L'Afrique "ne sera pas la
gagnante" des APE
"Je ne sais pas si un vainqueur sortira de la signature de l'Accord
de partenariat économique dans les conditions actuelles, mais je sais
sans aucun doute que l'Afrique ne peut pas être la gagnante", déclare
Amadou Ba qui préside la division des négociations internationales au
ministère sénégalais du Commerce.
S'adressant à IPS à Dakar, Ba qui est impliqué dans les discussions sur
les Accords de partenariat économique (APE) aux niveaux national et
international, a soulevé un certain nombre de questions cruciales pour
soutenir son point de vue. Ces préoccupations étaient semblables à
celles exprimées par des organisations africaines de la société civile
quand elles se sont rencontrées à Accra, au Ghana, à la fin-juin juste
avant le sommet des chefs d'Etat africains de cette année.
Des experts sénégalais et des activistes de la société civile disent que
la signature de l'APE signifierait la levée de toutes les barrières
commerciales sur les produits européens entrant dans les marchés des
pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP), et ils craignent
l'impact négatif d'une telle décision.
Le Sénégal ne négocie pas avec l'Union européenne (UE) pour son propre
compte, mais plutôt dans le cadre du bloc régional de la Communauté
économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO). Un comité
national a été mis en place pour suivre les négociations et apprêter les
positions nationales à soumettre à la CEDEAO.
Ce comité est composé des représentants du gouvernement, des dirigeants
de la société civile et des hommes et femmes d'affaires. "Ce serait
une erreur fatale de répéter les fautes commises par nos prédécesseurs",
a indiqué Ba, se référant en partie à ceux qui ont négocié l'entrée des
Etats africains dans l'Organisation mondiale du commerce (OMC).
Les gouvernements du Sénégal et d'autres pays de l'Afrique de l'ouest
sont en train d'exiger que l'UE accepte un moratoire de trois ans afin
de préparer le terrain pour les APE et d'aider les Etats et entreprises
africains à améliorer leur capacité à faire face à la rude compétition
qui interviendra à la suite des APE.
Les pays ACP ont déjà accès aux marchés européens à hauteur de 97 pour
cent de leurs produits conformément aux arrangements commerciaux
actuels; ainsi un changement quelconque du régime commercial ne
profitera qu'aux pays de l'UE et à leurs entreprises, a expliqué Ba.
Des organisations de la société civile ont lancé une campagne nationale
ayant pour thème : "Arrêtez les APE". "La signature des APE engendrera
plusieurs chocs à l'économie de ce pays", selon Mame Mignane Diouf,
coordinateur du Forum social sénégalais, un mouvement anti-mondialiste.
Il s'est entretenu avec IPS quelques jours avant de présider une
manifestation visant à empêcher ces accords d'être signés.
Organisée le 11 juillet, cette manifestation a emmené une poignée de
protestataires au coeur de la capitale sénégalaise pour une marche qui a
pris fin au ministère du Commerce où ils ont remis un document exigeant
un rejet total des APE.
Le premier choc le plus dramatique au Sénégal sera la perte en termes de
budget national. Le Sénégal, a expliqué Diouf, pourrait voir son budget
national réduire de 10 pour cent du fait de la baisse des recettes
provoquée par les APE.
Le second choc se fera sentir dans "le secteur agricole et le secteur
industriel déjà fragile" du pays, lesquels mourront une fois qu'ils
seront confrontés à la concurrence directe venant des grandes firmes
occidentales.
Pourtant, L'UE propose "d'aider" à soutenir des industries et sociétés
locales à se préparer pour la concurrence une fois les APE signés, a
déclaré Louis Michel, commissaire de l'UE pour le développement, dans
plusieurs capitales à travers le continent africain.
Michel a affirmé que le délai du 31 décembre ne peut en aucun cas être
manqué. Concernant la position avantageuse de l'Europe, cette dernière a
déjà donné "tout ce qu'elle peut". Récemment à Accra, il a accusé les
organisations de la société civile conduisant la campagne de ne pas
avoir "la compréhension exacte" de ce que sont les APE.
L'UE a exprimé un soutien avant même que les accords controversés ne se
réalisent. Mais la grande question est : Est-ce suffisant? Sera-t-il
d'une quelconque utilité en fin de compte?
Au Sénégal, ce soutien anticipé se fait à travers l'Agence française
pour le développement (AFD) qui a mis sur place un programme national
pour aider à renforcer l'économie locale, et en particulier le secteur
privé en termes d'amélioration d'infrastructures, de renforcement de
capacités et autres.
"Ces organisations sont contre la mondialisation et sont en train de
dire 'non' aux APE tandis que nous sommes en train de lutter pour la
survie de nos affaires", a déclaré à IPS, Yousou Diop, sous-directeur du
Conseil national du patronat sénégalais, une organisation
non-gouvernementale basée à Dakar.
"C'est vrai que nous ne sommes pas encore prêts et que nous avons des
préoccupations sérieuses", ajoute-t-il, expliquant que même dans
cinq ans et plus, des entreprises locales n'auront pas atteint le niveau
de compétitivité requis pour entrer en concurrence avec les grandes
multinationales européennes.
Pour la communauté des affaires, le secteur privé local a besoin de
"plus de temps" pour être prêt et pour être capable d'affronter les
nouveaux défis à venir avec les APE. Autrement, soutiennent-t-ils, toute
l'économie sénégalaise s'effondrera, comme celle des autres pays ACP.
Mais les résultats ne sont pas encore visibles et les opérateurs
économiques sont également inquiets, même s'ils ont déclaré qu'ils n'ont
pas les mêmes objectifs et la même approche que les organisations de la
société civile.
Dakar, 20 Juillet 2007
Hamadou Tidiane Sy
Inter Press Service (Johannesburg) |
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