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Cameroun Airlines: l'affaire
 

L’imbroglio suscité par l’interdiction de l’espace aérien français à la Camair par les autorités aéronautiques de l’Hexagone est perçu comme un autre coup fourré de la France dans “son” pré carré africain...

Il est des moments où l’usage des épithètes ou des adjectifs n’a jamais été aussi approprié pour présenter, expliquer ou décrire certaines situations. La nouvelle “affaire” Camair - puisqu’il faut l’appeler ainsi -, portée sur la place publique, la semaine dernière, par les autorités aéronautiques françaises, fait partie de cette catégorie. Où l’on entend rejaillir, de part et d’autre, des termes du genre “préférence nationale”, “patriotisme”, “cabale”, “africains”, “colon”, “complot”... Certainement, à raison, tenant compte de nombreux coups fourrés dont la France est coupable à travers le continent. Depuis le déclenchement de cette “ affaire ”, de nombreux Camerounais soutiennent, avec force, que, même s’il y a des choses qu’on peut reprocher à la Camair, l’objectif recherché par la France, est de “ tordre le coup à la Camair, comme elle l’a fait en son temps avec des nationalistes à l’exemple de Ruben Um Nyobè, Félix Rolland Moumié, Ernest Ouandié…, sans oublier que c’est toujours cette France là qui a fait main basse sur les économies africaines, faisant de l’Afrique francophone, son pré carré intouchable ”.

Qu’il en soit ainsi ou pas, en décidant, vendredi dernier, d’interdire "jusqu’à nouvel ordre pour des raisons de sécurité" l’espace aérien français aux avions de la Compagnie nationale de transport aérien du Cameroun (Camair), les autorités françaises étaient loin de s’imaginer que cette mesure inciterait la réprobation énergique des Camerounais au point de “ faire peur ” à Air France qui, redoutant des “ représailles ”, s’est cru obligé de rebrousser chemin alors que l’avion devait se poser quelques minutes après sur le tarmac de l’aéroport international de Douala. Au vu de l’intérêt que les uns et les autres accordent à ce problème, le moins que l’on puisse dire c’est que les Camerounais restent attachés à ce qui, malgré toutes les difficultés, reste, pour beaucoup d’entre eux, le fleuron de transport aérien. Objet de fierté nationale, mais aussi, expression d’une certaine puissance de leur pays. Visiblement, les “ combines françaises ” ont démontré qu’il y a encore un brin de nationalisme dans ce pays.

Audit neutre.

Bien qu’on doive attendre les conclusions de l’audit international et “ neutre ”, qui inspectera, dès cette semaine, les avions de la Camair, pour se faire une idée plus claire, la situation telle qu’elle est présentée actuellement par la partie française tient lieu d’un véritable imbroglio. Au-delà de “ l’émotion ” que cette interdiction suscite, aussi chez les Camerounais que chez nombre d’Africains, et tenant compte des débats et commentaires à la fois tendancieux qu’objectifs au tour de cette “ affaire ”, ce qui importe, notamment pour les accusateurs Français, c’est de savoir si exactement, les aéronefs de la Cameroon Airlines présentent des “ risques de défaillances ”, et qu’on y a vraiment décelé, “ des dysfonctionnements importants ” mettant en cause leur état de navigabilité. La direction générale de l’Aviation civile française (Dgac), déclare avoir décelé, depuis mai dernier, “ de nombreux écarts aux normes internationales ” et a prescrit un audit international qui, à son tour, “ n’a pas été réalisé dans les conditions satisfaisantes ”, précise-t-elle. Les “ manquements ” constatés portant notamment sur “ une documentation périmée, des pneus usés au-delà des limites ou encore des chargements en soute non conformes ”. Décision implacable de la Dgac : inscription de la Cameroon Airlines sur la liste noire des compagnies auxquelles l’espace aérien français est prohibé.

Toujours est-il que la plus inacceptable des scénarii serait qu’on ait effectivement constaté des “ défaillances techniques ”, et qu’on ait encore laissé naviguer lesdits avions pendant des semaines, avec ce que cela comporte comme risque de crash et son corollaire de désastre humain, ainsi que d’inquantifiables pertes matérielles. A contrario, si les avions de la Camair viennent allonger la “ liste noire ” établie depuis quelque temps par l’Autorité aéronautique française pour des raisons de compétitivité - comme certaines sources voudraient le faire croire, notamment le personnel de la Camair -, ce serait certainement la plus “ grosse connerie ” qu’on puisse attendre aussi bien d’une “ grande ” compagnie de la trempe de Air France que d’une structure “ pointilleuse ” à l’instar de la Dgac. Pour l’instant, on préfère ne pas croire à cette dernière hypothèse. Tout au moins, pas avant la publication du rapport de l’audit international et “ neutre ”. Sinon, au cas où l’audit ne montrerait pas la dangerosité des avions de la Camair, les autorités de l’aéronautique française devraient se préparer non seulement s’amender vis-à-vis du Cameroun, mais également prévoir les dommages et intérêts à la Camair pour tenter de réparer cette mauvaise publicité.

Interrogations.

Toutefois, en attendant les résultats de l’audit, on peut quand même s’autoriser quelques interrogations. Comment les Etats-Unis, particulièrement pointilleux pour ce qui est du respect des normes de la navigation aérienne - notamment depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001, peuvent laisser que l’avion de la Camair - le Boeing 767, le Dja - atterrisse dans leur pays sans problème, si ce dernier ne remplit pas les conditions de navigabilité requises ? La France tenterait-il d’accuser les Etats-Unis de complicité avec le Cameroun ? Pourquoi la presse française suppute-t-elle sur l’état des avions de la Camair, sans avoir même attendu les résultats de l’inspection effectuée par Air France sous le contrôle de la Dgac ? En tentant de faire un rapprochement avec l’amende qui frappait Cameroon Airlines vis-à-vis de la Grande-Bretagne, la presse française ne s’est-elle pas rendue coupable d’une campagne de désinformation et de dénigrement à l’endroit de la compagnie camerounaise lorsqu’on sait que la Camair avait été sommée plutôt de payer l’amende pour avoir transporté les clandestins ? Pourquoi les médias français n’ont-ils pas rappelé que la Camair a payé cette amende, et que l’espace aérien de la Grande-Bretagne ne lui était nullement interdit ?

Les Français ont-ils omis de souligner que la maintenance des avions de la Camair est assurée par Air France sous l’œil “ vigilant ” de la Dgac ? Et qu’à ce titre les avions de la Camair ont été “ profondément ” inspectés par Air France, le 23 août 2005, à l’aéroport Roissy Charles de Gaule, à Paris ? D’où vient-il que quelque trois semaines plus tard, les mêmes personnes à qui incombent la maintenance se prennent à clamer sur tous les toits du monde que les avions de la Camair présentent des “ dysfonctionnements importants ” depuis plusieurs mois? De deux choses l’une : soit ceux qui s’occupent de la maintenance des avions de la Camair ne sont pas à la hauteur, ce qui veut dire qu’on doit émettre des réserves sur la qualité de leur expertise et qu’on songe à les changer avant qu’il ne soit tard, soit les structures chargées de la maintenance ont raison d’évoquer des “ risques de défaillances ”, ce qui serait toujours grave, au regard du temps imparti pour donner l’alerte, et du tapage orchestré par les médias français, avant que les autorités aéronautiques françaises n’ouvrent enfin la boîte à pandores.

Par ailleurs, lorsqu’on sait que Air France compte parmi les actionnaires de la Camair, il est fort possible que cette “ affaire ” ait des enjeux beaucoup plus importants. Encore que depuis quelque temps, Air France éprouverait assez de difficultés pour le contrôle du marché du continent, y compris celui qui était naguère sa chasse gardée. Quant à cela s’ajoute le fait que la Camair aurait fait une percée remarquable lors de la haute saison, tous les moyens peuvent être utilisés pour se défaire d’un concurrent. C’est donc avec intérêt qu’on attend les résultats de l’audit, question d’être fixé si les “ défaillances ” décriées sont réelles, où s’agit-il d’une autre combine française ?



DOUALA - 19 SEPT. 2005
© A. MBOG PIBASSO, La Nouvelle Expression

Source: Cameroun-Info



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