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Ayiti chéri, debout !



Haïti, surnommée la première république noire, est depuis le 13 janvier 2010, une île par terre du fait d’une secousse tellurique de très forte intensité. Un spasme épileptiforme de la croûte terrestre a jeté bas les maisons et tous les édifices comme un jeu de quilles mortel et enseveli leurs occupants. Trois millions de sinistrés et des dizaines de milliers, voire cent mille morts pour neuf millions d’habitants. Ayiti de Christophe, Dessalines, Toussaint Louverture et malheureusement des tristes tontons macoutes de la racaille du clan criminel des Duvalier : Papa et Baby Doc. Haïti, terre de feu et de sang, mille fois martyr depuis la déportation d’Afrique par les marchands de chair humaine dans les champs de canne à sucre et de tabac jusqu’aux ghettos sordides emmaillotés dans une misère sans nom en passant par les ratonnades imbéciles des tueurs à gages et des milices de sicaires de la théorie interminable des régimes dictatoriaux mafieux qui se complaisent, après les esclavagistes bénis par le pape, les colonialistes infâmes diffuseurs de la religion de l’homme crucifié, les mafias affairistes et crapuleuses, à sucer et verser le sang d’un peuple résistant et fier.

Le brave peuple d’Ayiti, le premier debout et fier dans les Caraïbes, a été deux fois jeté à terre. La première cause de sa terrible déchéance a toujours été l’incapacité de ses dirigeants à comprendre et appliquer de façon altruiste la gestion du bien commun en fonction d’une vision politique. Faute d’ambitions pour le pays et le peuple, les politiciens qui se sont succédé au pouvoir se sont convertis en bandes de prédateurs au service des intérêts économiques des puissances étrangères et de la mafia internationale sanguinaire de tous les trafics et rackets. Toutes les institutions étatiques destinées à structurer l’État et le développer au profit du peuple, sont devenues de terribles instruments de répression destinés à l’asservir, le briser et le museler, lui imposant subrepticement une métamorphose cynique : l’esclave enchaîné est devenu un esclave déchaîné dont le sort n’est pas plus enviable que son statut précédent. L’État de la République bananière a disparu avec le séisme ; il est devenu virtuel abandonnant le peuple sinistré à lui-même, obligé de supporter la pestilence insoutenable des cadavres désarticulés et boursouflés en décomposition alignés le long des rues, avec, en guise de linceuls, des nuées de mouches au bombillement sinistre. Les Etats-Unis se sont substitués à l’État haïtien évaporé : ils ont d’autorité contrôlé l’aéroport de Port-au-Prince, assuré la logistique des secours et la sécurité comme un État digne de ce nom doit le faire normalement sur son propre territoire.

La deuxième cause est l’obsession des biens matériels de l’élite haïtienne qui a choisi par vénalité, lâcheté et trahison de s’associer aux bourreaux du peuple et d’adhérer à tous leurs réseaux mafieux carriéristes ; et donc à la régression en dépit du bon sens et du cours de l’Histoire qui pousse les peuples vers la modernité et plus de liberté.

L’impéritie de la société politique et la démission honteuse de l’élite ont transformé cette île en enfer, en univers carcéral et insulaire dont les mornes mamelus, arides et desséchés sont les murs infranchissables et l’océan la fosse aux caïmans. Ayiti, qui est une excroissance de l’Afrique mère, a curieusement fait les mêmes mauvais choix que les États africains. Conséquence : la terre d’Ayiti brûle les pieds de ses enfants qui se sentent obligés de fuir vers des Eldorados illusoires qui ne leur épargnent rien en matière de souffrance, d’ostracisme, de racisme, de haine, d’esclavage et de suicide provoqué par la déréliction ou la fuite dans la drogue. Misère matérielle et misère morale conjuguées brisent plus sûrement un homme que la répression et tous les crachats.

Le tremblement de terre, dans la perception populaire, est considéré comme un châtiment divin, perception qui fait l’affaire des charlatans de tous poils – les prêtres et pasteurs chrétiens et les prêtres vodu - qui voient, par le biais de l’obscurantisme religieux, renforcer leur pouvoir de persuasion et de contrôle sur les petites gens gagnées par le désespoir et l’impuissance. Suite à chaque réplique sismique (les petites secousses qui suivent la grande), les alléluias accompagnés du nom de Jésus et des loas vodu sont vociférés par des êtres terrifiés qui ne savent que faire pour calmer la colère divine dont le motif est inconnu. Les victimes : les crève-la-faim, les armées de chômeurs, la jeunesse, les petits vieux, la veuve et l’orphelin sont culpabilisés ! Les victimes expient les fautes de ceux qui ont fait de leur Ayiti chéri un pandémonium ! Joli renversement des rôles.

C’est de cette façon que l’obscurantisme religieux, l’irrationnel et les mythes vont au secours des responsables des malheurs des peuples. Entendons-nous bien : nul n’est responsable d’un tremblement de terre, phénomène naturel, mais il y a des responsables de l’état des infrastructures (routes, ponts, hôpitaux, bâtiments publics), de l’organisation du système de secours en cas de sinistre, de la prévision des séismes, de la misère du peuple confiné dans des bidonvilles dont les constructions faites de bric et de broc ont implosé en un tas de gravats, de tôles tordues et de poussière grise qui a grimé les visages, teint les cheveux et souillé les vêtements des survivants émergeant des décombres apocalyptiques comme des fantômes d’outre-tombe.

Les dieux et Dieu étant plus puissants que le gouvernement, pourquoi alors doigter celui-ci ? Que peut-on contre la fatalité ? Pour un esprit rationnel et scientifique, le raisonnement est un peu court. Les fétichismes chrétiens et vodu, qui manipulent les esprits d’un peuple largement analphabète, ont fait la démonstration magistrale de leur archaïsme en tant que relais idéologique d’abêtissement du peuple au profit des oppresseurs nationaux et étrangers des Haïtiens.

L’irrationnel est devenu l’arme fatale des peuples africains comme de tous les colonisés qui n’arrivent pas à secouer le joug du colonialisme et du conservatisme sclérosant. L’irrationnel a la vertu de dissimuler les coupables, de faire porter sur les frêles épaules voutées des pauvres bougres l’immense fardeau de toutes les iniquités et souillures de la terre d’Haïti. Le maigre pécule qui permet tout juste un unique demi-repas quotidien pour la multitude des bouches d’un foyer, va être englouti par les sacrifices propitiatoires onéreux sur fond d’apotropées geignardes et hystériques. Le miracle – bien entendu – n’aura pas lieu et le pauvre sera encore plus pauvre et donc conditionné à point pour entretenir la culture de la résignation des pauvres hères qui n’ont plus rien à attendre de la vie que la mort lente des déshérités, la bouche ouverte comme un chien crevé au fil de l’eau. "Ségné, vin sové nou" (sic) ("Seigneur, viens nous sauver") est le cri désespéré en créole de ces êtres brisés par l’adversité et suspendus à l’attente interminable et cruelle des miracles improbables et impossibles. Car pour l’heure, les sauveurs sont des hommes et rien que des hommes mobilisés par le devoir de solidarité internationale. Quant à l’aide des dieux et de Dieu, il y a fort à parier que les pauvres Haïtiens risquent d’attendre encore longtemps, trop longtemps jusqu’à ce que mort s’ensuive, hélas ! …

Le drame d’Haïti ne peut pas être vécu par nous les Africains et les Haïtiens seulement sur le mode émotionnel. Après les larmes et le cœur, la raison doit diagnostiquer le mal. Le mal n’est pas dans la nature mais dans l’homme, dans son extraordinaire égoïsme, sa boulimie du pouvoir et de richesses qui l’empêchent de porter son regard sur l’horizon de l’intérêt général. L’être humain est un être rationnel et irrationnel, d’où son extraordinaire complexité qui en fait un objet d’étude difficile. En effet, chaque individu organise son existence en fonction d’une finalité (les objectifs et les moyens de les réaliser) et d’une causalité (l’environnement, les circonstances, les aléas, les hypothèses imprévues et les forces qui peuvent influencer la finalité) qui se manifestent à travers une objectivité et une subjectivité. Il n’est pas un objet d’étude passif mais actif. Cette complexité se fait d’ailleurs sentir au niveau des méthodes de recherche des sciences humaines qui ne peuvent pas utiliser les mêmes méthodes que les sciences de la nature dont les objets d’étude sont infiniment moins complexes. Le dernier sommet de Copenhague, en décembre 2009, sur le dérèglement climatique, a administré la démonstration du manque de solidarité des dirigeants des États riches de la planète qui polluent et détruisent notre environnement ; chacun mégotant sur des pourcentages dérisoires de réduction du degré de pollution en n’ayant pas en vue le fait que la disparition de la vie sur terre ne les épargnera pas non plus que leurs limousines de luxe, leurs comptes en banque bien garnis et leurs palais princiers des mille et une nuits.

L’étude de l’histoire à travers les évènements et la chaîne des évènements nous enseigne que dans la vie des sociétés humaines du passé et celles du présent, il n’existe pas de lois en histoire compte tenu de la nature humaine, de la finalité et de la causalité des pouvoirs, de la personnalité des leaders. Mais il y a des universaux qui sont à la base de tout projet étatique et de développement que certains dirigeants et élites s’acharnent à ignorer en dépit du bon sens comme s’ils refusaient l’indépendance et le progrès afin de ne pas insérer leurs peuples dans un monde ouvert et cosmopolite où le pouvoir économique déterritorialisé, à travers la mondialisation, a pris le pas sur les pouvoirs politiques nationaux au point de remettre en cause la souveraineté des États. Les vrais maîtres du monde aujourd’hui ne sont plus les chefs d’État des grandes puissances mais les possesseurs des méga-entreprises internationales aux ramifications multiples qui dictent leurs lois aux politiques au nom du libéralisme économique pour lequel l’abolition des frontières douanières est devenue une nécessité vitale. Les intérêts nationaux se confondent frauduleusement avec l’intérêt des puissantes entreprises comme l’a révélé la crise financière mondiale de 2009 où les gouvernements américains et européens ont été obligés de financer avec l’argent des contribuables et des chômeurs jetés à la rue par des hommes d’affaires mal avisés la banqueroute des entreprises capitalistes qui ont pourtant fait fi des intérêts des peuples en recherchant le profit maximum pour les grands actionnaires par des spéculations plus que hasardeuses.

La déliquescence de leur tissu économique écarte l’Afrique et Haïti de la mondialisation qui est un phénomène qu’ils subissent en simples spectateurs, assis au bord de la route, obligés de regarder passer les grosses cylindrées et inhaler les vapeurs peccantes des tuyaux d’échappement et de tousser en crachant leurs poumons et une pituite amère.

Une remise en cause radicale s’impose de nos systèmes politiques et de leurs leaderships qui se sont révélés d’une rare médiocrité. Les pouvoirs militaires qui ont pris le dessus par les armes sur les civils en politique n’ont pas été capables d’offrir à nos pays des leaders bâtisseurs, des visionnaires, des fondateurs de nations. Mais au lieu de cela, que nous ont-ils offert sinon des idiots de village violeurs, des assassins psychopathes, des kleptocrates tribalistes, des bouffons de cour, des macaques en uniformes, des margouillats sans queue, des pas-grand-chose bébêtes et des faquins infatués dont les képis ont rétréci les cerveaux de sauteriaux.

Les pouvoirs civils ne valent guère mieux qui ont vu dans leurs mandats politiques des situations de rente. La politique est une source d’enrichissement frauduleux pour les chenapans. La mentalité qui domine n’est pas celle du serviteur de l’État mais du prébendier qui estime que ses états de service doivent être récompensés pour les sacrifices consentis et les risques courus. On n’est jamais mieux servi que par soi-même d’autant plus qu’on est assis sur un siège éjectable dont les chutes sont parfois très douloureuses et déprimantes.

Le refus systématique de la démocratie et du développement par les leaders politiques civils et militaires est l’expression de leur refus de voir poser dans leurs pays le problème du pouvoir pour déterminer le type de système politique, le modèle de société, les voies et moyens de la conquête de l’indépendance, un projet de développement national, etc. Il ne faut pas confondre le multipartisme et la démocratie comme c’est le cas dans nos pays, même dans ceux où les élections sont transparentes. Paradoxalement, c’est dans ces derniers pays que la démocratie apparaît le plus comme une mystification dès lors que l’on s’est contenté d’un habillage démocratique constitutionnel pour abuser le bon peuple. La remise en cause passe d’abord par des questions essentielles.

Pourquoi les dirigeants politiques des pays sous-développés d’Afrique et d’Ayiti sont-ils si riches et leurs administrés si pauvres ? Pourquoi les médecins de nos pays ne peuvent-ils pas les soigner, en cas de maladie, dans les hôpitaux de leur propre pays ? Pourquoi nos écoles et nos universités ne sont-elles pas assez bonnes pour que leurs enfants y étudient ? S’ils admirent tant les pays développés où leurs épouses vont faire leurs emplettes et passer des vacances avec une ribambelle d’enfants, pourquoi alors ne les imitent-ils pas dans la gestion du bien commun et l’édification d’une nation moderne ? Pourquoi ce divorce criard entre pouvoir et savoir ? Pourquoi nos élites intellectuelles, supposées plus clairvoyantes que le peuple, se prostituent-elles avec les régimes dictatoriaux et néocoloniaux en passant à côté de leur mission historique qui est d’éclairer le peuple et de participer au combat libérateur contre la domination et pour le développement ? Pourquoi sommes-nous les éternels derniers de la classe ? Quand donc le peuple opprimé et exploité changera sa perception de la misère tolérable en celle de misère intolérable qui débouche sur les révoltes voire les révolutions ?

Point n’est besoin ici d’énumérer la longue litanie de ce qui doit être fait ou devrait être fait. Tout le monde n’est pas intellectuellement outillé pour savoir ce qu’il faut faire. L’essentiel, c’est que chacun sache ce qu’il ne faut pas faire. Et je ne connais pas une seule personne, analphabète ou instruite, qui ne sache pas ce qui ne doit pas se faire dans l’intérêt du bien commun ! Ayiti ne doit pas rester couché là où il est tombé. Il doit se remettre en cause en se posant les bonnes questions. Ayiti chéri, debout !


Alors, à quand donc le passage à l’acte ?

17/01/2010

Ayayi Togoata APEDO-AMAH
 



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