Intégration sous régionale
d’abord ou États-Unis d’Afrique directement ?
L’Afrique traverse présentement une période déterminante de son
histoire et de son combat pour son développement. De nombreuses voix se
lèvent partout en Afrique autour de la question de la nécessité pour
elle d’aller vers le développement afin qu’elle ait véritablement sa
place, son mot sur les grands débats ou les préoccupations du monde
actuel.
Tout le monde en Afrique est conscient de cette nécessité, cependant,
on se pose aussi la question de savoir si réellement elle est prête à
aller vers ce développement au regard de tout ce qui s’y passe et
surtout comment doit-elle aller vers cet idéal ?
A cette question, le Président Laurent GBAGBO tente de donner une
réponse lorsqu’il dit dans une interview "intitulée Ma Vision pour
l’Afrique" et accordée à African, un mensuel panafricain basé à Londres
"Je pense que les Africains ont trop peur d’être libres. Ils ont la
capacité d’être libres mais ils ignorent leur potentiel. Chaque pays
africain francophone, par exemple, a des accords de défense avec la
métropole (France), alors que nous pouvons signer les mêmes accords
entre nous-mêmes, nous pouvons mettre en place des mécanismes de
résolution de conflit nous-mêmes. (...) La crise ivoirienne m’a révélé
que les Africains se sous-estiment et n’ont pas confiance en eux. Le
temps est venu pour les Africains d’avoir confiance en eux, de prendre
leur destinée en main. Le temps est venu pour l’Afrique d’avoir des
partenaires et non des maîtres. Et cela est possible !"
Cette opinion du président Ivoirien peut sans doute être taxée
d’ambitieuse et réductrice à une vision propre à une seule personne,
mais il n’en demeure pas moins qu’elle soit révélatrice d’une certaine
vérité au regard de la façon dont les Africains notamment l’Union
africaine procèdent pour régler les questions fondamentales qui se
posent en Afrique parmi lesquelles les Accords de partenariat économique
avec l’Union européenne par exemple dont nous savons ce qui s’est
récemment passé.
Sur la question intégration sous régionale d’abord ou les États-Unis
d’Afrique directement, notre objectif dans cette réflexion est de faire
une analyse socio anthropologique des deux pistes proposées par les uns
et les autres des deux courants de l’Union pour enfin dégager une
approche qui peut être exploitable pour arriver certainement une
solution sur la question.
Un préalable culturel et identitaire
L’une des grandes erreurs que commettent souvent les dirigeants
africains dans leurs différents processus d’élaboration et de mise en
œuvre des politiques tant à l’échelle locale qu’africaine est la non
prise en compte de la dimension socio culturelle dans leurs politiques.
On oublie très souvent que la prise en compte de cette dimension est
très importante et surtout gage de réussite pour une réelle
appropriation du projet par les populations bénéficiaires. On remarque
souvent en Afrique, une décision qui tombe "d’en haut" et qui devra être
acceptée par les populations même lorsque celles-ci ne s’y sentent pas
concerner ou même lorsqu’il n’y a point d’intérêts pour elles. Même
quand le projet peut les concerner, les pouvoirs publics n’usent
d’aucune pédagogie envers ces populations afin de les amener à adhérer
au projet et surtout ne font aucun effort pour les y associer. Voilà à
notre avis la vraie question qui se pose autour du projet des États-Unis
d’Afrique, un projet certes très intéressant et très ambitieux mais dont
la question et les enjeux restent une préoccupation des seuls chefs
d’États et des intellectuels africains. On oublie que les principaux
bénéficiaires en seront les peuples. C’est en cela qu’il est intéressant
de regarder la question sous la dimension identitaire et culturelle en
tenant compte du fait que l’Afrique regorge en elle des valeurs
culturelles, d’une identité dont il faut se servir pour trouver des
solutions à cette impasse. S’il existe une identité africaine, il faut
reconnaître qu’il existe aussi des identités africaines, il est donc de
ce point de vue intéressant de travailler d’abord en amont sur ce
terrain pour forger au sein de l’Afrique une identité basée sur les
valeurs spécifiques à toutes les Nations africaines et autour desquelles
elles se reconnaîtraient et surtout se retrouveraient. Cette démarche
permettra à l’Afrique de passer au peigne fin le présent pour mieux
réévaluer le passé et préparer les batailles futures. C’est une lutte
acharnée pour elle.
En parlant de l’identité Aimée Césaire souligne d’ailleurs ceci :
"Je pense à une identité non pas archaïsante dévoreuse de soi-même,
mais dévorante du monde, c’est-à-dire faisant main basse sur tout le
présent pour mieux réévaluer le passé et, plus encore, pour préparer le
futur. Car enfin, comment mesurer le chemin parcouru si on ne sait ni
d’où l’on vient ni où l’on veut aller. Qu’on y pense. Nous avons
bataillé durement, Senghor et moi, contre la déculturation et contre
l’acculturation. Eh bien, je dis que tourner le dos à l’identité, c’est
nous y ramener et c’est se livrer sans défense à un mot qui a encore sa
valeur ; c’est se livrer à l’aliénation. On peut renoncer au patrimoine.
On peut renoncer à l’héritage, certes. Mais a-t-on le droit de renoncer
à la lutte ?"
Cette identité devra s’opposer à l’ethnicité tant il est vrai que nos
États sont faits de plusieurs ethnies d’où la nécessité d’impliquer dans
le projet l’ensemble des acteurs liés à cette questions (des cadres
nationaux spécialistes de terrain dans les domaines des sciences
sociales, de l’économie, de droit, de politique, des représentants de la
société civile réellement impliqués dans le développement communautaire,
des professionnels du patrimoine culturel des artistes, des chefs
coutumiers et représentants des chefferies traditionnelles) pour faire
comprendre aux populations l’importance de fédérer toutes ces valeurs
pour parvenir à une force unique et solide face aux enjeux du monde
actuel. Nous dirons donc non pas une ethnicité, mais une identité qui
désigne bien ce qu’il désigne : ce qui est fondamental, ce sur quoi tout
le reste s’édifie et peut s’édifier : le noyau dur et irréductible ; ce
qui donne à un homme, à une culture, à une civilisation sa tournure
propre, son style et son irréductible singularité.
La dimension culturelle devrait être un préalable dans la mise en
œuvre de ce projet, un préalable indispensable même à tout réveil
politique et social, comme le dit d’ailleurs Césaire, "ce préalable
culturel lui-même, cette explosion culturelle génératrice du reste a,
elle-même, un commencement ; elle a son propre préalable qui n’est pas
autre chose que l’explosion d’une identité longtemps contrariée, parfois
niée, et finalement libérée et qui, se libérant, s’affirme en vue, d’une
reconnaissance" .
Il nous faut en Afrique non seulement une unité culturelle, sociale
et politique mais aussi une reconnaissance en tant que force sur
l’échiquier international, sinon, "dans quelle position peut se
présenter l’Union africaine devant l’Union européenne quand l’Afrique se
détériore à cause de la mauvaise gestion des affaires de l’État qui a
provoqué la fuite des cerveaux et aujourd’hui la débâcle de la jeunesse
qui croit trouver mieux en Occident ?"
Intégration sous régionale : nécessité et obligation
La question de l’intégration sous régionale doit aussi être prise
sous l’angle culturel et au prix d’un certain nombre de conditions. Elle
est à la fois une nécessité et une obligation pour l’Afrique.
Cependant si nous jetons un regard sur les ensembles sous régionaux
qui existent en ce moment en Afrique sur lesquels devrait s’appuyer
cette unité africaine, on se rend compte qu’un grand travail reste à
faire et que là aussi, on s’est plus apaisantie sur les volets politique
et économique moins sur la dimension culturelle. Le résultat c’est
qu’aujourd’hui ces ensembles ressemblent plus à des caisses de résonance
qu’à des véritables outils ou leviers qui assurent des rôles moteurs
pour une unité totale de l’Afrique c’est-à-dire que ces ensembles n’ont
pas réussi jusqu’à ce jour à accompagner, mieux à accoucher l’union
africaine. Ils ressemblent à des sociétés secrètes, de "mangeoires" où
les différents chefs d’États viennent se retrouver pour s’abreuver et
digérer tout ce qu’ils ont mangé et bu chez eux.
Dans une réflexion intitulée "cohabitation communautaire ; une
voie pour une véritable intégration sous régionale : cas des peuples
Koongo du Congo Brazzaville, du Congo Kinshasa et de l’Angola",
Augus LEMBIKISSA explique la nécessité d’aller vers une intégration sous
régionale basée sur le renforcement des unités culturelles à partir des
communautés ayant la même culture, la même langue, la même approche
identitaire. Il prend l’exemple du grand ensemble koongo dont les
membres se trouvent par la force de l’histoire à la fois dans les deux
Congo, en Angola et une infime partie au Gabon. L’objectif dans cette
démarche est de s’appuyer sur cette richesse culturelle en fondant des
véritables unions culturelles à l’image des communautés économiques et
monétaires qui aujourd’hui ont échoué à cause du fait qu’elles n’avaient
pas pris en compte la dimension socio culturelle des différents peuples
qui constituent ces pays. Si la majorité des chefs d’États Africains
s’accrochent à la question de l’intangibilité des frontières héritées de
la colonisation, dans les têtes des populations, les frontières
n’existent pas. Ainsi, nous remarquons au sein des peuples de cet
ensemble cité ci-dessus, une mobilité quasi permanente. Pour preuve, ont
voit aux frontières, l’organisation des marchés forains, des échanges
économiques s’effectuent sans même l’intervention directe des États
concernés. C’est dire qu’il est possible d’enclencher à partir de cet
exemple l’intégration sous régionale il suffit simplement qu’elle soit
bien organisée au niveau des États.
De ce fait, le moment actuel est pour nous Africain fort sévère car,
à chacun d’entre nous, une question est posée, et posée personnellement
: ou bien se débarrasser du passé comme d’un fardeau encombrant et
déplaisant qui ne fait qu’entraver notre évolution, ou bien l’assumer
virilement, en faire un point d’appui pour continuer notre marche en
avant.
Beaucoup de choses ont été déjà dites sur la question, il est
aujourd’hui question de s’engager véritablement, les clés de sortie
existent c’est à l’Africain de les saisir pour arriver à cet idéal. Ce
qui est important c’est de se dire qu’on n’a plus de temps à perdre et
qu’on doit agir. Si l’on choisi l’option du renforcement de
l’intégration sous régionale d’abord, il faut le faire avec une réelle
vision qui à terme aboutirai aux États unis d’Afrique tout en
définissant les objectifs, les priorités, les moyens tant matériels et
financiers à mettre en œuvre, les acteurs à impliquer et surtout un
timing. Ceci pour aboutir passe par le choix préalable d’un certains
nombre de thèmes sur lesquels on devra se focaliser.
De même, si le choix d’aller directement vers les États unis
d’Afrique avec en toile de fond la formation d’un gouvernement
d’Afrique, la même démarche devra être suivie tout en continuant à
dialoguer avec les États qui n’auront pas pris le train en marche au
même moment que les autres. Ce qui est plus important c’est qu’on ne le
fasse pas par rapport aux autres ensembles qui existent au monde, mais
par rapport à ce que nous Africains sommes, et ce que nous voulons pour
notre bien être car, notre engagement n’aura de sens que s’il s’agit
d’un ré-enracinement certes, mais aussi d’un épanouissement, d’un
dépassement et de la conquête d’une nouvelle et plus large fraternité.
Pour conclure j’aimerai une fois encore invité Aimé Césaire et Molefi
Kete Asante qui disaient : "Que conclure de tout cela, sinon qu’à
tout grand réajustement politique, qu’à tout rééquilibrage d’une
société, qu’à tout renouvellement des mœurs, il y a toujours un
préalable qui est le préalable culturel." et, "Nous avons en fait
besoin de nous relever après avoir connu la quasi-extinction de nos
formes culturelles et de nos idées canoniques afin de renaître en tant
que peuple proactif, et efficace, et profondément engagé à se réformer.
J’en appelle donc à une résurgence, une résurgence massive de l’Afrique,
afin que nous mettions un terme à la désuétude morale, politique, et
culturelle de ces 500 dernières années. Je ne dis pas que nous avons été
complètement éliminés, mais ce que je dis c’est que l’éducation de nos
enfants ne sera jamais complète tant que nous n’appréhenderons pas
correctement notre propre passé et nos propres traditions classiques".
Augus LEMBIKISSA
Élève conservateur à l’Institut national du patrimoine de Paris
Doctorant en Anthropologie sociale et culturelle, Université Laval du
Québec (Canada)
Notes :
1. Laurent GBAGBO, Ma vision pour l’Afrique, in New African, mensuel
panafricain basé à Londres ; 2005
2. Aimé Césaire ; Discours sur la négritude, extrait de Discours sur
le colonialisme, Editions Présence Africaine, 2004
3. Noël KODIA ; Noël KODIA, Union africaine : la grande déchéance…la
honte d’un continent "made in"UE, Afrology 2008
MOLEFI KETE ASANTE Communication pour la conférence sur l’Afrocentricité,
Juillet 2005 à Cotonou, République du Bénin
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