Intérieur du Togo, trois experts électoraux
du Bénin, du Niger et du Mali pour apporter une assistance au processus
électoral. Près de 150 observateurs régionaux ont été ultérieurement
déployés au Togo dans le cadre du processus électoral.
• La coalition de l’opposition a par voie de communiqué de presse en
date du 5 avril 2005, appelé « les populations togolaises à défendre
leur droit à la liberté et à la démocratie en manifestant massivement
sur toute l’étendue du territoire pour exiger la reprise du processus de
révision des listes électorales et le report de la date du scrutin
présidentiel, à compter du 6 avril 2005 jusqu’à l’obtention de leurs
exigences ». La coalition a aussi demandé « aux populations togolaises
de rester plus que jamais mobilisées et vigilantes jusqu’à la victoire
finale ».
• Les radios lumières, Nana FM, Kanal FM, Nostalgie, Carré Jeunes, la
RTZ (radiotélévision Zion) et TV7 ont été fermées par la Haute Autorité
de l’Audiovisuel et de la Communication (HAAC). Il leur aurait été
reproché de ne pas avoir acquitté le paiement de leur redevance
annuelle, et d’inciter à la haine et au tribalisme. Le 15 avril 2005, la
HAAC a interdit aux radios privées de couvrir la campagne électorale.
• De violents affrontements ont eu lieu le 16 avril 2005, dans les rues
de Lomé entre les militants du RPT et ceux de la coalition. Près d’une
cinquantaine de blessés ont été officiellement recensés par les services
de l’Etat.
• Dans la nuit du 21 au 22 avril 2005, Monsieur François Boko, Ministre
de l’Intérieur encharge de l’organisation de l’élection présidentielle a
démissionné. Au cours d’une conférence de presse, il a demandé que
l’élection soit reportée en raison du climat politique délétère dans
lequel s’est déroulée la campagne électorale émaillée de violences et de
la menace d’une guerre civile. Il a notamment souligné les faits
suivants justifiant sa décision: les discours violents et acerbes de
certains leaders politiques relayés par des militants, les arrestations
d’hommes politiques, les menaces sur les dirigeants et les responsables
des Eglises, les pressions et les menaces qu’il aurait personnellement
reçues ainsi que ses proches, la campagne prise en otage par les
militants des deux principales formations politiques, affirmant leur
ferme volonté d’en découdre avec des moyens illégaux, les menaces
exercées par les militants des partis sur les militants des partis
adverses, le phénomène de milices armées de fusils de chasse faisant des
descentes dans les quartiers ou accompagnant des cortèges et tirant sur
les militants adverses, et le regain du discours tribal, régionaliste et
xénophobe. Lors de sa conférence de presse, il a suggéré que des
mécanismes soient mis en placenotamment une transition d’un à deux ans
pour réconcilier le pays, une commission chargée de proposer au
gouvernement, un avant projet de loi fondamentale pour bâtir et
consolider la démocratie et une commission chargée de réconcilier le
pays avec l’armée.
Enfin, il a préconisé qu’une amnistie générale soit accordée pour
permettre le retour de tous les togolais vivant en exil. A la suite de
cette conférence de presse, le ministre a du se réfugier à l’Ambassade
d’Allemagne et s’exiler ensuite en Europe. L’action du ministre a été
qualifiée d’irresponsable par le pouvoir.
• Le 24 avril, jour des élections, les partis d’opposition ont signalé
de nombreux faits de violations du droit de vote, d’obstructions à la
présence des partis d’opposition dans les bureaux de vote et
d’agressions physiques contre des militants de l’opposition. Les
télévisions internationales ont montré des images de militaires enlevant
de force des urnes de bureaux de vote.
• Le 25 avril 2005, le Président de la République Fédérale du Nigeria,
Olusegun Obasanjo a organisé à Abuja une réunion de conciliation entre
M. Faure Gnassingbé et M. Gilchrist Olympio, à l’issue de laquelle il a
présenté un projet de texte de mémorandum relatif entre autres à la
période de transition au gouvernement d’union nationale, à la réforme de
l’armée, à la révision de la constitution etc…. Ce projet de texte n’a
pas fait l’objet d’un accord formel.
• Le 26 avril 2005, la Commission Electorale Nationale Indépendante
(CENI) a proclamé le résultat provisoire de l’élection qui a donné
Monsieur Faure Gnassingbé, candidat du Rassemblement du Peuple Togolais
(RPT), vainqueur avec 60,2% des votes contre 38,2% au candidat de la
coalition de l’opposition, Monsieur Akitani Bob. Il est à noter que le
RPT et la Coalition de l’opposition se sont accusés mutuellement de
fraudes. La proclamation des résultats a constitué le début du
déclenchement des plus graves violences politiques et des violations
systématiques des droits de l’homme. Les sympathisants et les militants
de l’opposition ont contesté la validité des résultats par des
manifestations dans les rues de Lomé et d’autres régions. Les forces de
l’ordre en coordination avec des militants du parti au pouvoir, le RPT,
ont déclenché des actions de riposte d’une grande violence. Toutes ces
manifestations ont débouché, de toute la crise sur le plus grand nombre
de victimes et de destructions de biens et de propriétés. A Lomé, les
quartiers de Bé, d’Adakpamé et de Dékon, des militaires ont été malmenés
et se sont faits subtiliser des armes à feu. De violentes manifestations
se sont également produites dans d’autres villes notamment à Atakpamé, à
Aného, à Kpalimé, à Mango, à Sokodé et à Tsévié. Ces violences sont à
l’origine des déplacements importants de personnes dans le pays ainsi
qu’un afflux massif de réfugiés au Ghana et au Bénin.
• La CEDEAO a indiqué que le « scrutin a globalement répondu aux
critères et aux principes universellement admis en matière d’élection ».
• Monsieur Faure Gnassingbé a proposé à l’opposition de former un
gouvernement d’union nationale. Cette proposition n’a pas été acceptée
par l’opposition divisée. Face à ce blocage, la CEDEAO a dépêché une
mission à Lomé, pour rapprocher les positions des parties en crise.
L’opposition aurait déclaré être prête à étudier une participation au
gouvernement d’union nationale à condition que la protection de la
population civile soit assurée et qu’une structure pour faire la lumière
sur les résultats du scrutin du 24 avril 2005 soit mise en place.
•De nouveaux affrontements se sont déroulés du 28 au 29 avril 2005, à
Lomé et à l’intérieur du pays faisant de nombreux morts et blessés.
Pendant cette période, les communautés étrangères ont fait l’objet de
nombreuses agressions. Des actes de pillages et de vandalisme ont aussi
été perpétrés. Huit ressortissants maliens ont été brûlés vifs. Quatre
ressortissants du Niger ont été tués. Dans la nuit du 28 au 29 avril
2005, le centre culturel allemand a été pillé et incendié par des
individus armés et cagoulés.
• Le 2 mai 2005, la Cour constitutionnelle a proclamé les résultats de
l’élection présidentielle et a déclaré Monsieur Faure Gnassingbé,
Président de la République.
• Le 4 mai 2005, Monsieur Faure Gnassingbé a prêté serment comme nouveau
Président du Togo devant la Cour constitutionnelle.
• Dès le 5 mai, des appels concordants soutenant les efforts de la
CEDEAO ont été lancés par de nombreux pays et organisations régionales
et internationales exhortant les principales formations politiques du
Togo à entamer le dialogue en vue de la formation d'un gouvernement
d'union nationale.
• Suite à l’échec d’une tentative de formation d’un gouvernement d’union
nationale dirigé par une personnalité de l’opposition dite radicale, le
Président de la République a nommé le 8 juin 2005, M. Edem Kodjo comme
Premier ministre.
• Le 20 Juin 2005 un Gouvernement d’Union Nationale a été constitué. Il
est caractérisé par une présence forte de personnalités du RPT,
l’attribution à M. Kpatcha Gnassingbé du poste de ministre délégué à la
Présidence de la République chargé de la défense et des anciens
cambattants, l’attribution de la sécurité à une personnalité de l’armée,
le Colonel Pitalounani Laokpessi, l’attribution du poste des Affaires
étrangères et de l’intégration africaine à une personnalité de
l’opposition dite modérée, M. Zarifou Ayeva et celui de la justice à une
personnalité de l’opposition dite radicale, M. Tchessa Abi.
4. NATURE DES ALLEGATIONS DE VIOLATIONS DES DROITS DE L’HOMME ET
RESPONSABILITES
4.1. NATURE DES VIOLATIONS ET DES ALLEGATIONS DES VIOLATIONS DES DROITS
DE L’HOMME
4.1.1 Allégation de crime contre la Nation et d’atteintes à la
constitution et aux lois et aux règlements de la République togolaise
(articles 148 et 150 de la constitution)
La décision des FAT de confier la Présidence de la République à M. Faure
Gnassingbé a été justifiée par l’absence du Président de l’Assemblée
Nationale dont l’avion, empêché à cause de la fermeture des frontières
d’atterrir à Lomé, a été détourné sur Cotonou, capitale du pays voisin,
le Bénin.
La Constitution togolaise prévoit des règles précises en matière de
vacance de la Présidence de la République. En effet, l’article 65 de la
constitution stipule qu’ « en cas de vacance de la Présidence de la
République par décès, mission ou empêchement définitif, la fonction
présidentielle est exercée provisoirement par le Président de
l’Assemblée nationale. La vacance est constatée par la Cour
Constitutionnelle saisie par le Gouvernement. Le Gouvernement convoque
le corps électoral dans les soixante (60) jours de l’ouverture de la
vacance pour l’élection d’un nouveau Président de la République ».
L’Assemblée nationale a pris deux décisions importantes entérinant cette
situation. Dans un document intitulé « Projet de résentation des faits
du 5 février au 4 mai 2005 sur la situation avant, pendant et après
l’élection présidentielle du 24 avril 2005 », qu’il a remis à l’Envoyé
spécial, au cours de sa rencontre avec la mission, le Président actuel
de l’Assemblée nationale M. Abass Bonfoh, indique « pour conférer une
légalité à l’acte posé par les Forces Armées Togolaises, la
représentation nationale a procédé à l’adoption d’un certain nombre de
textes de loi en cette période exceptionnelle ».
En effet, la Mission a été informée à cet égard des vices de procédure
et de fond qui ont entaché les modifications constitutionnelles. Le 6
février 2005, l’Assemblée nationale s’est réunie en session
extraordinaire pour procéder aux révisions de la Constitution, en
adoptant simultanément deux projets de lois. Dans un premier temps,
l’Assemblée modifie l’article 65 de la constitution en violation de
l’article 144 alinéa 5 de la Constitution qui dispose qu’« aucune
procédure de révision ne peut être engagée ou poursuivie en période
d’intérim ou de vacance ou lorsqu’il est porté atteinte à l’intégrité du
territoire. » Dans un deuxième temps, l’Assemblée nationale a adopté un
projet de loi permettant à M. Faure Gnassingbé de redevenir député en
l’espace d’une journée sans avoir été réélu dans sa circonscription. En
intégrant le gouvernement, M. Faure Gnassingbé avait perdu son titre de
député car l’article 203 du code électoral précise que « le mandat de
député est incompatible avec l’exercice de toute fonction publique et de
tout emploi salarié. » L’Assemblée a procédé à la modification de cet
article pour permettre à M. Gnassingbé de retrouver son titre de député
à l’Assemblée nationale après sa démission du Gouvernement le 5 février
2005. L’Assemblée a ajouté un alinéa supplémentaire à l’article 203
soulignant que «lorsque cesse la cause d’incompatibilité, le député
retrouve de plein droit ses fonctions ». Cette décision prise par
l’Assemblée est entrée en vigueur immédiatement au mépris de l’article
52 alinéa 5 de la constitution relatif au régime des incompatibilités
stipulant que le régime des incompatibilités et les conditions dans
lesquelles il est pourvu aux sièges vacants des députés sont réglés par
une loi organique selon les dispositions de la constitution. Il est
précisé à l’article 92 de la constitution que « les propositions ou
projets de lois organiques sont soumis à la délibération et au vote de
l’Assemblée nationale à l’expiration d’un délai de quinze (15) jours
après leur dépôt ». Il est aussi précisé dans cet article que « les lois
organiques ne peuvent être promulguées qu’après la déclaration par la
Cour Constitutionnelle de leur conformité à la constitution ». Ainsi en
l’espace de deux jours au lieu de quinze, l’Assemblée et la Cour
Constitutionnelle ont pris au mépris des règles de procédures des
décisions visant à cautionner la décision de l’Armée d’installer M.
Faure Gnassingbe au pouvoir. La révision de la Constitution est soumise
à des règles strictes. L’article 144 énonce qu’il appartient
concurremment au Président de la République et à un cinquième (1/5) au
moins des députés composant l’Assemblée nationale de réviser la
Constitution. Il est interdit d’engager une procédure de révision en
période d’intérim ou de vacance ou lorsqu’il est porté atteinte à
l’intégrité du territoire. Ainsi, l’Assemblée nationale n’était pas
habilitée à effectuer les révisions pendant la période de vacance et
d’intérim. Les révisions effectuées auraient dû être déclarées nulles et
non avenues par la Cour Constitutionnelle. Ces projets de lois ont été
promulgués par le Président désigné par l’Armée en toute méconnaissance
ou au mépris de la constitution. En effet, en vertu de l’article 67 de
la constitution, « le Président de la République promulgue les lois dans
les quinze (15) jours qui suivent la transmission au Gouvernement de la
loi définitivement adoptée par l’Assemblée nationale; pendant ce délai,
il peut demander une nouvelle délibération de la loi ou de certains de
ses articles, la demande doit être motivée. La nouvelle délibération ne
peut être refusée ».
Dans ce cas d’espèce, le Président désigné a promulgué des lois avant
d’entrer officiellement en fonction. Il est précisé à l’article 64 de la
constitution qu’avant son entrée en fonction, le Président de la
République prête serment devant la Cour Constitutionnelle réunie en
audience solennelle. Cette audience a eu lieu le 7 février 2005, soit un
jour après la promulgation des lois par le Président. Ainsi, cette
promulgation comporte aussi des vices de forme et de procédure.
La Cour constitutionnelle qui est la plus haute juridiction de l’Etat
(article 99 de la constitution) chargée de veiller au respect des
dispositions de la Constitution (article 104 de la constitution) et de
garantir les droits fondamentaux de la personne humaine et des libertés
publiques n’a pas prononcé l’inconstitutionnalité des lois votées le 6
février 2005. Au contraire, elle les a validé ou cautionné en procédant
dès le 7 février 2005 à la prestation de serment de Monsieur Faure
Gnassingbé, en tant que nouveau Président de la République.
Tout ce montage juridique marqué par la précipitation, la maladresse et
l’improvisation est l’illustration de la prégnance d’une culture
d’impunité et de violations des droits de l’homme. A cet égard,
l`attention de la Mission a été attirée, à travers l’exemple du
Professeur Charles Debbasch sur le rôle douteux dans ce montage
d’experts étrangers compétents dans le domaine du droit constitutionnel
et du droit public en général. Le recours aux services d’experts
étrangers dans ce contexte pose des questions qui mériteraient un examen
plu approfondi.
4.1.2 Allégations de violations du droit à la vie
Tous les interlocuteurs et témoins rencontrés ont confirmé à la mission
que les violences et les troubles survenues du 5 février au 5 mai 2005
ont fait de nombreux blessés et morts . Des chiffres communiqués sont
variables :
- le Ministère de l’Intérieur a fourni à la Mission les données suivants
69 décès et 461 blessés ;
- dans un document remis à la mission sur les « faits connus par la
Police nationale au cours des troubles socio-politiques au Togo du 5
février au 15 juin »
2005, la Police a indiqué, un total de vingt (20) cas de violences
suivies de meurtres dont neuf (9) cas à Lomé constatés par la Direction
Centrale de la
Police Judiciaire et onze (11) cas à l’intérieur du pays notamment à
Kpélé-Adéta (01), à Danyi (02), à Atakpamé (05), à Tohoun (02) et dans
la sous préfecture) d’Akébou (01) ;
- la Commission nationale des droits de l’homme fait état dans son
rapport de synthèses de données qui ne sont pas exhaustives de 64 décès,
503 blessés, 85interpellations ;
- dans son « rapport préliminaire sur les violations des droits humains
et actes de violences et de vandalismes commis avant, pendant et après
le scrutin présidentiel » du 24 avril 2005 en date de mai 2005 sur les
violations survenues avant, , le Mouvement togolais de défense des
libertés et des droits de l’homme (MTDLDH) fait état d’un bilan
provisoire de 58 morts et de 317 bléssés dont 48 parmi les forces de
l’ordre ;
- dans son « rapport préliminaire au 5 mai 2005 sur les violations
massives des droits de l’homme par le régime RPT, avant, pendant et
après le scrutin », la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH) a
dénombré 811 décès et 4508 blessés.
La Mission a reçu plusieurs listes de victimes et de blessés, ainsi que
de disparitions. La Mission outre ces données, a reçu des témoignages
particulièrement crédibles indiquant que le nombre de personnes décédées
se situe entre 400 à 500. Selon la mission, les données concernant les
exécutions sommaires n’ont pas été suffisamment prises en compte. Or, la
Mission a été informé des cas d’exécutions sommaires notamment à
Atakpamé et à Aného sans oublier
Lomé. Par ailleurs, le médecin légiste de la Mission a constaté des
incohérences et des contradictions entre les informations orales
obtenues de sources officielles et les données figurant dans les
registres des morgues ou transportées dans les centres hospitaliers. La
Mission a été informée par des sources crédibles de l’existence de
commandos de l’armée chargés avec des véhicules préparés à cet effet non
seulement d’écraser des manifestants et des militants mais également de
ramasser et de faire disparaître systématiquement les cadavres, pour
éviter entre autres un comptage des victimes par les services de
secours. Enfin, la mission a été informée par de nombreuses sources de
l’existence de fosses communes où de nombreuses personnes seraient
enterrées notamment dans la Préfecture de l’Ogou. La Mission n’a pas pu
procéder à la vérification.
Parmi les victimes décédées sont recensés des manifestants, des
militants, des policiers et des ressortissants maliens et nigériens. Les
victimes auraient été tuées de part et d’autres tant au cours des
manifestations que lors d’actes de violences dans les quartiers et
agglomérations surtout après la proclamation provisoire des résultats de
l’élection présidentielle.
Le 26 avril 2005, à la suite de la proclamation des résultats
provisoires de l’élection présidentielle par la CENI, annonçant la
victoire du candidat du RPT, les militants de la Coalition de
l’opposition politique auraient commencé à commettre des actes de
violence. Ils auraient érigé des barricades, creusé des tranchées dans
leurs quartiers et attaqué les membres et les sympathisants du RPT.
Selon les témoins interrogés, près d’une dizaine de sympathisants et des
militants du RPT auraient été tués par des militants de l’opposition
armés de machettes et d’autres armes traditionnelles. Les forces de
l’ordre et l’armée sont intervenues et auraient fait usage de leurs
armes et fait de nombreuses victimes.
Des groupes de jeunes de l’opposition mécontents de ces résultats ont
continué à ériger des barricades sur les routes, à brûler des pneus, à
couper des arbres, à creuser des tranchées, à saccager et à piller des
commerces dans les rues de Lomé et à l’intérieur du pays. La violence à
Lomé a été particulièrement atroce. Le 26 avril 2005, dans le quartier
d’Adakpamé, sept (7) ressortissants maliens soupçonnés à tort selon la
Gendarmerie de pratiquer des rites de sorcellerie ont été brûlés vifs
par des manifestants qui selon certains seraient membres de l’opposition
et selon d’autres simplement motivés par le lynchage xénophobe. Un autre
malien a été brûlé vif dans le quartier Kanyicopé. Près de quatre (4)
ressortissants du Niger ont été tués lors des violences survenues à
Lomé. Des enquêtes ont été diligentées par la Gendarmerie nationale. Les
forces de l’ordre n’ont pas été épargnées. Le 26 avril 2005, le Maréchal
des Logis, chef de détachement des gardiens de Préfecture de Kpélé-Adéta
a été victime de coups et blessures volontaires ayant entraînés sa mort.
Ces coups lui auraient été portés par des manifestants de l’opposition
munis d’armes blanches. Le 27 avril 2005, à Lomé, un sousbrigadier en
service au Cabinet du Procureur de la République a été victime de coups
et blessures ayant entraîné sa mort.
Le gouvernement togolais a déployé des contingents importants de forces
de l’ordre : militaires, gendarmes et policiers, qui auraient commis
dans ce contexte, des actes d’une grande violence notamment dans
certains quartiers de la capitale réputés comme fiefs de l’opposition.
Les forces de sécurité auraient fait usage de leurs armes en utilisant
des balles réelles et des gaz lacrymogènes. Elles auraient également
procédé à des fouilles systématiques dans ces quartiers de la capitale.
Des témoignages de différentes sources laissent entendre que les forces
de sécurité auraient tiré à bout portant sur des personnes qui
s’enfuyaient. La plupart des victimes auraient été tuées dans leurs
maisons. Ainsi, une série d’exécutions sommaires auraient été perpétrées
par les forces armées, à Lomé et dans un certains nombre de localités
dont Aného, et Atakpamé. Différents témoignages concordants font état de
groupes organisés au sein des forces de l’ordre qui auraient joué un
rôle particulièrement important dans ces actes de violence.
A Sokodé, les violences se sont déroulées aussi dès le 24 avril 2005,
jour des élections. Des groupes de jeunes de la coalition de
l’opposition auraient été à l’origine des premières violences commises
dans cette localité. Ils ont ensuite exprimé le 26 avril 2005 leur
mécontentement au sujet des résultats donnant la victoire au candidat du
RPT, en saccageant des commerces et des maisons supposés appartenir aux
militants du RPT. Ces groupes auraient utilisé des machettes, des
couteaux, des coupes -coupes ainsi que des massues pour exécuter leurs
actes. Des actions de représailles auraient été aussitôt été menées par
les militants du RPT et ses membres des forces de l’ordre. La Préfecture
de Tchaoudjo a ainsi recensé deux personnes décédées et trente cinq
blessées à Sokodé, lors des violents affrontements opposant les
militants du RPT et ceux de la coalition. Le Centre hospitalier régional
a prodigué des soins à vingt cinq personnes provenant des autres
préfectures. Elles auraient été victimes de violences des militants de
l’opposition. D’après d’autres informations reçues, tous ces chiffres
seraient en deçà de la réalité. Les autorités locales ont souligné que
les forces de l’ordre auraient uniquement tiré en l’air pour disperser
les jeunes. Deux jeunes hommes décédés à la suite de balles reçues
étaient originaires du quartier de Didaure. La première victime, âgée de
25 ans aurait succombé aux balles des agents de la Force de Sécurité des
Elections Présidentielles (FOSEP). La deuxième victime, âgée de 20 ans
aurait été abattue par des gendarmes. Dans la ville d’Aného, le Préfet a
indiqué qu’une seule personne est décédée. En recoupant les
informations, il ressort que près d’une vingtaine de morts ont été
recensés à Aného, entre le 26 et le 27 avril 2005. Ces chiffres semblent
également être en deçà de la réalité. La mission a reçu des informations
faisant état de cas d’exécutions sommaires par des soldats tirant sur la
population à partir d’un hélicoptère qui survolait la ville d’Aného. La
mission n’a pas pu confirmer ces allégations mais a reçu de nombreux
témoignages concernant les exécutions dans cette localité.
Certaines autorités nationales ont reconnu que la force utilisée pour
contrecarrer les mouvements des jeunes dans certains quartiers était
disproportionnée. Des responsables des forces de l’ordre ont affirmé
qu’elles ne pouvaient pas contrôler toutes les troupes qui étaient sur
le terrain au moment des évènements. Elles ont admis que certains
militaires ont commis des «abus de pouvoir» mais aucune information n’a
été communiquée par les autorités au sujet de l’identité de leurs
auteurs, du nombre exact de leurs victimes, des mesures disciplinaires
et des enquêtes relatives aux actions des soldats ou des forces de
l’ordre.
4.1.3 Allégations de torture et de traitements inhumains ou dégradants
Les violences qui ont secoué le Togo depuis le mois de février 2005
étaient accompagnées de torture et de traitements inhumains et
dégradants. Des informations de diverses sources, des photos de
victimes, des cicatrices, des blessures et toute autres marques de
violences constatées sur les corps des victimes montrent que des actes
de torture atroces et aveugles ont été commis à une grande échelle.
A Lomé, les forces de sécurité et l’armée auraient commis des actes de
torture et des traitements inhumains et dégradants dans les quartiers de
l’opposition où des barricades
avaient été érigées par les militants de l’opposition. La majorité des
victimes proviennent des quartiers sud de Lomé. Certaines personnes
auraient été torturées par des agents des forces de l’ordre dans des
centres de détention illégaux afin d‘extirper des aveux ou toutes autres
informations. La Mission a recueilli plusieurs témoignages de viols et
de sévices sexuelles.
Dans les quartiers de Lomé, l’une des stratégies utilisées par les
forces de l’ordre aurait consisté à rentrer par effraction dans des
maisons pour commettre des actes de violence notamment contre des jeunes
hommes considérés comme militants ou sympathisants de l’opposition. En
entrant dans les maisons, ils auraient fracassé systématiquement les
portes, roué de coups les occupants et forcé les hommes et tout
particulièrement les jeunes hommes à sortir dans les rues pour enlever
les barricades. Des témoins ont montré à la mission leurs cicatrices et
blessures résultant des coups de machettes, de coupes-coupes et de
gourdins cloutés portés sur leur corps et notamment à la tête.
Des milices, des militants du RPT et des militants de la coalition ont
également perpétré de graves actes de torture et des mauvais traitements
sur des personnes civiles. Cette période de troubles a aussi été
l’occasion pour certaines personnes de procéder à des règlements de
compte. Les armes utilisées par toutes ces personnes étaient des barres
de fer, des gourdins cloutés, des machettes et des coupes-coupes. Des
militants de l’opposition auraient battu et blessé des militants du RPT
dans certains bureaux de vote ou les forces de l’ordre étaient
insuffisantes en nombre. C’est le cas de la présidente du centre de vote
de l’Ecole Publique chrétienne de Basadji, qui est également
fonctionnaire de l’administration locale de cette zone.
Selon son témoignage, le 24 avril 2005, un groupe de jeunes est arrivé
dans ce centre de vote aux environs de 17 heures, muni de pierres, de
gourdins cloutés et de coupe- coupes. Le groupe a commencé à jeter des
pierres sur le bâtiment du centre, accusant la Présidente d’être un
membre du RPT. La victime aurait été touchée par plusieurs jets de
pierres. La Mission a observé des cicatrices sur son corps.
La Mission a également reçu des témoignages de personnes qui auraient
été victimes d’actes de torture et d’arrestations commis par les
éléments du corps militaire les « bérets rouges », dans la nuit du 24
avril 2005. Ces forces armées auraient notamment fracassé plusieurs
domiciles et frappé violemment des militants et d’autres personnes, avec
des cordelettes.
D’autres cas d’atteinte à l’intégrité physique ont eu lieu avec la
complicité des forces de l’ordre. C’est le cas des militants du RPT qui
avaient battu des jeunes revenant des manifestations politiques
organisées par les membres de l’opposition. Diverses sources ont
confirmé avoir vu des militaires favorisant l’accès dans des lieux de
réunions politiques et publiques aux militants du parti au pouvoir. Ces
derniers auraient été munis d’armes blanches notamment des machettes,
des coupes-coupes et des bâtons cloutés. Les participants à ces
manifestations auraient été battus, blessés et maltraités au moment où
ils regagnaient leur domicile.
4.1.4 Les allégations d’arrestation, de détention arbitraire et
disparition forcée
4.1.4.1 Arrestation et condition de détention
La mission a eu des entretiens avec le Procureur Général, le Procureur
de la République de Lomé, et des responsables de la Police nationale à
Lomé. Dans toutes les localités visitées, elle a essayé de s’entretenir
avec les représentants de la police et de la gendarmerie et de visiter
également les prisons. Le Togo dispose de près de onze prisons sur
l’ensemble du territoire. La mission a pu seulement se rendre à la
prison de Lomé. Elle n’a pas pu visiter les prisons d’Aného, de Kpalimé
et d’Atakpamé. La prison de Sokodé n’a pu être visitée en raison de sa
réhabilitation. La mission a pu constater la vétusté et la surpopulation
de la prison de Lomé.
Cette dernière était conçue pour accueillir près de 500 détenus, à
présent le chiffre a doublé voire triplé. La mission a pu se rendre dans
les quartiers des hommes et des femmes et s’entretenir en privé avec
quelques détenus. Au cours de cette visite, la mission a noté que les
conditions de vie des détenus vivant dans le quartier des hommes sont
dégradantes, caractérisées par la misère, la surpopulation, et un manque
d’hygiène et de soins. Les jeunes détenus sont incarcérés avec les
adultes. De manière générale, la mission a constaté que les détenus
souffrent de malnutrition.
La mission a été informée par le Procureur de la République, le
Procureur général et des responsable de la Police nationale que les
prisonniers ont été majoritairement interpellées pourdes actes de
vandalisme, de pillages et exceptionnellement des cas de meurtres commis
à partir du 26 avril 2005. La Police aurait interpellé 95 personnes. 40
personnes ont été arrêtés au cours des rafles et libérées après
identification. Quatre autres personnes ont été arrêtées pour diverses
infractions. Elles auraient été libérées à la suite d’investigations
menées par la Police judicaire. Enfin 51 personnes ont été déférées à la
justice pour des infractions relatives à des recels, des destructions et
des dégradations volontaires de biens, des incendies criminels, des
troubles à l’ordre public, et au port illégal d’uniforme, et des «
atteintes à l’honneur ». Les atteintes à l’honneur concernent les
individus qui se seraient fait passer pour des réfugiés.
D’après les autorités togolaises, toutes les personnes interpellées en
relation avec les incidents du 26 avril 2005 sont gardées dans des
centres de détention officiels. Le Procureur Général a communiqué à la
mission une liste des personnes arrêtées à l’occasion de l’élection
présidentielles du 24 avril 2005. Ainsi, 90 personnes seraient
emprisonnées à Lomé. Dans la région des lacs, quatre (4) détenus de la
prison civile d’Aného ont été transférés dans différents lieux de
détention. A Kpémé-Agbodrafo, 14 personnes sont en prison. Dans la
région Moyen -Mono, principalement à la prison de Notsè, deux personnes
seraient détenues. A Yoto, le chiffre de cinq personnes (5) a été
avancé. A Vo, six (6) personnes sont officiellement en détention. Sept
(7) personnes à Tsevié. A Kpalimé, huits (8) personnes. Enfin, vingt
trois (23) personnes seraient en prison à Atakpamé. Le Ministre de
l’Intérieur a donné la garantie que toutes les personnes arrêtées au
cours des violences du mois d’avril seraient remises à la justice dans
les plus brefs délais.
Selon d’autres sources, la Police et l’Armée auraient procédé
majoritairement à des arrestations ciblées visant à inquiéter
principalement les militants des partis de l’opposition. La mission a
reçu des informations sur de nombreux cas d’arrestations arbitraires
d’opposants. La Mission a pu s’entretenir avec une responsable de
l’opposition arrêtée pour ses convictions politiques. Ce cas avait été
signalé à la mission par des organisations non gouvernementales. En
visitant la prison de Lomé, la mission a demandé à s’entretenir avec
cette personne détenue dans le quartier des femmes. Après avoir nié sa
présence, les responsables de la prison ont organisé cet entretien. Elle
a fait part à la mission des actes d’intimidation et des pressions
exercées par les responsables du RPT sur elle depuis 1998. Aucune règle
de procédure n’a été respectée au cours de son arrestation et de sa
détention.
Dans la localité de Sokodé, la mission a recueilli des témoignages
concordants faisant état de cas d’arrestation et de détention de cinq
militants de la coalition de l’opposition dite radicale. Les détenus
sont originaires de Tchawanda et de Kolina. Dans la liste des personnes
arrêtées, transmise à la mission, figure les noms de Messieurs Djobo
Gbèle (Kolina), Djobo Foudou (Kolina), Ouro- Gnaou Abdoulaye (Tchawanda),
Moussilim (Tchawanda) et Rafifou. Cespersonnes auraient été agressées et
arrêtées deux semaines après la proclamation des résultats de l’élection
présidentielle. Ensuite, elles auraient été emprisonnées à Kara car la
prison de Sokodé n’est pas actuellement fonctionnelle. Messieurs Djobo
Gbèle et Djobo Foudou auraient été libérés depuis un mois. Les trois
autres militants seraient encore en détention. La Mission a saisi le
Ministre de l’Intérieur afin de recevoir des informations concernant la
situation et le statut de ces détenus.
4.1. 4.2 Arrestation et détention des mineurs
Des cas d’arrestation de mineurs pendant les violences survenus du 26 au
28 avril 2005 ont été signalés à la Mission. Le 23 juin 2005, La Mission
s’est rendue à la Brigade des mineurs pour recueillir des informations
sur la situation des enfants qui auraient été arrêtés au cours des
violences et des violations des droits de l’homme survenues au Togo du 5
février au 5 mai 2005.
Cette visite s’est déroulée en présence de la Présidente du Tribunal
pour enfants qui a souligné que treize (13) enfants avaient été arrêtés
pendant cette période. Un seul enfant a été libéré. En visitant les
locaux de la Brigade, la mission s’est entretenue avec quelques enfants
arrêtés pendant des évènements. De nombreux enfants auraient été
interpellés pour des actes de vols, de viols, et de complicité de vol
commis en avril 2005. Certains enfants ont reconnu avoir commis des
vols. D’autres l’ont nié catégoriquement. Des enfants auraient été
battus lors de leur détention à la gendarmerie. Certains ont été détenus
de quatre (4) à huit (8) jours à la gendarmerie avant d’être transférés
à la Prison de Lomé où ils seraient restés un mois ou plus longtemps
dans le quartier des adultes. Ces treize (13) enfants ont été par la
suite transférés à la Brigade des mineurs. Depuis leur détention et à la
date la rencontre avec la Mission, ils n’ont pas eu accès au service
d’un avocat. La brigade des mineurs aurait signalé ces cas de détention
à la Présidente du tribunal depuis le 13 juin 2005. La Présidente a
saisi le Parquet pour lui demander de disjoindre les dossiers des
enfants de ceux des adultes et de toutes autres personnes ayant été
inculpées pour des délits commis par ou avec les enfants.
Cette action permettra à la Présidente du tribunal pour enfants
d’instruire le dossier de chaque enfant dans les meilleurs délais.
La Mission conclut donc à la réalité du mauvais traitement des enfants
en détention qui sont souvent détenus avec les adultes, du long délai
pour instruire leur dossier, du non respect des règles de garde à vue et
de la non application systématique du droit à la défense. Les adultes et
les enfants interpellés ont rarement eu accès à un avocat. La mission
note à cet égard la négligence, le laxisme et la lenteur de la brigade
des enfants et de la Présidente du tribunal des enfants dans le
traitement des dossiers des enfants.
4.1.4.3 Détention arbitraire et disparition forcée
Des cas de disparitions forcées et de détentions illégales ont été
signalés à la Mission par de nombreux témoins et des organisations non
gouvernementales à Lomé, dans la Préfecture de l’Ogou et principalement
à Atakpamé. Ces cas concerneraient notamment plusieurs jeunes qui
auraient été arrêtés à Atakpame par des militaires au cours
d’affrontement et de rafles du 27 avril 2005. Les forces de l’ordre les
auraient emmenés dans des centres de détentions non officiels. Plusieurs
centres de détentions non officiels auraient été établis dans la
préfecture de l’Ogou notamment à Agbonou. Certains de ces centres
clandestins seraient placés sous la surveillance de militants et des
milices du RPT. Des témoins ont indiqué à la mission des lieux de
détention où des personnes ont été conduites et parfois exécutées. La
mission n’a pas pu vérifier ces allégations à cause de l’absence de
précisions sur ces lieux et également pour ne pas mettre en danger la
vie de certains témoins.. Depuis ces rafles et ces affrontements, les
familles restent sans nouvelles de leur proches et amis disparus. La
Mission estime qu’il est de l’intérêt et du devoir du gouvernement de
faire toute la lumière sur ces allégations de détentions illégales et de
disparitions forcées. Des opérations de vérification pourraient être
effectuées par la commission nationale spéciale d’enquête indépendante
Des informations concordantes font état de la poursuite des arrestations
à Lomé et sur l’ensemble du territoire, jusqu’à la date de départ de la
Mission.
4.1.5 Allégations de violences sexuelles
La Mission a reçu des informations relatives à des actes de violences
sexuelles qui auraient été commises par des militaires et des membres de
l’opposition. Selon plusieurs témoins interrogésdes viols systématiques
auraient été commis par des groupes de civils armés et des personnes
vêtus de bottines militaires. Certains auteurs des viols seraient des
militaires déguisés en civils.
Les victimes auraient été systématiquement violées en présence de leurs
enfants ou de leur mari. A Atakpamé, le Préfet a confirmé que les
gendarmes ont enregistrés cinq (5) cas de viols de femmes au cours des
évènements qui ont suivi les violences du 26 avril 2005.
D’autres allégations laissent entendre que les militaires auraient
flagellé le sexe de certains hommes au cours des arrestations. Selon des
témoins, des militaires venus du nord pour soutenir les milices et les
militants du RPT auraient violé de nombreuses femmes dont des personnes
âgées dans les villages situés dans la Préfecture de l’Ogou. De nombreux
témoins ont affirmé que le nombre des viols et d’autres violences
sexuelles est important. Les victimes auraient peur et honte de dire
qu’elles ont été sexuellement agressées. La Mission a dispose des
témoignages de plusieurs cas individuels de violences sexuelles.
4.1. 6 Liberté de réunion et liberté de participer à la vie publique
Le régime des manifestations au Togo repose sur la déclaration préalable
qui permet directement l’organisation de la manifestation sauf si
l’autorité publique allègue des craintes d’atteintes à l’ordre public et
à la sécurité. Le 7 février 2005, le Gouvernement a interdit par décret
toutes manifestations publiques pendant deux mois en vue d’observer dans
la sérénité le deuil national à l’occasion du décès du Président
Gnassingbé Eyadema. Des partis politiques de l’opposition notamment dite
radicale, des organisations de la société civile et des organisations de
défense des droits de l’homme, dans le contexte de la contestation des
conditions de succession du défunt Président ont demandé avec insistance
non seulement le retour à la légalité constitutionnelle mais également
le respect du droit à manifester. Des journées villes mortes et des
manifestations pacifiques ont été organisées.
La manifestation du 12 février 2005 aurait fait près de cinq morts par
balles. Le gouvernement a confirmé qu’il y aurait eu des morts et des
blessés même dans les rangs des forces de sécurité. Le 27 février 2005,
un collectif de femmes de la société civile togolaise proche de
l’opposition a organisée une grande marche pacifique à Lomé pour
réclamer la démission de Monsieur Faure Gnassingbé et la gestion de la
vacance de pouvoir par le Président de l’Assembleé nationale,
conformément à la constitution. Selon les témoignages concordants, les
forces de l’ordre ont utilisé des gaz lacrymogènes dans un premier temps
afin de disperser les manifestants. Pris de panique ces derniers ont fui
dans toutes les directions. Certains témoins ont déclaré avoir été
victimes de mauvais traitements infligés par les militaires. Ces
derniers auraient poursuivi les manifestants jusqu’au quartier de Bè où
les jeunes ont réagi en jetant des pierres sur les policiers et en
érigeant des barricades. Les forces de l’ordre auraient alors tiré des
balles réelles sur les manifestants. Face au nombre important de morts
et de blessés, le gouvernement a mis fin à l’interdiction de manifester.
La levée de l’interdiction de manifester aurait créé des tensions au
sein de la hiérarchie militaire et la hiérarchie politique. La
hiérarchie militaire aurait été défavorable à la levée de l’interdiction
de manifester. Selon les informations crédibles communiquées à la
Mission certains hauts responsables militaires auraient cherché par tous
les moyens à maintenir l’interdiction des manifestations en invoquant
des informations sur des menaces à l’ordre public sans les communiquer
au Gouvernement qui aurait estimé qu’il aurait été plus facile de gérer
les manifestations et de protéger les manifestants lorsque les
manifestations étaient autorisées. Depuis la levée de l’interdiction de
manifester, le gouvernement a organisé des réunions en associant
régulièrement les représentants des syndicats, des partis politiques et
des organisations non gouvernementales pour mieux encadrer les
manifestations, organiser les trajets et éviter de nouveaux incidents.
Les manifestations et tous autres regroupements ont été par la suite
mieux organisés. La situation s’est détériorée dans la période du 25 au
28 avril 2005 dans le contexte de la contestation du résultat des
élections. Des militants et sympathisants de l’opposition ont exprimé
cette contestation par une grande violence dont en été notamment
victimes de nombreux étrangers ainsi que des militants du parti au
pouvoir. Les forces de l’ordre ainsi que des militants du RPT ont
déclenché en réponse une violence extrême qui a abouti à des
destructions massives de biens et de propriétés, à de nombreux décès et
blessés dont ont été victimes des militants de l’opposition et des
membres de la société civile.
La mission a reçu de nombreux témoignages et des informations faisant
état de fraudes massives tout au long du processus électoral notamment :
listes électorales incomplètes, cartes d’électeurs insuffisantes ainsi
que bourrages, usurpation et vol des urnes.
La mission a été informée de l’action de la CEDEAO. En effet cette
organisation sous-régionale a permis par sa médiation, le retour à
l’ordre constitutionnel après le coup de force du 5 février 2005. Dans
un contexte de radicalisation de la crise et de montée de la violence,
elle a contribué de son mieux à la mise en place du processus électoral.
Mais la Mission a également été informée de la contestation forte par
l’opposition dite radicale et par des observateurs extérieurs, de
l’évaluation positive des résultats des élections par le groupe
d’observateurs de la CEDEAO.
La mission a noté avec inquiétude les craintes sur les menaces qui
pèsent sur un certains nombre de responsables politiques de la coalition
de l’opposition au niveau national et local. Dans toutes les localités
visitées, la mission a reçu des informations et des témoignages
concordant faisant état de départs massifs de certains dirigeants
politiques de la coalition à la suite des violences électorales du 24
avril 2005. De nombreux dirigeants politiques ont trouvé refuge dans les
pays voisins
4.1.7 Allégations de violations des droits à la liberté d’expression,
d’opinion et d’information
Le respect du droit à la liberté d’expression, d’opinion et
d’information est indispensable dans uncontexte électoral. La liberté
d’opinion notamment celle visant à exprimer une opinion politique est un
droit absolu, ne pouvant être restreint ni entravé d’aucune manière. Les
droits à la liberté d’expression et d’information doivent être également
garanties et fermement protégés en période d’élections. Ces deux
libertés peuvent toutefois être partiellement limitées pour des raisons
de sécurité nationale ou toutes autres raisons prévues par la loi. La
Constitution togolaise garantit la liberté d’opinion et d’expression.
L’article 25 de la constitution stipule que «l’exercice de ces droits et
libertés se fait dans le respect des libertés d’autrui, de l’ordre
public et des normes établies par la loi et les règlements. ». La
liberté de presse est également reconnue et garantie par l’Etat et
protégée par la loi. En vertu de l’article 26 de la constitution, «
toute personne a la liberté d’exprimer et de diffuser par parole, écrit
ou tous autres moyens, ses opinions ou les informations qu’elle détient,
dans le respect des limites définies par la loi. La presse ne peut être
assujettie à l’autorisation préalable, au cautionnement, à la censure ou
à d’autres entraves. L’interdiction de diffusion de toutes publications
ne peut être prononcée qu’en vertu d’une décision de justice ».
La mission a constaté que le respect du droit à la liberté d’expression,
d’opinion et d’information s’est considérablement détérioré après la
mort du chef de l’Etat togolais. Certains partis politiques de
l’opposition et des médias indépendants ont rencontré des difficultés
systématiques dans l’exercice de ces libertés.
L’accès équitable aux médias pour tous les candidats et les partis
politiques constituent un élément important au cours du processus
électoral. Des mesures doivent être mises en oeuvre pour éviter des
censures politiques et l’octroi d’avantage injuste à certains candidats
et pour permettre l’égal accès aux médias pendant la campagne
électorale. La Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication
(HAAC) est l’autorité administrative indépendante chargée de garantir et
d’assurer la liberté et la protection de la presse et des autres moyens
de communication de masse. Elle est compétente pour donner
l’autorisation d’installation et d’exploitation des chaînes de
télévision et de radiodiffusion privées. La HAAC a informée la Mission
de son souci dans le cadre de la campagne électorale de veiller
notamment à l’accès équitable aux médias pour les candidats au niveau du
temps, de l’espace attribués et de la diffusion des informations
véridiques. Dès le 9 mars 2005, cet organe avait demandé à certains
médias privés et publics de cesser de diffuser ou de faire des campagnes
déguisées en faveur de certains candidats avant l’ouverture de la
campagne électorale. Des mesures préventives ont également été prises
par la HAAC. Le 27 mars 2005, elle a diffusé un communiqué de presse
dénonçant et condamnant les actes de violence et le comportement
agressif et belliqueux de certains manifestants à l’égard des
journalistes des médias publics au cours de la marche initiée par les
responsables des six partis politiques de l’opposition dite radicale. La
HAAC a lancé un appel aux responsables des partis politiques les
invitant à prendre des mesures afin d’éviter à l’avenir de tels
comportements à l’égard des journalistes dans l’exercice de leur
mission.
La Mission estime que malgré sa bonne volonté apparente, la HAAC a
davantage joué un rôle de censeur que d’autorité régulatrice. La HAAC et
la police ont souvent empiété sur les droits à la liberté d’information
et d’expression. De nombreuses ingérences dans l’exercice de ces
libertés ont été constatées. Les radios lumières, Nana FM, Kanal FM,
Nostalgie, Carré Jeunes, la RTZ (radio télévision Zion) et TV7 ont été
fermées par la HAAC. Ces décisions de fermeture ont été prises
successivement par la HAAC entre le 7 et le 14 février 2005. Il leur
aurait été reproché de ne pas avoir acquitté le paiement de leur
redevance annuelle, et d’inciter à la désobéissance civile, à la haine
et au tribalisme. Selon les informations communiquées à la mission, ces
radios et télévisions auraient été en fait fermées pour avoir diffusé
des déclarations des responsables politiques de l’opposition et organisé
des débats politiques mettant l’accent sur les dimensions de la crise au
Togo et la procédure à suivre en cas de vacance de la Présidence de la
République.
Les radios internationales ont été également victimes d’abus de pouvoir
ou d’empiètements sur leurs droits. Ainsi le 8 février 2005, des
émetteurs de la Radio France International (RFI) ont notamment été
coupés. La veille, le Ministre de la Communication et porte-parole du
gouvernement avait accusé RFI de diffuser des appels à la révolte.
Le 15 avril 2005, la HAAC a interdit aux radios privées de couvrir la
campagne électorale. Cette décision aurait été prise par la HAAC dans un
souci de garantir l’égal accès aux médias entre les candidats pour
éviter toute discrimination basée sur la richesse. En dépit de cette
interdiction, certaines stations de radios ont couvert la campagne
électorale sans être sanctionnées. Il a été rapporté à la mission que
des journalistes ont reçu des menaces et faitl’objet d’actes
d’intimidations soit directement par la HAAC ou de la part de
responsables du RPT. Certains responsables des médias auraient été
convoqués par la HAAC qui leur auraitreproché d’être proche de
l’opposition et d’avoir pris des positions politiques sur la campagne.
Il a été demandé à certains responsables des médias de licencier leur
animateurs qui ont été très critique à l’égard du pouvoir. La HAAC a de
même reconnu devant la Mission avoir interdit aux medias de donner la
parole aux personnes victimes de violence d’une part « pour éviter la
polarisation » et d’autre part parce que les victimes devaient
s’adresser aux services de santé et non aux medias ..
Le 26 avril 2005, la HAAC a suspendu l’autorisation d’émettre et de
diffuser pour une durée d’un (1) mois aux radios privées notamment Radio
Maria Togo et Radio Nostalgie, pour avoir diffusé de fausses
informations alarmantes susceptibles de troubler l’ordre public et la
paix sociale notamment l’annonce sur leurs antennes d’un prétendu
couvre-feu sur toute l’étendue du territoire, le 25 avril 2005. Des
ordonnances ont été prises par la justice pour veiller à application des
mises en demeures et sanctions décidées par la HAAC. Dans ce cadre, la
police a été sollicitée pour apporter une assistance aux huissiers
chargés de l’exécution des réquisitions et des ordonnances.
La campagne électorale a été très houleuse et virulente dans les
déclarations et discours politiques. Cela a eu un impact sur les actes
de violence et de vandalisme et les violations des droits de l’homme
commises dans le pays. Certains candidats et responsables de partis
politiques ainsi que des médias n’ont pas toujours fait preuve de
professionnalisme et de mesure dans leurs discours. Ainsi, de nombreux
discours et des informations diffusées ont été violents et acerbes avec
une certaine connotation régionaliste, tribale et xénophobe. Ces propos
ont souvent été relayés par les militants des partis politiques. A
plusieurs reprises, des interlocuteurs ont souligné à la mission que les
partis politiques mettaient peu l’accent sur leur programme et
préféraient mobiliser leurs militants par la tension. Très peu de
responsables politiques ont véhiculé des messages d’apaisement en
direction du peuple togolais en général, et tout particulièrement vers
leurs militants. Certaines violences auraient pu être évitées si les
responsables politiques avaient pu discipliner leurs militants.
Plusieurs personnes ont rapporté à la Mission que les communications
téléphoniques tant les réseaux de téléphones fixes, les liaisons
Internet que les réseaux de téléphones portables ont été coupés au Togo,
dès le 24 avril, jour du scrutin juste avant le début du dépouillement
des votes. Plusieurs coupures ont eu lieu également dans la semaine des
proclamations des résultats de l’élection. Ces opérations ont eu des
incidences préjudiciables sur les médias dans l’exercice de leurs
missions, la transmission d’information pour le décompte des votes et
l’information des citoyens sur le processus électoral.
4.1. 8 Atteintes aux biens privés et publics
De nombreuses atteintes aux biens se sont produites massivement sur
l’ensemble du territoire togolais, le jour de la proclamation officielle
des résultats de l’élection présidentielle par la CENI.
Selon les témoignages reçus, des jeunes et des militants de l’opposition
mécontents de l’annonce de la victoire du candidat du RPT, auraient
saccagés et pillés des domiciles et des commerces appartenant aux
communautés étrangères, aux militants et aux responsables politiques du
RPT. Les biens de plusieurs représentations diplomatiques ont aussi été
pillées et saccagés.
La Mission a été informée que des éléments des la gendarmerie et des FAT
ont apporté un important soutien aux sympathisants et aux militants du
RPT dans la destruction de nombreux biens et propriétés privées
appartenant à des militants de l’opposition. Des informations précises
ont été fournies à la Mission à cet égard sur le rôle particulièrement
néfastes notamment à Atakpamé de groupes composés de militants du RPT et
de jeunes armés transportés de la région du nord en liaison avec des
éléments des bérets rouges.
La Mission La Mission dispose également d’information mettant en cause
des groupes de personnes qui auraient profité de cette situation de
troubles pour régler leurs comptes personnels avec des personnes proches
du pouvoir.
4.1.8.1 Atteintes aux biens publics
L’article 46 de la constitution togolaise stipule que « les biens
publics sont inviolables. Toute personne ou tout agent public doit les
respecter scrupuleusement et les protéger. Tout acte de sabotage, de
vandalisme, de détournement de biens publics, de corruption, de
dilapidation est réprimé dans les conditions prévues par la loi ». De
nombreuses atteintes aux biens publics auraient été perpétrées par des
militants de l’opposition. Selon les informations communiquées par la
Police nationale, des édifices publics ont été ainsi envahi, saccagés et
pillés notamment :
à Lomé, la Mairie du III arrondissement, le centre médico social
Libano-Togolais, à Nyékonapkoé, le service des impôts, la direction
régionale de la togolaise des eaux et la Direction Générale de
l’Observatoire de la Sécurité Alimentaire (OSAT), le bureau de la sous
Préfecture d’Akébou, dans la Préfecture de Tohoun, la résidence du
Préfet, à Aného le commissariat de police et le Bureau du Maire.
4.1.8.2 Atteintes aux biens privés
De nombreux biens appartenant aux personnes privées ont été détruits.
Des commerces appartenant aux ressortissants étrangers supposés être des
sympathisants du pouvoir auraient été vandalisés et incendiés. C’est le
cas Des modestes commerçants togolais n’ont pas été
épargnés. Plusieurs domiciles et résidences secondaires des membres du
gouvernement auraient été saccagés et détruits. La mission a reçu
plusieurs listes de biens publics et privés remises par la Police
nationale, les témoins, les victimes, les organisations non
gouvernementales et les partis politiques. Mais tant les informations
reçues par la Mission que la visite de plusieurs localités à l’intérieur
du pays attestent des destructions massives de biens et de propriétés
privés par les forces de l’ordre, en coordination avec des militants du
RPT. Les destructions de biens, délibérées ou par représailles ont eu
lieu sur l’ensemble du territoire notamment à Lomé, Atakpamé et Sokodé.
4.1.8.3 Atteintes aux biens des représentations diplomatiques
Le 26 avril 2005, l’Ambassade de Chine a été envahie par des
manifestants qui ont volé certains biens et cassé d’autres. Dans la nuit
du 28 avril 2005, l’Institut Goethe, centre culturel allemand a été
pillé et brûlé. Cet acte de vandalisme aurait été perpétré en
représailles contre
l’Ambassade d’Allemagne qui avait donné l’asile le 21 avril 2005 à
l’ancien Ministre de l’Intérieur togolais.
4.1.8-4 Cas de la localité de Sokodé et de ses environs
La mission a reçu des informations sur les actes de vandalisme commises
dans la localité de Sokodé et ses environs. De nombreux biens
appartenant aux habitants auraient été détruits le 26 avril 2005, jour
de la proclamation provisoire des résultats de l’élection présidentielle
par la CENI. Selon les informations communiquées, les premiers actes de
vandalismes auraient été perpétrés par des jeunes de l’opposition qui
ont manifesté leur mécontentement en allant saccager trois maisons et
des commerces appartenant aux militants du RPT, à Sokodé. Ce
groupe de jeunes aurait également tenté de détruire la résidence du
Ministre de l’intérieur par intérim.
En riposte à toutes ces actions, les militants du RPT auraient détruit
(3) trois maisons et (8) huit commerces appartenant aux militants de la
coalition de l’opposition. Pendant cette période, des militants de la
coalition auraient également détruit un ancien local du RPT, des
voitures, des motos et incendié des maisons et des commerces des
militants du RPT. Ils auraient aussi dérobé d’importantes sommes
d’argents ainsi que des téléphones portables.
La Mission a reçu plusieurs témoignages mettant l’accent sur la présence
des bérets rouges pendant cette période dans la localité de Sokodé. Ils
auraient saccagé et brûlé plusieurs maisons et voitures des militants de
la coalition. Par ailleurs il a été rapporté à la Mission que des
gendarmes appuyés par le chef de la milice du RPT auraient incendié le
moulin d’un sympathisant de la coalition. Pendant sa visite dans la
localité de Sokodé, la mission s’est également rendue dans plusieurs
quartiers notamment à Tchawanda et à Didaure pour constater l’ampleur
des dégâts causés. A Tchawanda, elle a pu constater les actes de
vandalisme commis respectivement par les militants des candidats de la
coalition de l’opposition et de la mouvance présidentielle. A Didaure,
la mission a visité l’ancien local du RPT saccagé dans la journée du 26
avril. Elle a visité également des maisons des militants de l’opposition
qui auraient été incendiées par les forces de l’ordre.
4.1. 9 Aperçu des violences et des allégations flagrantes des violations
des droits de l’homme dans la Préfecture de l’Ogou et particulièrement à
Atakpamé
Selon les informations recueillies par la mission, des tueries et
d’autres formes d'atrocités se seraient produites à Atakpamé et ses
environs depuis la proclamation provisoire des résultats de l’élection
présidentielle d’avril 2005. Compte tenu de ces graves allégations, il
est importan de donner un éclairage sur les évènements survenus dans
cette localité et ses environs.
Les autorités locales, notamment le Préfet ont déclaré avoir essayé de
prévenir les violences. Comme dans les autres localités, la tension
s’est traduite au départ par de nombreux cas de violences verbales du 28
mars au 22 avril 2005. Toutefois, à Atakpamé, la tension a atteint une
telle gravité que le Premier Ministre ainsi que d'autres ministres se
sont rendus dans la ville pour apaiser la tension. Préoccupé par cette
situation, le Préfet d’ Ogou a convoqué à quatre reprises les principaux
responsables des formations politiques pour prévenir et éviter les
violences tout au long du processus électoral. A l’issue des rencontres,
un protocole d’accord a même été signé par toutes les parties. Des
appels au calme ont été diffusés à la radio. Malgré ces actions
préventives, la campagne électorale a atteint un degré de violence
jamais enregistré dans la région d'Atakpamé et dans tout le pays. Les
premiers actes de violence auraient été commis par les sympathisants de
l’opposition en raison de nombreuses fraudes attribuées aux partisans du
RPT, pendant ladite campagne se traduisant au départ par la découverte
d'urnes pré-remplies et la distribution de cartes à des personnes
appartenant aux communautés étrangères.
La Mission a reçu des informations précises faisant état de nombreuses
violations des droits de l’homme caractérisées notamment par des
tueries, des rafles, des violences sexuelles, des actes de saccage et
des destructions de biens et des incendies de nombreux villages, ainsi
que des allégations d’existence de charniers. Les violences se sont
multipliées dès le 24 avril 2005, jour du scrutin avec de nombreux
affrontements dans les quartiers d’Atakpamé. Des jeunes de l’opposition
ont mené plusieurs actions violentes à la suite de la découverte de
nouvelles voitures contenant des urnes pré-remplies de bulletins de
votes. Ces urnes interceptées ont été brûlées par les jeunes. La FOSEP a
dû intervenir dans plusieurs bureaux de vote pour apaiser la situation.
Un groupe de sympathisants de l’opposition aurait tenté de détruire la
maison de l’adjoint au Maire en raison de son appartenance au parti RPT.
L’intervention de la FOSEP a permis de disperser ce groupe. Dans la nuit
du 24 au 25 avril 2005, le groupe serait revenu sur les lieux pour
détruire complètement la maison de l’adjoint au Maire. Toujours à
Atakpamé, les voitures de deux ministres avaient été brûlées devant le
commissariat de police. De nombreux biens appartenant à des particuliers
ont été pillés et détruits par les militants de l’opposition, dans la
journée du 24 avril, notamment un hôtel (le Relais des plateaux) et une
radio appartenant au Major Kouloum, ancien gendarme à la retraite proche
du RTP. Dans le village de Ayale, la FOSEP est intervenue pour mettre
fin à une bagarre entre un agent du Bureau de vote et un groupe de
jeunes. Quatre agents de la FOSEP ont été séquestrés par ce groupe.
Grâce à la médiation du Préfet, ils ont pu être libérés. Dans la soirée,
des barricades ont été mises en place dans certains faubourgs par des
jeunes de l’opposition. Des véhicules qui ramenaient les membres du
bureau de vote et les agents de la FOSEP ont été pris à partie par des
partisans de la coalition. Le Président du Bureau de vote a été brûlé
vif dans sa voiture avec les urnes. Des jeunes auraient aussi intercepté
un véhicule contenant des armes dont des flèches, des pilons de
mortiers, des coupes -coupes et des machettes. La voiture a été brûlée
avec son chauffeur. Les autres occupants de la voiture se sont enfuis
mais ils ont été aussitôt rattrapés et tués par le groupe de jeunes de
la coalition. A l’issue de cet incident, des barricades auraient été
placées au niveau des routes par des jeunes de l’opposition en vue
d’intercepter le Major Kouloum soupçonné d’être l’instigateur des
fraudes massives et le meneur des milices.
Le 25 avril 2005, des jeunes de l’opposition ont aussi essayé de brûler
la Préfecture. Les violences se sont accrues le 26 avril 2005, jour de
l’annonce provisoire des résultats de l’élection présidentielle donnant
la victoire au candidat du RPT. Plusieurs maisons appartenant aux
responsables et aux militants du RPT auraient été détruites par les
jeunes de la coalition pour montrer leur mécontentement. Vers 14h30, un
groupe de jeunes du RPT envoyé par le Major Kouloum serait allé
affronter les jeunes de l’opposition. Selon les témoignages recueillis,
le Major Kouloum aurait également fait venir à Atakpamé des renforts
armés composés de jeunes d’autres régions notamment du nord pour
apporter un soutien aux militants du RPT. Il semblerait que par mégarde,
les renforts auraient tirés sur leurs propres partisans. En se rendant
compte de cette méprise, ce groupe d’appui du RPT aurait commencé à
tirer de manière aveugle sur la population et les habitations. D’autres
informations communiquées à la mission corroborent l’idée que les
renforts armés étaient constitués d’éléments provenant d’autres régions
ou localités. Les éléments armés du RPT seraient entrés dans une maison
et auraient tué le propriétaire croyant avoir identifié le responsable
politique recherché qu’ils ne connaissaient pas. Conscient de cette
nouvelle méprise, les éléments armés seraient retournés sur les lieux et
auraient identifié la maison recherchée. Ils l’auraient définitivement
saccagée et brûlée. Ensuite, ils se seraient dirigés dans d’autres
quartiers notamment à Djama.
Il est actuellement difficile de chiffrer le nombre de personnes
décédées ou blessées au cours de ces graves affrontements et tueries.
Dans la période du 24 au 29 avril 2005, le Centre Hospitalier Régional
(CHR) a enregistré 94 personnes blessées dont 11 par balles et les
autres par des machettes, des haches ou au cours de bastonnades. Quatre
personnes sont décédées à l’hôpital à la suite des coups et blessures
reçues. Douze corps ont été apportés à la morgue du CHR. Toutes les
dépouilles ont été identifiées, sauf une, et remises aux familles. En
consultant le registre de la morgue, la mission a pu constater que le
nombre de morts enregistrés était plus élevé. 18 corps ont été
réellement enregistrés. Compte tenu des violents affrontements opposant
les militants des différents partis et les allégations de tueries, ce
nombre e personnes décédées et blessées semblent être en deçà de la
réalité. En effet, toutes les victimes ne sont pas allées au CHU et tous
les corps n’ont pas été transportés à la morgue de la ville. Des témoins
ont indiqué des chiffres allant de 120 à 200 morts pour les
affrontements et les tueries du 24 au 26 avril 2005. De nombreuses
personnes tuées au cours de ces violences auraient été ensevelies
notamment dans plusieurs charniers dissimulés dans la brousse.
De nombreux cas de violences sexuelles, d’arrestations et de déplacement
de la population dans le Préfecture de l’Ogou ont été rapportés à la
mission. Selon les autorités locales, cinq cas de viols ont été
enregistrés par la gendarmerie et la police. Les victimes sont des
femmes qui
auraient été systématiquement violées en présence de leur mari par les
militants du RPT ou les partisans de l’opposition. D’après les autorités
locales et les autres interlocuteurs rencontrés, le nombre de femmes
violées pourraient être plus élevé Il a aussi été rapporté à la mission
que des militaires auraient procédé à de nombreuses arrestations de
jeunes au niveau des quartiers et parfois dans des écoles. Les personnes
seraient toujours détenues dans des lieux tenus secrets. Malgré le calme
apparent qui prévaut à Atakpamé et ses environs, il a été souligné que
des arrestations arbitraires se poursuivent contre les jeunes de la
coalition. Tous les responsables des partis de l’opposition radicale ont
quitté la ville pour se réfugier dans les pays voisins. De nombreuses
personnes auraient fui leur maison en raison des incidents violents.
Près d’une cinquantaine de maisons auraient été saccagées et détruites.
De nombreuses voitures, des bars et des commerces auraient subi le même
sort. Près de 2385 personnes déplacées ont été recensées. Pendant sa
visite à Atakpamé, la Mission a pu s’entretenir également avec un groupe
d’une cinquantaine de familles déplacées, proche du RPT, qui sont logées
à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) avec leurs enfants. Ces familles
reçoivent une assistance prodiguée par des associations religieuses, des
organisations non gouvernementales et des institutions spécialisées
onusiennes. La Mission a également été informée que certains déplacés
seraient retournés dans leurs villages d’origine. Dans les environs d’Atakpamé,
des actes atroces auraient également été commis notamment dans le
village d’Olesse. La Mission n’a pas pu s’y rendre, mais il lui a été
rapporté que ce village de pêcheurs situé à 20 km au nord d’Atakpamé
aurait été incendié par un groupe de l’opposition. Ce village abritait
une grande communauté de ressortissants de l’Afrique de l’Ouest
notamment des nigériens, des maliens et des burkinabés installés au Togo
depuis de nombreuses années. La partie du village dans laquelle étaient
installées les communautés mentionnées ci-dessus aurait été saccagée et
brûlée. Ces actions auraient été commises contre elles en raison des
rumeurs rapportant qu’elles seraient allées voter dans un quartier
d’Atakpamé. En revanche, la partie habitée par la communauté ghanéenne
aurait été épargnée.
Le village de Kosikope aurait été détruit par les milices du RPT.
Au niveau des responsabilités, les autorités locales ont souligné que
les agents de la FOSEP et la police n’ont jamais fait usage de leurs
armes. Des consignes précises leurs avaient été données allant dans ce
sens. D’une manière générale, le nombre d’agents déployés était
insuffisant pour ramener l’ordre et faire face aux exactions commises.
En conclusion, les forces de l’ordre complètement débordées n’ont pas pu
protéger la population. Selon certains témoignages, elles auraient
parfois décidé délibérément de ne pas intervenir. De nombreux actes
délictueux et criminels auraient même été commis soit en leur présence
soit avec leur complicité passive ou active. Par ailleurs, la
responsabilité des leaders politiques ne peut être écartée. Dans la
période du 24 au 26 avril la plupart des violences auraient été
perpétrées par des groupes de l’opposition. Ces derniers auraient fait
usage principalement de machettes, de haches, de coupes -coupes, de
barres de fer et de toutes armes cloûtées pour porter parfois des coups
mortels et détruire des biens appartenant aux responsables du RPT ainsi
qu’à leurs militants. Ainsi, les leaders de la coalition n’ont pas
maîtriser la violence aveugle perpétrée par leurs militants. Ils n’ont
pas lancé de messages d’apaisement. Du côté du RPT, les responsabilités
sont également importantes. Selon les témoins, le siège du RPT à
Atakpamé aurait servi de centre de détention et de torture. Les noms des
dignitaires du RPT qui ont toujours semé la terreur dans la localité d’Atakpamé
et ses environs ont été communiqués à la mission. La plupart des témoins
rencontrés ont désigné notamment le Major Kouloum, comme l’auteur et le
meneur des tueries commises dans la Préfecture d'Ogou. Il aurait aussi
formé et armé les milices. Les informations recoupées par la Mission
indiquent qu’à la suite de la destruction de son hôtel et de sa radio,
le Major Kouloum aurait mené des actes de représailles se traduisant
notamment par une violence aveugle et extrême contre les responsables,
les partisans de l’opposition ainsi que d’autres personnes. De nombreux
témoins ont souligné également que dans la nuit du 24 au 25 avril 2005,
le Major aurait abattu six jeunes qui continuaient à détruire ses biens.
Par ailleurs, il aurait orchestré toutes les opérations de riposte en
réaction aux violences perpétrées par des militants et des sympathisants
de l’opposition ainsi que la venue des renforts venant apporter un appui
pour réprimer les militants de l’opposition.
4.2 ECLAIRAGE GENERAL SUR LES RESPONSABILITES
4.2.1 La responsabilité des forces de sécurité et l’existence d’une
stratégie de la répression
Les différentes rencontres avec les acteurs, les témoins, les
observateurs et les victimes de la crise togolaise permettent d’affirmer
que les forces de sécurité et les Forces Armées togolaises ont joué un
rôle majeur dans les actes de violations des droits de l’homme. Les
réactions des forces de sécurité étaient largement excessives par
rapport aux manifestations et aux actions des militants de l’opposition.
L’utilisation des unités d’élites de combat notamment les corps
militaires des Bérets rouges et des Bérets verts certains en provenance
du nord pour maintenir l’ordre dans toutes les villes importantes du
pays témoigne de la volonté de réprimer les manifestants après la
proclamation des résultats de l’élection. Les autorités étaient au
courant d’éventuelles actes de violence postérieures aux élections. Tous
les indices, notamment les déclarations et les mises en garde des
dirigeants de l’opposition, annonçaient clairement que les militants de
l’opposition allaient descendre dans les rues pour protester contre les
résultats de l’élection du 24 avril 2005. Aucune mesure préventive
sérieuse n’a été mise en oeuvre par les autorités nationales.
Les normes internationales souscrites par le Togo lient l’Etat et aussi
ses agents. Ainsi, les forces armées doivent respecter les droits de
l’homme dans l’accomplissement de leurs missions de sécurité et de
rétablissement de l’ordre. Le comportement de ces forces armées posent
le problème de la responsabilité du gouvernement devant les mécanismes
de surveillance des traités internationaux ratifiés par le Togo dans le
domaine des droits de l’homme. Ces forces togolaises ont violé les
normes élémentaires relatives aux droits de l’homme applicables aux
agents chargés du maintien de l’ordre et de la sécurité. Le recours à la
force ne semble pas avoir été toujours nécessaire ou proportionnée dans
toutes les situations.
Les autorités locales et nationales ainsi que la hiérarchie militaire
ont fait valoir que les forces de sécurité et l’armée n’avaient pas fait
usage de leurs armes. Les armes utilisées auraient servi à disperser les
manifestants par des tirs en l’air. Ces autorités ont également
mentionné que les armes pouvaient être utilisées seulement dans les cas
de légitime défense. Enfin, il a aussi été souligné que des règles et
consignes d’engagements avaient été clairement posées et interdisaient
notamment l’utilisation des armes à feu. En dépit de ces instructions
les forces de l’ordre et l’armée ont souvent fait un usage excessif de
leurs armes et ont apporté un appui aux militants du RPT. D’autres
structures de l’Etat ont également pratiqué des discriminations entre
les citoyens togolais. Il a été rapporté à la mission que les sapeurs
pompiers et les hôpitaux publics ont pratiqué des différences de
traitement dans la prise en charge des blessés. Des militants de
l’opposition ont été souvent lésés dans la prise en charge médicale. Ces
militants avaient même peur de se rendre dans les centres hospitaliers
publics pour ne pas s’exposer à la répression.
La mission a reçu des informations concordantes permettant de confirmer
l’existence d’une réelle stratégie de répression. Des règles
d’engagements interdisant l’utilisation des armes par les forces armées
et la police avaient été posées. Mais ces règles ont été bafouées à
plusieurs reprises. En recoupant, les informations, la Mission a
notamment pris connaissance du fait qu’environ 2500 soldats habillés en
civil et armés de coupes -coupes, machettes et gourdins cloutés auraient
été regroupés en unités de 200 pour porter un appui aux militants du RPT
et mener la répression au cours des manifestations. Les éléments des
Bérets verts et rouges auraient fait partie de ces effectifs. Par
ailleurs, 2500 coupes- coupes auraient été achetés à cet effet par
l’armée. Le deuxième dispositif mis en place aurait été constitué par la
nomination d’un Officier chargé d’encadrer les soldats devant porter un
appui aux militants et aux milices du RPT. Cet officier serait encore en
service auprès du RPT et de sa milice. Ce dispositif a été mis en place
au niveau national et régional. Au niveau régional, les troupes seraient
sous le commandement du Major Kouloum qui a sèmé la terreur dans la
préfecture de l’ Ogou et ses environs. Des militaires seraient aussi
venus du nord du pays pour apporter un appui aux militants et aux
milices du RPT et perpétrer des exactions à Lomé et d’autres localités.
A l’issue de leurs exactions, ils auraient reçu 20.000 francs CFA chacun
pour selon les traditions locales procéder à des cérémonies de
purification afin d’éviter d’être poursuivis par les esprits de leurs
victimes.
4.2.2 La responsabilité des partis politiques de la coalition de
l’opposition et de leurs militants
Les militants de l’opposition ont été à l’origine de plusieurs actions
violentes qui délibérées ou provoquées ont entraîné des réactions des
forces de l’ordre et des militants du RPT. Des militants de la coalition
ont délibérément porté atteinte à la vie et aux biens des ressortissants
des communautés étrangères vivant au Togo ainsi qu’à des militants et
sympathisant du RPT.
Leur responsabilité ne peut être écartée. Ces militants se sont à
plusieurs occasions transformés en milices politiques désorganisées
commettant des actes qui ont mis en danger la vie de personnes
innocentes et saccagé les biens et les propriétés de nombreux togolais.
Les informations obtenues par la Mission et notamment une analyse de la
chronologie des événements montrent qu’une grande part de responsabilité
incombe aux dirigeants de l’opposition dans les actes de violences et de
violations des droits de l’homme commis par leurs militants. Leur
absence de stratégie globale et coordonnée notamment au début de la
crise a eu pour conséquence principale le manque d’encadrement de leurs
militants que certains dirigeants ont littéralement lâché dans la rue
par des manifestations et des actes désorganisés et imprévisibles qui
leur ont coûté cher en pertes de vie humaine et en blessés.
4.2.3 La responsabilité des dirigeants politiques, des militants et des
milices du Rassemblement du Peuple Togolais
Les militants du RPT avaient organisé des manifestations pour soutenir
M. Faure Gnassingbéqui avait été désigné Président par l’armée. La
fréquence de ces manifestations avait augmenté dans les jours qui ont
suivi la démission de leur leader. Des affrontements ont eu lieu au
cours de ces manifestations. D’après les informations reçues, des
éléments de forces de l’ordre et de l’armée ont appuyé les actions de
militants du RPT armés de machettes, de coupes -coupes et de gourdins
cloutés au cours des affrontements avec les groupes de oppositions.
Il a été rapporté à plusieurs reprises à la Mission que les militants de
l’opposition étaient au tout début de la crise, à l’annonce du décès du
Président, plus déterminés et motivés que ceux du RPT. Cet avantage au
bénéfice de l’opposition aurait été temporaire. En effet, outre la
reprise en main de ses militants par les responsables du RPT, des
renforts provenant des forces de sécurité et de l’armée sont venus les
soutenir. En effet, la Mission a reçu des informations précises sur
l’existence d’une milice au sein du RPT placée sous le commandement d’un
membre influent du pouvoir. Des témoins ont fait état de camions de la
société SOTOCO, (société d’Etat) qui transportaient des militants et des
membres de la milice des régions du nord vers la capitale pour commettre
des agressions vers la capitale et d’autres villes du centre.
A Atakpamé, les milices du nord auraient joué un rôle important dans la
répression des militants et des sympathisants de l’opposition. Tous les
responsables du RPT ont néanmoins affirmé à la mission qu’aucune milice
n’a été constituée au sein de leur parti.
5. DIMENSION ETHNIQUE ET XENOPHOBIQUE DE LA CRISE POLITIQUE TOGOLAISE
La crise Togolaise s’est également traduite par une exacerbation du
facteur ethnique et xénophobe dans la vie politique et sociale de ce
pays. Trois manifestations majeures en ont constitué le révélateur :
- La tonalité nationaliste du discours d’hommes politiques et d’une
partie de la presse en réaction aux prises de positions extérieures sur
la crise politique du pays. Ainsi les déclarationsd’«amitié» du
Président Français au défunt Président et l’appui de la France au
processus électoral ont été politiquement interprétés comme la
confirmation du soutien de la France au pouvoir Togolais. L’appui au
processus électoral et l’avalisation des résultats de l’élection du 24
Avril 2005 par la CEDEAO ont fait l’objet de la même interprétation
d’hostilité par une partie de la société togolaise. Ces positions ont
été interprétées comme un soutien au « coup d’État constitutionnel » qui
a porté Monsieur Faure Gnassingbé au pouvoir.
- La volonté de conserver coûte que coûte la place centrale des kabyes
dans les structures du pouvoir.
- Le ciblage, dans la répression politique et dans la violence, de
certaines communautés étrangères et de certains groupes ethniques
internes tant par les forces de l’ordre que par des milices et des
militants des partis politiques.Des communautés étrangères et certains
groupes ethniques ciblés ont en conséquence, été victimes de
démonstrations d’hostilité et d’actes de violence particulièrement
graves. Les Français ont revécu le syndrome ivoirien: se traduisant par
des accusations de néocolonialisme, des menaces verbales, et des
atteintes aux biens. Les Allemands ont payé par le saccage et l’incendie
de l’Institut Goethe non seulement le vieux contentieux colonial mais
surtout l’asile accordée à l’ancien Ministre de l’intérieur Monsieur
François Boko . Les Libanais ont été ciblés à la fois pour l’image qui
leur est accolée de soutien traditionnel au régime du feu Général
Eyadema et pour leur prospérité relative dans un environnement de
pauvreté. Des Chinois et des Indiens ont fait l’objet d’actes
d’hostilité et surtout de pillages et de saccages de biens notamment de
nombreux commerces. Ces actes de vandalisme relèvent davantage de
motivations plus économiques que politiques. Les communautés d’origine
Ouest-africaine ont le plus souffert des violences notamment les
ressortissants du Niger, du Mali et du Nigeria qui ont été victimes des
exactions les plus graves.
La communauté nigérienne s’est vue imputée par des militants de
l’opposition la responsabilité de la validation des résultats
provisoires de l’élection du 24 Avril 2004 par la CEDEAO, présidée par
M. Mamadou Tandja, Président du Niger. La communauté nigérienne a
déploré la perte de quatre ressortissants tués au cours des violences
consécutives à l'élection présidentielle . Par ailleurs, des maisons
appartenant aux ressortissants nigériens ont aussi été pillées et
saccagées. La communauté Malienne a sans doute payé le tribut le plus
lourd aux violences à caractère xénophobe. Sept (7) ressortissants
maliens vivant à Adakpamé quartier populaire de Lomé ont été
littéralement lynchés et brûlés vifs et leurs cendres enterrés dans une
fosse commune. Un huitième a été tué dans un quartier proche. Le meurtre
de ces maliens dans le contexte de l’annonce des résultats provisoires
de l’élection présidentielle est attribué à des groupes proches de la
mouvance de l’opposition
La dimension ethnique des violences dont le Togo a été le théâtre entre
le 5 février et le 5 mai 2005 est également illustrée par certains
développements convergents concernant des communautés ethniques
Togolaises. Le ciblage ethnique d’abord dans le recours et le degré de
la violence a directement visé certaines communautés, selon une
identification politique attribuée sur la base de l’origine ethnique des
dirigeants politiques. C’est sur cette base que des citoyens Togolais
d’origine Kabiyé (ethnie du Président défunt) ou d’origine Ewé (ethnie
de son principal opposant Gilchrist Olympio) ont fait l’objet de
violences systématiques, respectivement de la part de militants de la
coalition (le principal front de l’opposition) ou du RPT (le parti au
pouvoir). Ensuite des membres de la communauté musulmane identifiés
selon certains signes comme le voile pour les femmes ou le caftan pour
les hommes ont été victimes d’agressions et de destructions de biens,
parce que cette communauté est traditionnellement perçue comme favorable
au Président Eyadema.
Mais le développement le plus significatif de l’instrumentalisation du
facteur ethnique dans la violence politique est l’acheminement par
camions de centaines de militants ou miliciens de la région nord vers
les agglomérations du sud pour, selon des témoignages concordants,
procéder, avec une violence aveugle, à des tueries et des destructions
de maisons. Ces commandos civils, identifiés comme d’ethnies du nord
notamment Kabiyé auraient clamé selon certains témoignages, au cours de
leurs exactions contre les militants et sympathisants de l’opposition, «
venir faire la guerre au sud et garder le pouvoir». La preuve non
seulement de leur provenance extérieure et donc de leur méconnaissance
des lieux envahis mais également de leur mission de liquidations
physiques et de destructions aveugles a été illustrée, notamment à
Atakpamé, par le fait que ces commandos ont de manière indiscriminé
également tué de nombreux militants du parti au pouvoir, le RPT, et
saccagé leurs biens et leurs maisons. Cette éthnicisation de la
répression a entraîné en représailles le ciblage de personnes d’ethnie
Kabyè par des militants de l’opposition.
Si les violences consécutives au décès du Président Eyadema se sont
traduites par une exacerbation du facteur xénophobe et ethnique, c’est
parce que le processus de polarisation ethnique était d’ores et déjà en
cours pendant la longue période du règne du Président Eyadema. En effet
la pérennité du régime, environ une quarantaine d’années, est
généralement expliquée par deux instruments politiques: une gestion
ethnique et clanique du pouvoir et l’instauration d’une culture de
violence et de terreur. L’origine ethnique, notamment Kabyè, et
l’appartenance ou l’allégeance au clan Eyadema, plus que toute forme
d’idéologie politique ont constitué les critères fondamentaux de
nomination aux postes les plus importants de l’appareil d’Etat et en
particulier dans l’armée, l’appareil sécuritaire et les structures de
gestion et de contrôle de l’économie. Bien que la société Togolaise,
profondément multiethnique dans sa composition ne connaisse pas de
tradition profonde de xénophobie, la crise actuelle a révélé que
l’instrumentalisation politique progressive du facteur ethnique a
insidieusement structuré les mentalités et les comportements et engendré
une dynamique de polarisation ethnique et de xénophobie qui doit être
pris en compte dans toute solution politique durable de la crise.
6. IMPACTS DE LA CRISE TOGOLAISE AU NIVEAU INTERNE ET SOUSREGIONAL
6.1 Impacts internes de la crise
6.1.1 Augmentation du nombre des personnes déplacées internes
La gravité de la violence et des violations des droits de l’homme,
notamment le nombre des victimes et la destruction massive des biens et
des propriétés ont entraîné la fuite de familles entières de leurs
maisons et des villes et des localités où elles ne se sentent plus en
sécurité.
Les chiffres des personnes déplacées internes varient entre 15.000 et
16.000. Les personnes déplacées ont majoritairement fui les violences et
les exactions commises à partir du 24 avril 2005. La mission a été aussi
informée de quelques cas de départs dès le 5 février 2005. Ces personnes
ont préféré partir par crainte du désordre ou du chaos que pourrait
provoquer le décès du Président de la République.
Près de 4.000 personnes auraient quitté Lomé et sa périphérie. Dans la
région de la Préfecture de l’Ogou, notamment à Atakpamé, de nombreuses
personnes originaires du nord du pays sont parties vers Kara et d’autres
localités du nord. Elles ne se sentaient pas en sécurité dans les
localités du sud du pays. Elles craignaient des représailles contres les
Kabiyè et les militants du RPT. Ainsi, le clivage ethnique, les
violences, la répression et les rumeurs ont été des éléments
déclencheurs des déplacements de population.
Ces déplacements ont des incidences sur l’économie du pays qui est déjà
en régression. Des champs cultivables ont été abandonnés. Les
destructions et les pillages massifs des commerces ont ralenti les
activités économiques.
6.1.2 Détérioration de la situation au niveau de la sécurité et
allégations de circulation des armes et tous autres trafics
Depuis le 5 février 2005, la situation des droits de l’homme et la
sécurité se sont dégradées au
Togo. La mission a eu des informations faisant état d’une augmentation
des actes de banditisme et des trafics internes et externes à partir du
Togo vers les pays voisins. De nombreuses armes seraient actuellement en
circulation.
Des fonctionnaires des Nations Unies, des membres du Corps diplomatique,
des ressortissants
des communautés étrangères ainsi que de nombreux togolais ont été
victimes d’actes de
banditisme notamment des vols à main armée dans les résidences, des vols
de voitures et des braquages. Des phases de sécurité ont été élevées par
l’ONU dans certaines régions du pays.
Cela a entraîné l’évacuation du personnel non essentiel des
organisations internationales vers les pays voisins pendant une certaine
période. Enfin, des exactions ont été perpétrées par des
coupeurs de route sur les axes Sokodé,-Atakpame et Sokode-Bassar.
Le Togo un pays de transit entre le Ghana et le Nigeria est
instrumentalisé dans plusieurs trafics notamment les trafics d’armes
légères, de drogues, d’enfants, de véhicules volés et d’alcool
frelaté. La mission a eu des informations sur l’existence d’un important
trafic de drogue en provenance de la Colombie passant par Lomé. En effet
l’Afrique de l’Ouest est en train de devenir une plaque tournante majeur
du trafic international de drogue venant notamment de l’Amérique latine.
La destination de ce trafic serait l’Europe.
En ce qui concerne la circulation des armes légères, la mission a été
informée par la police des exactions commises par des militants et des
partisans de l’opposition. Au cours de l’attaque du Commissariat d’Aného,
des groupes de jeunes et des militants de l’opposition ont subtilisé des
armes et des munitions. Dans d’autres localités, des militants de
l’opposition auraient aussi volé
du matériel de transmission de la Police. D’une manière générale, la
mission a reçu des témoignages concordants sur des achats massifs de
machettes par les militants et les jeunes des principales formations
politiques du pouvoir comme de l’opposition. Enfin, des rumeurs
circulent aussi sur la présence d’éléments libériens vers la frontière
du Burkina Faso et du Bénin. Des rumeurs de circulation des armes dans
les camps de réfugiés ont aussi été rapportées à la mission. Tous ces
éléments pourraient entraîner une déstabilisation de la sousrégion
et une instabilité profonde et durable au Togo. Face à la détermination
des réfugiés de ne pas retourner au Togo tant que les conditions de
sécurité et de changements politiques ne sont pas réunies, de nouvelles
tensions risquent de surgir. Il est à craindre une radicalisation de la
position des réfugiés, ainsi que des infiltrations et des manipulations
politiques.
Le trafic des enfants est important au Togo. Il alimente souvent les
pays de la sous- région notamment la Côte d’Ivoire où les enfants sont
exploités dans les plantations. Ce trafic alimente également le marché
interne. Les enfants des villages sont souvent exploités au sein des
familles d’accueil dans les grandes localités où ils travaillent dans
des conditions déplorables et souvent assimilables à une forme moderne
d’esclavage. En outre ces enfants ne sont pas scolarisés. Pendant les
incidents survenus au Togo, quarante six (46) enfants accompagnés de six
(6) adultes ont été arrêtés à la frontière. Ces enfants devaient être
acheminés vers la Côte d’Ivoire pour travailler dans les plantations.
6.2 Impact sous - régional de la crise
De nombreux togolais ont franchi les frontières pour trouver refuge au
Ghana et au Bénin.
Selon les informations communiquées, les départs commencés dès le
5février sont devenus massifs à partir du 24 avril, date du scrutin de
l’élection présidentielle et le début de l’ouverture des frontières. En
effet, les autorités togolaises ont décidé de fermer toutes les
frontières pendant le déroulement du processus électoral. A partir du 24
avril, près de 2000 togolais franchissaient chaque jour les frontières
du Togo pour trouver refuge au Bénin au Ghana.
6.2.1 Afflux des réfugiés au Ghana
La mission s’est rendue à la frontière entre le Togo et le Ghana pour
recueillir des témoignages des réfugiés togolais. Le chiffre des
réfugiés togolais au Ghana varie entre 15.000 et 16.000.
Les réfugiés sont accueillis au sein des communautés villageoises
situées à la frontière. Les réfugiés aident les communautés d’accueil
dans l’exécution des travaux des champs. Les communautés ont mis à la
disposition des réfugiés des emplacements. La coexistence entre les
populations semble assez pacifique. En effet, les mêmes ethnies se
retrouvent de part et d’autres des frontières ce qui est de nature à
faciliter l’intégration des réfugiés.La mission a eu des entretiens avec
le Chef traditionnel d’Afflao et des réfugiés. Le Chef traditionnel d’Afflao
a demandé à la mission d’insister pour que les chefs traditionnels
soient associés aux tables rondes et à toutes prises de décisions
relatives à la crise togolaise et la situation des réfugiés. Il a aussi
mis l’accent sur la solidarité des communautés d’accueil en direction du
peuple togolais et la nécessité de fournir rapidement de l’aide pour
assister les réfugiés ainsi que les communautés d’accueil.
A Afflao, la communauté de réfugiés est majoritairement composée de
femmes, d’enfants et de quelques jeunes. Ces personnes ont fui les
exactions commises à Lomé notamment les fouilles systématiques des
maisons, et les actes d’intimidation contre les militants et toutes
personnes ayant été en relation avec l’opposition, dite radicale.
Certains réfugiés seraient partis car leurs noms figuraient sur des
listes des personnes à arrêter. Les réfugiés semblent assez désoeuvrés.
La Mission a été informée des efforts de mobilisation croissante des
autorités ghanéennes. Les services gouvernementaux renforcent leur
collaboration avec le HCR. Néanmoins, les réfugiés ont informé la
mission qu’ils commencent à déceler des actes d’hostilité de la
population. Cette dernière commencerait à considérer les réfugiés comme
un poids économique et une nuisance sociale. Des incidents ont été
rapportés à la mission. Le HCR s’emploie à apaiser les tensions en
soutenant aussi les communauté d’accueil et en menant des actions de
sensibilisation.
Certains réfugiés souhaitent quitter le Ghana mais n’ont nullement
l’intention de retourner au Togo en raison des informations ou des
rumeurs faisant état de la poursuite d’arrestations nocturnes, de
chasses à l’homme et de l’absence de changements majeurs au niveau
politique.
6.2.2 Afflux des réfugiés au Bénin
Près de 22. 000 réfugiés togolais se trouvent sur le territoire du
Bénin. La majorité des réfugiés sont localisés dans la Préfecture de
Come. Au Bénin, les réfugiés sont regroupés dans des camps. Certains ont
été accueillis au sein des familles notamment à Cotonou. La mission a
visité plusieurs camps à la frontière notamment le camp de transit de
Hillacondji, d’Agame et de Come.
La mission est impressionnée par l’accueil réservé aux réfugiés togolais
par les autorités béninoises et surtout par l’appui apporté aux
institutions spécialisées des Nations Unies et aux associations locales
dans l’assistance aux réfugiés.
L’assistance aux réfugiés est prodiguée de matière exemplaire par les
institutions onusiennes notamment le HCR et l’Unicef, en coopération
avec les organisations non gouvernementales béninoises et
internationales notamment Caritas, la croix rouge béninoise, PLON bénin,
et Terre des hommes. Ces organisations font un travail d’accueil et de
prise en charge remarquable au niveau de la santé, de l’éducation et de
la réinsertion sociale. Les réfugiés sont associés à la gestion des
camps à tous les niveaux. L’Unicef a réussi à organiser des cours pour
les élèves et les étudiants des camps par les enseignants Togolais
réfugiés Les camps sont peuplés de nombreux jeunes hommes, des femmes et
des enfants non accompagnés.
La mission a eu aussi des entretiens à l’hôpital de Come avec des
réfugiés qui ont été blessés par balles et par machettes au cours des
évènements survenus au Togo. La mission a ainsi pu constater l’ampleur
des blessures physiques ainsi que des séquelles et des traumatismes
psychologiques et moraux. Ces blessés reçoivent une bonne prise en
charge par l’hôpital de Come.
La plupart des réfugiés togolais présents au Bénin ont fui les violences
survenues à Aného, à Atakpamé et à Lomé. La mission a notamment
recueilli de nombreux témoignages de responsables politiques locaux, de
militants et de sympathisants de l’opposition ainsi que de citoyens
Togolais apolitiques. Des réfugiés ont été témoins et victimes de
certaines violences survenues à Aného notamment les destructions de la
radio lumière et de l’hôtel de l’union et des exactions de certains
hauts responsables militaires. Certains militants ont fui en raison des
actes
d’intimidation exercés contre eux. Des rumeurs font état l’existence de
listes de personnes à réprimer circulant à Lomé et dans les autres
localités. Vraies ou fausses ces rumeurs auraient incité plusieurs
personnes à fuir.
Malgré la participation de certains responsables de l’opposition «
modérée » et de l’opposition « radicale » au sein du gouvernement
d’union nationale, les réfugiés déclarent ne pas être prêts
à retourner au Togo. Le retour est conditionné à la réunion de réelles
garanties de sécurité et des changements politiques démocratiques
crédibles. En effet, les responsables politiques de l’opposition qui ont
intégré le gouvernement sont contestés par les partisans et les
militants de l’opposition. Les réfugiés sont profondément traumatisés
par les rafles, les chasses à l’homme et surtout la violence et la
répression aveugle perpétrées par les forces de l’ordre, l’armée et
lamilice du RPT.
6.3 Positions et actions du Gouvernement face aux déplacements des
populations
Les autorités togolaises, tant les responsables des services de maintien
de l’ordre et des militaires que les responsables politiques, ont une
lecture politique de la question des réfugiés togolais et des personnes
déplacées. Ces autorités ont fait valoir auprès de la Mission à maintes
reprises que les réfugiés ou les personnes déplacées ont fui en raison
des infractions et des crimes qu’ils auraient commis et seraient en fait
à la recherche d’avantages économiques et sociaux garantis dans les
camps, ainsi que la possibilité d’obtenir des visas des pays
occidentaux. Certains ministres ont aussi souligné que le HCR et
d’autres institutions spécialisées des Nations Unies ont mené une
politique d’incitation au départ et auraient augmenté les chiffres
concernant les départs des togolais vers les pays voisins.
Au cours de ses entretiens avec certaines autorités togolaises, la
Mission a régulièrement exprimé sa vive préoccupation face à ces
discours réducteurs, signes non seulement de l’absence de prise de
conscience de la profondeur et de la gravité de la question des réfugiés
mais également de l’absence d’une volonté politique pour sa solution
durable.
La position du gouvernement semble néanmoins évoluer progressivement. En
effet, le gouvernement a mis en place une commission nationale d’enquête
chargée entre autres d’établir les préjudices subis à la suite des
violences et un Haut Commissariat aux Rapatriés et à l’Action
humanitaire chargé d’oeuvrer au retour des populations déplacées et des
réfugies en étroite coordination et coopération avec les institutions et
les organismes humanitaires et des droits de l’homme. Ainsi l’heure est
à la concertation pour trouver des solutions rapides afin de faciliter
le retour et la réinsertion des rapatriés et des personnes déplacées
internes. La Mission a noté avec intérêt toutes ces initiatives prises
par le gouvernement. Actuellement, la crise togolaise, fondamentalement
politique, se traduit par une crise de défense et de protection des
droits de l’homme et également par une crise humanitaire grave. Le
Président Faure Gnassingbé a fait part à l’Envoyé spécial de sa volonté
de trouver une solution durable à la question des réfugiés. Les partis
de l’opposition rencontrés par la Mission ont également souligné
l’importance et l’urgence du règlement de la question des réfugiés.
7. CONCLUSIONS ET RECOMMANDATIONS
7.1 CONCLUSIONS
Le contexte politique de la crise Togolaise est marqué par trois
facteurs qui donnent sens et signification aux événements qui se sont
déroulés du 5 février (annonce du décès du Président Eyadema) au 5 mai
2005 (prise de fonctions du Président élu, M. Faure Gnassingbe):
- Le sentiment de surprise générale à l’annonce du décès du Président
Eyadema découlant de la perception tant dans la classe politique que
dans la société de la nature inébranlable du régime après une
quarantaine d’années de règne.
- La situation générale d’impréparation à la succession ainsi ouverte
illustrée par deux pulsions politiques contradictoires et porteuses
d’une dynamique d’affrontement. La peur au sein du régime de la perte du
pouvoir avec la disparition soudaine de son seul et unique pilier, son
axis mundi, accentuée par la provocation d’un vide institutionnel en ce
qui concerne la succession et dans le même esprit l’espoir irraisonné
plus émotionnel que politique de la part de l’opposition et de la
société togolaise notamment dans ses couches les plus dynamiques, les
défenseurs des droits de l’homme, la jeunesse et les femmes, de la
possibilité soudaine du changement et de l’instauration d’un régime
démocratique.
- L’improvisation et la précipitation du coté du pouvoir illustrées par
les conditions de l’annonce par l’armée de la désignation de M. Faure
Gnassingbé pour succéder à son père. Du côté de l’opposition, handicapée
par des rivalités de personnalités, la seule stratégie s’est centrée sur
une mobilisation de la rue à travers des manifestations improvisées des
militants afin de forcer le changement et de s’opposer à la décision de
l’armée.
En outre, les rencontres avec les divers interlocuteurs ont permis à la
Mission de vérifier l’existence d’une réelle stratégie de la tension
orchestrée par un groupe occulte au coeur du pouvoir: ce groupe, face à
l’imprévu, semble s’être fixé comme horizon unique la conservation coûte
que coûte du pouvoir.
En conséquence, la crise consécutive au décès du Président Eyadema, par
l’extrême gravité de la violence politique qui l’a accompagnée, le
bricolage constitutionnel qu’elle a suscité et l’instrumentalisation
politique du facteur ethnique et xénophobe dont elle a été le cadre, se
structure autour de trois enjeux majeurs relevant des droits de l’homme
:
- la prégnance dans l’ensemble de la société d’une culture de violence
fondée, après plus
de trente ans de régime non démocratique, sur le credo du recours à la
violence comme
méthode privilégiée de conservation ou de conquête du pouvoir et
l’érosion consécutive du sentiment démocratique.
- Le principe de l’impunité érigé par le pouvoir comme légitimation de
la culture de violence et socle de la solidarité politique des membres
de l’appareil répressif d’Etat.
- La dynamique de polarisation ethnique et xénophobe en cours dans la
société Togolaise
découlant de la gestion ethnique et clanique durable du pouvoir qui a
engendré dans la mentalité collective la tendance à une lecture ethnique
des clivages politiques.
Ces tendances lourdes éclairent les faits principaux mis à jour par la
Mission :
- Le caractère massif et la gravité des actes et des manifestations des
violations des droits
de l’homme attestées par le nombre élevé des victimes (entre 400 et 500
morts et des milliers de blessés), l’ampleur des disparitions,
l’utilisation à grande échelle de la torture et de traitements inhumains
et dégradants, les destructions systématiques et organisées des biens et
des propriétés.
- La responsabilité principale de la violence politique et des
violations des droits de l’homme
de l’ensemble de l’appareil répressif et sécuritaire de l’Etat (Police,
gendarmerie, forces armées tous corps confondus) en coordination avec
des partisans organisés du pouvoir
politique (notamment les militants et les groupes non institutionnels
et/ou milices du RPT) pendant toute la période du 5 février au 5 mai et
en particulier dans le contexte de l’élection présidentielle du 24 avril
2005.
- Le rôle important des militants des partis d’opposition tant dans la
montée de la tension politique dans la période du 5 février (annonce du
décès du Président Eyadema) au 24 avril 2005 (élection présidentielle)
que dans la commission d’actes graves de violence ayant entraîné de
nombreuses victimes et des saccages et des destructions de biens et des
propriétés de militants ou supposés tels du parti au pouvoir.
- L’impasse politique totale avec l’échec de la constitution d’un
gouvernement d’union
nationale crédible incluant les principaux partis de l’opposition dite
radicale.
7.2 RECOMMANDATIONS
L’objectif fondamental de ces recommandations est de mettre en branle
une dynamique qui par la promotion et le respect des droits de l’homme
est de nature à faciliter, à préparer et à accompagner la nécessaire
solution politique durable à la crise togolaise.
7.2.1 Observation préliminaire
Persistance d’une culture de violence et de violations des droits de
l’homme : La culture de la violence, fondement de la pérennité du
pouvoir du Président Gnassingbé Eyadema constitue une dimension
importante des violations des droits de l’homme sous son règne et un
facteur explicatif de la montée de la violence après son décès. Les
mécanismes opératoires de cette culture sont d’une part le silence sur
la réalité des actes et les pratiques de terreur, de répression et
d’autre part l’impunité totale pour leurs responsables, commanditaires
et exécutants. La restauration et la promotion des droits de l’homme au
Togo passe par l’éradication de ces mécanismes.
7.2.2 Recommandations principales
1. Nécessité d’une réconciliation nationale fondée sur les principes de
vérité et de justice et de réconciliation.
Le tryptique Verite-Justice-Reconciliation devrait constituer le
fondement central de tout programme durable de règlement en profondeur
de la crise Togolaise. La vérité est l’acte fondateur initial de la
réconciliation d’un peuple profondément traumatisé et divisé par une
longue dictature ainsi que par l’ampleur et la gravité de la violence
politique de l’Etat.
Le principe de vérité doit se traduire par la mise en lumière complète
et objective des actes de violations des droits de l’homme, de la nature
et des circonstances de ces actes, des listes des victimes, des
disparitions, de l’évaluation des biens et des propriétés détruits et de
la détermination des responsabilités. La mise en lumière de la vérité
doit constituer un exercice démocratique de nature à favoriser le
processus de règlement politique, par la participation à son émergence
de tous les acteurs politiques et de la société civile du Togo. La
Commission nationale d’enquête mise sur pied par le Président Faure
Gnassingbe ne bénéficie pas à ce stade de la crédibilité nécessaire pour
constituer l’instrument central de l’émergence de la vérité. En effet,
la Commission a été créée avant la formation du Gouvernement d’Union
Nationale. Elle ne comprend pas des représentants des organisations non
gouvernementales des droits de l’homme apolitiques, crédibles et
impartiales. J’encourage les autorités togolaises à réviser le mandat et
la composition de la Commission sur la base du double principe de la
plus large concertation et représentativité démocratiques et de
l’indépendance de ses membres par rapport au pouvoir politique. Le
principe de justice doit constituer une mesure emblématique
d’éradication de l’impunité, source profonde de la perpétuation de la
violation des droits de l’homme et terreau de la culture de violence. La
punition des principaux responsables des violations massives des droits
de l’homme constituerait une mesure cathartique indispensable pour
ancrer la foi démocratique dans l’esprit du peuple Togolais. Cette
mesure suppose une justice crédible à même de mener des enquêtes
indépendantes et impartiales respectueuses à la fois des droits de la
défense et des droits des victimes à la vérité et à une réparation
équitable. De même la mise en place d’un système permettant aux familles
affectées de retrouver les disparus aiderait aussi la société togolaise
à se réconcilier avec elle-même. L’ONU devrait en conséquence demander
un accord sur ce principe et également à la fois un engagement pour la
réorganisation de l’ensemble du système judiciaire ainsi que la
supervision de cette réorganisation sur la base du principe
d’indépendance de ce système et de sa conformité aux normes et aux
principes des instruments internationaux ratifiés par le Togo.
2. Une mission de haut niveau (ONU/ CEDEAO) devrait être envisagée pour
souligner la centralité de la question des droits de l’homme dans la
crise ainsi que, la détermination et l’engagement de l’ONU à trouver des
solutions de sortie de crise. Cette visite permettra d’éclairer non
seulement avec le Gouvernement mais également avec l’opposition, les
mesures les plus urgentes à mettre en oeuvre à la lumière du rapport et
des autres mesures urgentes.
3. La crise togolaise est une crise politique avec d’importantes
répercussions sur la protection de la population civile et la situation
des droits de l’homme. La question des droits de l’homme est au coeur de
la culture de violence et d’impunité du système politique Togolais
depuis une quarantaine d’années. La promotion, le respect et le
renforcement des droits de l’homme doivent donc constituer le socle de
la construction de la démocratie au Togo. Dans cette optique, j’étudie
les diverses options pour renforcer notre capacité sur le terrain à
oeuvrer à un meilleur respect des droits de l’homme et de l’Etat de
droit au Togo en vue d’aider à la construction dans la durée d’une
véritable culture des droits de l’homme.
7.2.3 Propositions de recommandations à l’attention du Gouvernement
togolais
4. Le Gouvernement devrait faciliter et montrer sa détermination à
s’engager dans un processus de réconciliation nationale par la
réouverture de négociations avec toutes les composantes de l’opposition
et de la société civile pour la mise sur pied d’un gouvernement d’union
nationale représentatif de toutes les composantes politiques et de la
société civile et crédible auprès de l’opinion. Un processus de dialogue
est en cours, illustré par la rencontre récente à Rome sous l’égide de
la communauté de Saint Egidio, du Président Faure Gnassingbé avec
l’opposant Gil-Christ Olympio, suivi d’une autre rencontre à Lomé avec
les autres leaders de l’opposition dite radicale.
5. Le principe de la réforme démocratique en profondeur de l’armée doit
constituer un élément central des négociations politiques devant mener à
la composition d’un gouvernement d’union nationale représentatif et
crédible. Cette réforme sous lasupervision des Nations Unies, devrait
viser à transformer en profondeur l’armée togolaise en une armée
républicaine et apolitique, représentative de la société togolaise dans
sa diversité culturelle et ethnique et respectueuse des droits de
l’homme. La promotion des droits de l’homme constitue une dimension
centrale de cette réforme.
6. Toutes les milices et les autres groupes non institutionnels
notamment les milices du RPT et celles de l’opposition doivent être
impérativement démantelées par le nouveau gouvernement d’union
nationale.
7. Le principe de la révision de la Constitution et un accord sur les
conditions et les voies et moyens de l’organisation des prochaines
élections présidentielles, législatives et locales, devraient constituer
une priorité du nouveau gouvernement d’union nationale sur la base de
l’assistance technique de l’ONU en coopération avec l’Union Africaine et
la CEDEAO.
Cette mesure sera un signe fort en direction de la société civile
togolaise et une étape majeure de l’instauration de la démocratie ainsi
qu’un facteur favorable, par la mobilisation politique qu’elle implique,
du retour des réfugiés.
8. Le Gouvernement est encouragé à répondre favorablement aux demandes
de visites formulées par les Rapporteurs spéciaux de la Commission des
droits de l’homme, le groupe de travail sur les disparitions forcées et
la Représentante spéciale du Secrétaire général pour les défenseurs de
droits de l’homme. Ces visites pourraient contribuer à la mise en oeuvre
du processus Vérite-Justice-Reconciliation.
9. Le Gouvernement devrait s’engager à fournir régulièrement des
rapports aux organes créés en vertu des instruments internationaux des
droits de l’homme. Par cette action, ces mécanismes pourront aider au
mieux le Gouvernement dans la mise en oeuvre au niveau national des
normes relatives aux droits de l’homme.
10. Le Gouvernement devrait ratifier la Convention internationale sur la
protection des droits de tous les travailleurs migrants et les membres
de leur famille.
11. Le Gouvernement est invité à prendre en coopération étroite avec mon
Bureau les dispositions légales, administratives et institutionnelles
nécessaires tendant à la reconnaissance et au respect de l’indépendance
et de la liberté d’action des organisations non gouvernementales, de
défense des droits de l’homme.
12. La Mission a pris bonne note de la volonté du Gouvernement de faire
un travail visant à évaluer les préjudices subis par l’Etat et toutes
les autres victimes. Ces efforts devront être complétés par la mise en
place d’un mécanisme institutionnel chargé de recenser, de réparer et
d’indemniser équitablement les victimes dont les biens et les propriétés
ont été détruits. Le Président du Togo a fait part à mon Envoyé spécial
de sa volonté d’opérer les réformes nécessaires à l’instauration de la
démocratie et à la promotion des droits de l’homme au Togo.
7.2.4 Propositions de recommandations à l’attention de l’Organisation
des Nations Unies et de la Communauté internationale
13. Le Système des Nations Unies pourrait contribuer sur le plan
technique au règlement politique de la crise Togolaise et à court terme
au déblocage de l’impasse politique actuelle par une stratégie
inter-institutionnelle de promotion d’un traitement démocratique et
concerté (avec tous les partis politiques) des questions les plus
urgentes à savoir: la promotion des droits de l’homme et le retour des
réfugiés. Toutes initiatives et mesures devraient être prises en
concertation avec l’Union Africaine et la CEDEAO, ainsi que l’Union
Européenne dont la mise en oeuvre des vingt deux (22) engagements
constitue une étape importante du règlement durable de la crise
Togolaise.
14. Les organes, les organisations et les institutions des Nations Unies
sont invités dans le cadre de la promotion des droits de l’homme au Togo
à accorder une assistance substantielle aux organisations non
gouvernementales de défense des droits de l’homme et d’action
humanitaire notamment par des moyens financiers, techniques et de
formations adéquates.
15. La Communauté internationale devrait exhorter le gouvernement
togolais à adopter une attitude constructive sur la question des
populations déplacées et des réfugiés notamment en amorçant aussi un
dialogue avec l’opposition dite radicale et tous les autres acteurs
sociaux nationaux sur la situation des personnes déplacées internes et
les réfugiés. J’encourage la communauté internationale de faire preuve
de solidarité en apportant d’importantes contributions aux plans
d’urgence des institutions spécialisées onusiennes et de leurs
partenaires en direction des réfugiés et des personnes déplacées
internes. Par ailleurs, la Mission a recommandé que les institutions
spécialisées de l’ONU ainsi que mon Bureau apportent un appui au Haut
Commissariat aux Rapatriés et à l’Action humanitaire afin de faciliter
le retour des réfugiés et des personnes déplacées dans les conditions
conformes au respect des règles humanitaires, des principes directeurs
relatifs aux personnes déplacées à l’intérieur de leur pays et des
droits de l’homme.
16. La Communauté internationale devrait apporter un appui financier et
logistique aux efforts déployés par l’ONU, les autorités nationales et
les organisations non gouvernementales pour venir en aide aux réfugiés,
aux rapatriés ainsi qu’aux personnes déplacées internes.
17. La Mission a encouragé la communauté internationale à apporter un
soutien financier à toute action de l’ONU visant au renforcement de la
promotion et la protection des droits de l’homme et à l’instauration de
la démocratie au Togo.
ANNEXES PUBLIQUES
Annexe 1. Termes de références de la Mission
Annexe 2 Annonce du décès du Président Eyadema par le Premier ministre
et les
Forces Armées Togolaises
Annexe 3 Projet de présentation des faits du 5 février au 4 mai 2005 sur
la situation
avant, pendant et après l’élection présidentielle du 24 avril 2005-
Présenté
, par S.E.M. Abass Bonfoh, Président de l’Assemblée nationale (ex-
Président de la République par intérim
Annexe 1. Termes de référence
MISSION D’ ETABLISSEMENT DES FAITS
I. Objectifs de la Mission d'établissement des faits
• Etablir les circonstances qui ont mené aux violations alléguées des
droits de
l’homme au Togo entre le 5 Février et le 5 Mai 2005.
• Vérifier les rapports faisant état de ces allégations et compiler des
informations sur la nature, les causes et les auteurs des violations
commises principalement à Lomé, à Atakpamé, à Aného, à Kpalimé ,à Sokodé
et à Mango.
• Evaluer les questions de droits de l’homme en relation avec la tenue
de l’élection présidentielle d’avril 2005.
• Evaluer les causes et les conséquences des violations selon une
approche sous-régionale en mettant tout particulièrement l’accent sur
les potentiels facteurs aggravant pour la situation des Droits de
l’homme au Togo.
• Préparer un rapport à l’attention du Haut Commissaire, en intégrant
des recommandations visant à combattre l’impunité pour les violations de
droits de l’homme et en suggérant des actions pour prévenir toute
nouvelle violence.
II. Composition de la Mission
La Mission sera menée par un ou deux Experts reconnus dans le domaine
des droits de l’homme. Ces derniers seront nommés par le Haut
Commissaire et seront assistés par un secrétariat composé de trois à
cinq fonctionnaires du Bureau du Haut Commissariat aux Droits de Homme.
III. Méthodes de Travail
1. La Mission se déroulera sur une période de deux semaines.
2. La langue de travail de la Mission sera le français.
3. Afin d'accomplir son mandat, la Mission :
• Recevra des informations et tous autres documents de sources
gouvernementales et non gouvernementales ;
• Conduira des visites in situ et des entretiens, afin d'obtenir des
informations complémentaires, de recueillir les preuves et les
témoignages et de vérifier les faits. Ceci suppose l'accès illimité et
libre de la Mission à tous les endroits où les personnes peuvent avoir
pris refuge ou être retenues.
• Interrogera les victimes, les témoins, et les autres personnes
impliquées par les allégations de violations des droits de l’homme au
Togo. Certains témoignages seront recueillis au Ghana et au Bénin auprès
de réfugiés togolais. Ceci inclura également la possibilité de recevoir
des preuves en provenance des témoins et des organisations basés hors du
Togo, qui souhaiteraient fournir des informations par soumissions
écrites, ou au cours d’entretiens menés à l'étranger.
4. Dans la réalisation de son mandat, la Mission bénéficiera des
privilèges et des immunités en conformité avec la Convention de 1946 sur
les Privilèges et les Immunités des Nations Unies. Ceux-ci s'étendront à
tous leurs documents et leurs effets.
5. La Mission bénéficiera de la liberté de mouvement sur tout le
territoire du Togo ainsi que du libre accès à tous lieux et à toutes
personnes qu’elle jugera indispensable à la bonne exécution de son
mandat, y compris les représentants des autorités nationales ou locales,
des organisations et tout individu, en conformité avec les Règlements de
Sécurité de Nations Unies.
6. La Mission ne tiendra pas de conférence de presse. Toutefois, le Chef
de la mission sera directement responsable de toute relation avec la
presse.
7. La Mission soumettra un rapport au Haut Commissaire aux Droits de
Homme huit jours après son retour du Togo.
En acceptant ces termes de référence, les autorités togolaises
s’engagent à apporter leur pleine collaboration à la mission en
particulier par l’octroi des garanties de sécurité et de protection aux
victimes, aux témoins ainsi qu’aux membres de leurs familles coopérant
avec la Mission ou associés à son travail.
Toute personne qui contactera et rencontrera la Commission ou qui sera
interrogée par elle ou qui lui fournira des informations ne devra pas
faire l’objet de harcèlements, de menaces, d’actes d’intimidation, de
représailles ou de poursuites pénales. Les personnes en détention seront
interrogées uniquement en présence des membres de la mission.
|
 |
Télécharger (Pdf)  Réagissez à cet article!
|