Omar Bongo a eu la peau de
Jean-Marie Bockel
Quand l'Afrique dirige le
gouvernement français
Les déclarations du secrétaire d'Etat à la Coopération avaient déplu
au président gabonais. Elles lui ont coûté son poste.
"C'est un signe intéressant." Le porte-parole du gouvernement gabonais a
accueilli chaleureusement la "bonne nouvelle" du départ de Jean-Marie
Bockel du secrétariat d'Etat à la Coopération. En clair: victoire par KO
d'Omar Bongo qui, ayant demandé sa tête, a obtenu la dépouille du maire
Gauche moderne de Mulhouse. Celui qui, dans ses voeux à la presse,
appelait à signer "l'acte de décès de la Françafrique". Vous avez dit
"rupture"?…
L’un des premiers freins au développement, c’est la mauvaise
gouvernance.
L'affaire avait fait grand bruit du côté de Libreville. A peine revenu
de vacances, dans la litanie monotone des vœux, Jean-Marie Bockel avait
lâché un pavé dans le marigot. Bien que réécrit par les conseillers de
l'Elysée, son discours entendait marquer une certaine rupture…
"L’un des premiers freins au développement, c’est la mauvaise
gouvernance, le gaspillage des fonds publics, l’incurie de structures
administratives défaillantes, la prédation de certains dirigeants.
"Quand le baril est à 100 dollars et que d’importants pays producteurs
de pétrole ne parviennent pas à se développer, la gouvernance est en
question.
"Quand les indicateurs sociaux de ces pays stagnent ou régressent,
tandis qu’une minorité mène un train de vie luxueux, la gouvernance est
en question.
"Que deviennent ces revenus pétroliers? Pourquoi la population n’en
bénéficie-t-elle pas? Est-il légitime que notre aide au développement
soit attribuée à des pays qui gaspillent leurs propres ressources?"
Devant les journalistes, Bockel avançait un message très clair: fini les
liens occultes des coulisses franco-africaines, vive la transparence! Le
secrétaire d'Etat à la Coopération appelait même à renforcer les
mécanismes d'évaluation des programmes d'aide, en les conditionnant à la
"bonne gouvernance". Une idée pas vraiment neuve (voir le discours
mitterrandien de la Baule en… 1990), mais pas forcément inutile.
Dans l'après-midi de ce mardi 15 janvier, le secrétaire d'Etat fait un
addendum public à son discours où -détail important- il n'a pas lâché un
seul nom. Dans un entretien au Monde, Jean-Marie Bockel cite un nom, un
seul, celui du "président du Gabon". Badaboum! Au Palais du bord de mer,
le sang du "sage" Omar Ondimba Bongo ne fait qu'un tour. A tel point
qu'un communiqué officiel du conseil des ministres rappelle, le 17
janvier, à la France les règles de bienséance:
"De tels propos ne peuvent être mus que par l'ignorance des réalités de
la coopération franco-africaine. Aussi, le gouvernement gabonais
marque-t-il sa surprise face au constat suivant: à savoir que, depuis
l'arrivée à la tête de la France du président Nicolas Sarkozy, soient
véhiculés a un tel niveau de responsabilité des clichés méprisants
faisant des Etats africains de vulgaires mendiants sollicitant sans fin
l'aumône de la France.
"Le Gabon s'étonne de cette attitude d'autant plus inacceptable quand on
sait les avantages que tirent la France et les autres Etats occidentaux
de leurs rapports économiques avec notre pays depuis toujours, avantages
mutuels par ailleurs."
En coulisse, le syndicat des chefs d'Etat africains s'organise. Bongo,
Sassou (président du Congo) et Biya (président du Cameroun) prennent
leur téléphone pour réclamer à Nicolas Sarkozy la tête de l'impétrant.
Les jeux sont faits.
Tuer les petites pratiques moribondes et renouveler le dialogue avec
les Africains
Deux mois plus tard, la sanction tombe, alors même que le flamboyant
Bockel s'est ravisé. D'ailleurs, le secrétaire d'Etat à la Coopération
faisait preuve d'une grande modération dans sa volonté de "rupture",
misant sur la volonté du président de la République:
"Pour faire évoluer les choses, on peut provoquer le conflit. Ma méthode
est différente, forte et pédagogique, non idéologique. Il s'agit de
conditionner notre aide à une bonne gouvernance, faire comprendre à
l'opinion et aux dirigeants que ce serait plus efficace.
"Le moment est venu d'une piqûre de rappel pour aller plus loin dans
la démarche de rupture et mettre nos principes en actes. Tuer les
petites pratiques moribondes et renouveler notre manière de dialoguer
avec les Africains. Le Président sera en Afrique à la fin de février:
c'est le bon moment."
Présomptueux… En Afrique du Sud, devant le Parlement réuni au Cap,
Nicolas Sarkozy a bien proposé une révision des accords militaires. Mais
de vraie rupture, point. Et surtout, il n'a pas précisé sa méthode.
Jean-Marie Bockel a-t-il été victime d'un reportage de France 2?
Un reportage diffusé sur France 2 début mars n'a sans doute pas aidé à
reconduire le patron de la Coopération. Reprenant les informations mises
au jour par les policiers l'été dernier, la chaîne publique montre
l'étendue du patrimoine immobilier du président Bongo: 33 appartements
ou maisons, un hôtel particulier de 18 millions d'euros…
Re-colère d'Omar Bongo qui, en guise de représailles, expulse deux
ressortissants français. Evoquant une véritable "cabale" et un "complot
contre le Gabon et son président", le porte-parole du gouvernement, René
Ndemezo’ Obiang, fustige la diffusion du reportage dans un communiqué:
"En autorisant la diffusion par les chaînes publiques de reportages
divulguant l'adresse privée du président de la République gabonaise en
France, mettant ainsi en danger son intégrité physique ainsi que celle
de sa famille, les autorités françaises ont manqué à leurs obligations
de protection d'un chef d’Etat en exercice."
Le ton menaçant et inhabituellement peu diplomatique laisse augurer des
conversations houleuses échangées entre les deux palais. Deux semaines
plus tard, Bockel fait ses valises pour les Anciens combattants, où il
pourra méditer sa propre réponse faite au Monde, qui l'interrogeait sur
le précédent de Jean-Pierre Cot, écarté en 1982 de la Coopération par
François Mitterrand pour cause de réformisme trop enthousiaste:
"C'est un vieil ami. Il s'est vite isolé et n'a pas forcément fait la
bonne analyse. Moi, je suis avant tout un pragmatique. Je sais gérer les
gens, les budgets, les contradictions.
"Je sais qu'on ne décalquera pas du jour au lendemain notre morale en
Afrique. Je sais aussi que l'Afrique est le continent de demain, et
qu'il en va de l'intérêt de la France de mettre en œuvre cette rupture.
La jeunesse africaine l'attend."
Elle attendra encore un peu, la jeunesse africaine.
Par David Servenay (Rue89) 20/03/2008 |
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