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Décès de Ahmadou

Avec le décès, hier à Lyon (France), de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma, la littérature africaine contemporaine vient de perdre une de ses plus illustres plumes. C’est par un communiqué des Editons du Seuil (où il a publié la plupart de ses romans) que sa disparition a été rendue publique. Il avait 76 ans.

La ville de Lyon était devenue une seconde “ patrie ” pour l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma qui y a rendu son dernier soupir, hier jeudi. Il était d’ailleurs marié à une Lyonnaise qu’il avait rencontrée aux abords des amphithéâtres de l’université de cette ville où il était étudiant. “ J’ai connu une jeune Lyonnaise travaillant dans les Assurances, nous nous sommes aimés et avons décidé de nous marier ”, racontait-il lors d’une interview. L’étudiant en Assurances, passionné des belles Lettres, va plus tard opter pour une carrière d’écrivain. Ses premiers pas dans la littérature vont faire tilt avec la parution, en 1970, de son premier roman, “ Le Soleil des indépendances ” (actuellement au programme de nombreuses universités africaines, américaines et européennes). Ce livre constitue, selon les critiques, une rupture dans ce qui se faisait jusqu’ici dans l’univers de la littérature africaine d’expression française. Alors que la plupart de ses aînés se lançaient dans le procès de l’esclavage, du colonialisme et de leurs conséquences, Ahmadou Kourouma déroutait tout le monde en stigmatisant les nouveaux régimes de parti unique, très souvent dictatoriaux, qui ont remplacé le pouvoir blanc après les indépendances. Dans un des passages de ce roman, il fait une description poignante d’un camp de prisonnier où sont internés ceux qui osent s’opposer aux nouveaux maîtres : “ D’abord on y perdit la notion de la durée. Un matin, on comptait qu’on y avait vécu depuis des années ; le soir, on trouvait qu’on y était arrivé depuis des semaines seulement. Et cela parce qu’on y débarquait, toujours presque mourant, l’esprit rempli de cauchemars, les yeux clos, les oreilles sourdes. Puis on y passait des jours plus longs que des mois, et des saisons plus courtes que des semaines. En pleine nuit, le soleil éclatait ; en plein jour la lune apparaissait. On ne réussissait pas à dormir la nuit, et toute la journée on titubait, ivre de sommeil ”.

STYLE “ PETIT NEGRE ”

Ce qui a également caractérisé “ Le Soleil des indépendances ”, c’est le style avec lequel il a été écrit. Un style qui jure avec la recherche de pureté de la langue française à laquelle s’efforçaient la plupart des romanciers africains de sa génération. Lui ne se gêne pas pour s’inspirer des tournures et de la syntaxe de sa langue maternelle qu’est le malinké. D’ailleurs, cela se ressent plus dans son dernier livre, “ Allah n’est pas obligé ”, où il n’hésite pas à emprunter un style “ petit blanc ” lorsqu’il fait parler ses personnages. Dans ce roman publié en 2000 (Prix Renaudot et Goncourt des lycéens) et dont sa rencontre avec des enfants de Djibouti a été le déclencheur, il raconte l’effroyable odyssée de Birahima, un enfant-soldat empêtré dans les guerres civiles qui minent le Liberia et la Sierra Leone. Des guerres tribales teintées de folie, d'absurdité, “ des guerres qui ne mènent à rien, qui ne mèneront jamais à rien..., une roue qui tourne et ne s'arrête jamais ”. Ces phrases à la fois émouvantes et... drôles du jeune Birahima nous apprennent bien des choses sur l’univers de ces enfants embarqués malgré eux dans un conflit qui ne les regarde pas : “ Et quand on n'a plus personne sur terre et qu'on est petit, un petit mignon dans un pays foutu et barbare où tout le monde s'égorge, que fait-on ? Bien sûr on devient un enfant-soldat, un small-soldier, un child-soldier, pour manger et pour égorger aussi à son tour ; il n'y a que ça qui reste (...). Les enfants-soldats, c'est pour ceux qui n'ont plus rien à foutre sur terre et dans le ciel d'Allah ”. “ JE N'OSE PAS REPARTIR A ABIDJAN ”

Parmi les romans les plus célèbres d’Ahmadou Kourouma, on peut également citer des chefs-d’œuvre comme “ Monnè, outrages et défis ”, qui récapitule un siècle d'histoire coloniale, ou “ En attendant le vote des bêtes sauvages ”, considéré comme le réquisitoire d’un conteur à l’endroit des régimes dictatoriaux d’Afrique. Il était également l’auteur d’autres livres moins connus : “ Le Grand livre des proverbes africains ” co-écrit avec Zaü Mwamba Cabakulu ; “ Le chasseur, héros africain ” ; “ Yacouba chasseur africain ” ; “ Drôles d'aventures ” (livre pour enfant), co-écrit avec Claude et Denise Millet ; “ Le griot, homme de paroles ”. Son dernier livre (dont il était en train d’achever le manuscrit) devrait porter sur Ahmed Sékou Touré, l'ex-président guinéen.

Dans son pays, la Côte d’Ivoire, plongée depuis le 19 septembre 2002 dans une guerre civile qui a fait des centaines de morts, ses détracteurs doutaient de sa nationalité ivoirienne. Un quotidien privé, “ L'Inter ”, se demandait même récemment “ pourquoi Ahmadou Kourouma dissimule publiquement depuis un certain temps la nationalité guinéenne de ses parents comme s'il en avait honte ”. Selon le journal qui l’accuse de soutenir la rébellion de la partie Nord du pays (à majorité musulmane), l’écrivain “ n'est pas en mesure de dire à ses interlocuteurs s'il a obtenu la nationalité ivoirienne par adoption ou par naturalisation ”. Ces critiques étaient devenues presque officielles lorsque l’ex-ministre de la Communication, le Pr Séry Bailly, dans un article de deux pages parues il y a deux ans dans les colonnes du quotidien Fraternité Matin (proche du gouvernement), affirma que Kourouma “ est prisonnier de ses origines malinké ” et que ce monde malinké fournit la culture de référence des œuvres de l’écrivain. Très touché par ces jugements qui frisent la xénophobie et qui sont tirés du lexique du fameux concept de l’ivoirité (une nébuleuse qui crée une différence entre “ vrais ” et “ faux ” Ivoiriens), l’écrivain a toujours gardé le sang-froid et disait que le président ivoirien Laurent Gbagbo est coincé par sa femme et les extrémistes de son entourage. “ Il ne sait plus ce qu'il faut faire. Il est complètement dépassé par les événements. C'est pourquoi il ne prend pas le chemin de l'application des accords de Marcoussis ”, répondait-il à un journaliste.

Depuis l’éclatement de la crise ivoirienne, il n’a pas mis les pieds en Côte d’Ivoire. “ Je ne figure sur aucune liste, mais je n'ose pas repartir compte tenu du climat qui prévaut. J'ai fait des déclarations qui n'ont pas plu. J'ai des raisons légitimes d'avoir peur des “ dragons de la mort ” qui sévissent partout à Abidjan. Si je rentre, je sais ce qui peut m'arriver. Je resterai hors du pays tant que le calme et la paix ne seront pas revenus ”, déclarait-il récemment. Selon lui, l’ivoirité a mis ses compatriotes dans les abîmes. “ On a dit que les Ivoiriens ont tous perdu la tête. Je suis tenté de croire que nous avons tous perdu la raison ”, disait-il. C’est en 1927 qu’Ahmadou Kourouma a vu le jour à Boudiali, petite localité du Nord de la Côte d’Ivoire majoritairement musulmane et de culture fortement malinké. C’est un des oncles, “ infirmier, chasseur, musulman et féticheur ”, qui l’a élevé. Il a été étudiant au Mali puis s’engage dans l’armée française, de 1950 à 1954, comme combattant volontaire en Indochine. Après sa démobilisation, ce surdoué en mathématiques part étudier en France pour devenir ingénieur électronicien. Il réussit même à l’Ecole de construction aéronautique et navale de Nantes, mais ses pas le dirigent plus tard vers la ville de Lyon où il entame une formation de statisticien pour les assurances.

Lors de la vague des indépendances africaines, en 1960, il décide de rentrer en Côte d’Ivoire, mais le régime dirigé par Félix Houphouët-Boigny le considère comme un opposant. S’ouvre alors pour lui les portes de l’exil : en Algérie, il trouve dans la littérature une sorte d’exutoire, “ une patrie à laquelle aucun tyran ne pourrait l’arracher ”. C’est dans ce pays qu’il a écrit son fameux “ Soleil des indépendances ”, cette “ relecture au vitriol de l’histoire africaine des années 60 ” publiée en France par les Editions du Seuil. Après une longue errance et une perpétuelle quête de liberté, ce n’est qu’en 1996 qu’il décide de s’installer définitivement à Abidjan, la capitale ivoirienne, à partir de laquelle il faisait de fréquentes navettes entre la Côte d’Ivoire et la France, précisément à Lyon où il retrouvait son épouse Christiane, ses enfants Sophie et Julien. Hier, il a rendu son dernier soupir dans cette ville qu’il aimait tant, laissant derrière lui une œuvre éternelle.

Modou Mamoune Faye

www.lesoleil.sn
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