AFRIQUE: l'alternance comme
possible solution
Du haut de son promontoire avec vue imprenable sur la scène
burkinabè, "Le Fou" aura déjà tout dit ou presque sur le Burkina. Sa
dernière chronique de 2006 aura été écrite à l'encre du bien et du mal,
du réel et du possible. Dans l'ensemble et à sa manière, il aura sorti
l'année 2006 par la petite porte. 2006 gît donc désormais sur la
nécropole embrumée du temps. Puisse-t-elle dorénavant être pour nous un
repère et un point d'appui capable de nous enseigner et de nous
propulser dans la trajectoire des verts pâturages de l'avenir. L'année
2007 saura-t-elle justement en être le relais ?
Aussi vrai qu'une nation ne peut aujourd'hui avoir de destin isolé, il
est sans doute juste de s'élever au-dessus de notre biotope burkinabè
pour considérer notre pays dans une perspective globale et globalisante,
à l'échelle de notre continent, mais aussi de la planète.
De quelque côté que l'on tourne le regard, le monde souffre de
pathologies diverses : catastrophes naturelles violemment exprimées par
des tremblements de terre, cyclones, inondations, famines, etc. A ces
tragédies qui peuvent paraître comme l'expression d'une sainte colère
divine, se greffent d'autres drames qui sont à la fois le fait et le
reflet de l'imbécillité de l'homme, ce bipède dangereux dont il est
difficile de ne pas admettre qu'il est un accident de la nature. Les
guerres, les prédations mortellement dommageables à notre environnement,
le commerce inéquitable porté par bien d'autres injustices et, pour ce
qui concerne particulièrement l'Afrique, la mal gouvernance
démocratique. Tout ceci vient brouiller régulièrement l'aspiration
messianique de l'espèce humaine au bonheur. La mal gouvernance
démocratique précisément, semble être le terreau de nombreux et grands
malheurs de notre continent.
Pour l'essentiel, cette mal gouvernance est sécrétée et entretenue par
l'absence de toute vraie alternance. Or, à l'image des grandes pluies
qui renouvellent la face de la terre, l'alternance démocratique
renouvelle et revigore le visage de la politique. Des pays africains
dont on peut taire volontairement les noms, véritables terres arides de
démocratie, crient périodiquement de douleur, du fait de l'absence de
toute perspective d'alternance et d'alternative. L'instabilité
chronique, avérée ou larvée, immerge ses racines dans l'impossibilité
d'alternance, qui elle-même, sécrète résignation populaire, sclérose et
immobilisme improductif.
Il n'y a rien de nouveau sous les étoiles. Depuis Périclès, et peut-être
bien avant, les peuples ont besoin, comme premier viatique, de
démocratie. Le destin de l'Afrique se jouera donc irréversiblement sur
le plateau de la démocratie, de cette valeur suprême qui se hisse au
confluent de l'alternance politique, du patriotisme et de l'altruisme
des dirigeants africains. En quarante-six ans, les drames du continent
sont directement ou indirectement liés au refus insidieux de cette
vertu. Or, aujourd'hui plus qu'hier, face à l'éveil relatif des
consciences, aucun progrès véritable, aucune stabilité solide et
productive ne peuvent s'affranchir de la bonne gouvernance démocratique.
Et celle-ci doit avoir pour socle l'alternance politique.
Quand le coeur d'un dirigeant africain au pouvoir depuis fort longtemps,
ne bat plus au même rythme que celui des dirigeants occidentaux, ceux-ci
n'hésitent pas à lui conférer le statut peu glorieux de dictateur. En
cela, les exemples sont nombreux et actuels. En tout état de cause,
grande longévité au pouvoir et mal gouvernance démocratique apparaissent
de plus en plus comme les variables de la dictature. Car, la trop grande
longévité au pouvoir, distille fatalement des contre-valeurs tels la
routine, l'immobilisme, la courtisanerie, l'incurie, les clans, les
castes, les mensonges et les fables . Autant de scories qui
s'accommodent mal de la salutaire rigueur morale, du génie inventif et
novateur, du sens du sacrifice.
Il est des choses dont l'essentialité est évidente et qu'il convient de
comprendre : l'uniformité sécrète la mort, la diversité la vie ; on peut
servir sa patrie autrement que par la politique ; rien ne pose au
citoyen autant d'obligations que la liberté ; sans discipline et sans
engagement, tout est voué à la colère, et la colère aspire toujours à
punir et à détruire. Pour les citoyens comme pour les dirigeants, il est
sans doute bon que l'Afrique s'approprie ces maximes si elle ne veut pas
continuer à attendre toujours le nirvana.
Notre continent, à travers la plupart de ses dirigeants, se comporte
comme s'il refusait le développement. Fraudes électorales, codes
électoraux iniques, tripatouillages des constitutions, etc., sont autant
d'éléments qui figent l'Afrique dans la désespérante posture de
dénégation des bienfaits d'un développement humain durable.
Les pères des nations africaines qui ont mené la barque du développement
dans le cadre des partis uniques, n'ont assurément pas démérité. Ils
avaient l'excuse du temps et de la jeunesse des Etats. Beaucoup d'entre
eux, s'ils ressuscitaient aujourd'hui, prendraient leur tête entre les
mains, dans un accès de colère homérique. Tant il est vrai que leur
héritage a été gloutonnement dilapidé, que le patriotisme est devenu le
refuge des canailles, que la culture du moindre effort est devenue la
règle de la réussite, que la morale est devenue la risée de tous. Même
les sociétés les plus amorales avaient leur pudeur. Même les campagnes
africaines ont cessé aujourd'hui d'être des remparts contre l'invasion
du vice. L'Afrique est assurément déboussolée, défigurée. Notre
continent, au contraire de l'Asie qui a su conjuguer développement et
culture, est en passe de perdre son âme. Cessons surtout d'être
narcissique et de culpabiliser sans cesse l'Occident. Le coupable c'est
nous-mêmes. Notre paresse, notre lâcheté, notre hédonisme, notre absence
de vision prospective, notre incivisme vis-à-vis du bien public, sont
autant de freins à un véritable décollage.
Certes, tout n'est pas que ténèbres. Il y a des avancées, des
éclaircies. Mais quand l'on considère que les pays du dragon asiatique
ont amorcé leur envol dans les années 70, soit une dizaine d'années
après nos indépendances, quand on prend en compte leur niveau actuel de
développement, on est fondé à se demander avec le Pr Ki-Zerbo, "A quand
l'Afrique" ?
Au total, un réarmement moral à tous les niveaux est plus qu'un
impératif catégorique pour notre continent, pour cette belle Afrique
dont le sol et le sous-sol sont superbement gonflés de tant de
richesses, objet par ailleurs de toutes les convoitises.
Il est temps que, par des politiques hardies de rupture, par une sorte
d'habeas corpus, les dirigeants africains sonnent le réveil de toutes
les énergies assoupies, pour transformer les cercles vicieux en cercles
vertueux. Et le vrai élixir qui doit nous affranchir de toutes nos
chaînes, est sans conteste l'alternance politique. En cela, la plus
grande puissance économique et militaire du monde est un bel exemple.
Les anciens disent que ceux qui n'ont jamais souffert sont indignes de
leur bonheur. A travers les âges, le destin des Africains à toujours été
estampillé du sceau de la souffrance. Il est donc temps qu'à travers la
politique de ses enfants, l'Afrique fasse l'expérience du bonheur.
Gouvernants et gouvernés, nous sommes tous promis à la faucille de la
mort. Attachons- nous donc à tendre, par les canaux de la politique,
vers ce bonheur, en coopérant au merveilleux plan de Dieu pour les
hommes, Lui qui est l'Alpha et l'Oméga, le Premier et le Dernier, le
Principe et la Fin et qui a, pour l'exemple, donné gratuitement aux
pauvres le pouvoir de rire aux éclats comme les riches. Bonne année 2007
à toutes et à tous.
4 Janvier 2007
Boureima Jérémie SIGUE
Directeur de publication,
Directeur générale des Editions "Le Pays"
Le Pays (Ouagadougou) |
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