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Diplomatie africaine
Les limites de la Cedeao
PARIS 8Nov2009 — Le ministre français des Affaires étrangères Bernard
Kouchner s'est félicité du "succès" du sommet de la Communauté
économique des États d'Afrique de l'Ouest (Cedeao) qui a décrété un
embargo sur les armes à l'encontre de la Guinée, dans un communiqué reçu
dimanche. "Je salue le succès du sommet de la Cedeao tenu hier (samedi)
à Abuja", a déclaré M. Kouchner.
Lorsque les structures politiques de la France se disent satisfaites
d'une décision concernant le continent africain, j'ai personnellement
tendance à m'inquiéter. De Gaulle n'a-t-il pas déclaré que son pays
n'avait pas d'amis, rien que des intérêts...
La Communauté économique des États de l'Afrique de
l'Ouest (CEDEAO) est une organisation internationale régionale. Son but
principal est de promouvoir la coopération et l'intégration avec pour
objectif de créer une union économique et monétaire entre les pays de
l’Afrique de l'Ouest. Elle fut créée le 28 mai 1975 et compte
aujourd'hui 15 États membres. On a beaucoup de mal à dresser une liste
de ses réussites à ce jour.
Par contre, nous constatons que la CEDEAO peine à s'imposer à l'échelle
internationale; dans la plupart des États membres en conflit
sociopolitique, la Cedeao a perdu de toute sa crédibilité:
- au Togo en 2005 avec la tentative infructueuse de restauration de la
légalité constitutionnelle;
- au Niger tout récemment, avec le Président
Mamadou Tandja, entravé dans un processus démocratique aux limites floues;
- en
Guinée-Conakry, avec le chef de l’État Moussa Dadis Camara pris entre plusieurs
feux;
- avec la légitimité de la plupart de ses chefs d’État !
Légitimité des membres
Nigéria: L’actuel président en exercice de la Cedeao, le Nigérian Umaru
Musa Yar’Adua, a accédé à la plus haute magistrature de son pays en 2007
à l’issue d’élections fortement contestées par son opposition et dont
l’organisation a été émaillée de fraudes et de violences, ce qui n’a pas
empêché Washington d’apporter son onction, avant la fin du processus
électoral.
Libéria: Ellen Johson-Sirleaf (première femme élue présidente en
Afrique), envoyée en mission à Niamey, est devenue chef d’État du
Liberia en 2005 au terme du second tour miraculeusement gagné contre
l’ultra populaire Georges Oppong Manneh Weah après un premier tour
perdu.
Burkina Faso: M. Compaore le médiateur en chef de la CEDEAO, aux
commandes du Burkina Faso depuis 22 ans après l’assassinat du
panafricaniste Thomas Sankara, remporte tous les scrutins présidentiels
dans son pays depuis l’instauration du multipartisme en 1992, en
infligeant à son opposition ce qu’il appelle des "fessées
électorales".
Côte d'Ivoire: Laurent Koudou Gbagbo, acrobate hors pair, se maintient
au pouvoir depuis 2005.
Togo: Faure Gnassingbé, le plus jeune président du club, succède à son
défunt père en avril 2005 au terme d’un processus électoral émaillé de
violences inouïes.
Senegal: Abdoulaye Wade du Sénégal, le doyen de la sous-région, a
remporté en 2007 un scrutin présidentiel longuement contesté par son
opposition. Depuis lors, il un malin plaisir à apporter des amendements
à la Constitution de son pays, amendements en totale contradiction avec
des convictions de démocrate…
Les sanctions de la Cedeao
"L'adoption par la Cedeao d'un embargo sur les armes à destination de
la Guinée et de sanctions individuelles ciblées témoigne de la
mobilisation des États de la région pour la paix et la stabilité
régionales"[1], a affirmé le chef de la diplomatie française, dans
l'exercice habituel de la langue de bois ou de la politique à plusieurs
variables. La sortie virulente de la France dans ce dossier (et pas au
Niger) semble laisser penser que nos amis de la Cedeao reçoivent des
instructions. Depuis près de vingt ans en effet, la Cedeao n’a plus de
force d'action, perdant progressivement sa crédibilité dans les États
membres en conflit sociopolitique. Au Niger avec le Président Mamadou
Tandja, coincé dans un processus démocratique aux limites incertaines et
en Guinée-Conakry, avec le chef de l’État Moussa Dadis Camara, coincée
entre l’Union Africaine et l’Union Européenne, la Cedeao définit
difficilement aujourd’hui son rôle de régulation.
En janvier 2009, la CEDEAO a suspendu la Guinée après
la prise de pouvoir par une junte dirigée par le capitaine Moussa Dadis
Camara suite au décès du président Lansana Conté, une situation assez
similaire à celle du Togo, quatre années plus tôt (mais sans aucune
incidence pour ce dernier). L'organisation régionale a également
suspendu le Niger, le 20 octobre dernier, à cause du refus de ses
autorités de reporter des élections législatives. La CEDEAO avait
demandé au gouvernement nigérien de reporter ce scrutin pour permettre
un dialogue politique visant à mettre fin à la crise liée à
l'organisation, le 4 août dernier, d'un référendum constitutionnel
destiné à permettre au président Mamadou Tandja de rester au pouvoir
après l'expiration de son second mandat de cinq ans, en décembre 2009.
Le 11 novembre 2009 les représentants de la Guinée et
du Niger au Conseil des sages de la Communauté économique des États de
l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) sont interdits de participer à une réunion
de cet organe qui doit s'ouvrir jeudi à Accra, au Ghana, a-t-on
appris de la PANA [2]. Cette rencontre de trois jours porte sur le
"Renforcement des compétences en médiation et en facilitation" dans
les 15 pays membres de la CEDEAO. Treize délégations vont donc se réunir
pour prendre des décisions imposables à deux membre en théorie exclus...
L'impasse
La Cedeao a atteint ses limites : le Niger est
suspendu mais non exclu de la Cedeao et le Président Mamadou Tandja
n’assistera plus aux sommets de l’organisation Ouest-africaine. Mais
après? Cette sanction n’a aucun impact géo-économique sur l’État
nigérien et semble limitée dans le temps. Elle ne peut pas obliger
Mamadou Tandja à un retour à une légalité constitutionnelle ou
démocratique. En réaction, le Niger a intensifié ses contacts
diplomatiques pour "défendre" sa position; "Le gouvernement du Niger a envoyé cette semaine une
délégation en tournée dans les pays membres de la Communauté économique
des États d’Afrique de l’ouest (CEDEAO), conduite par son tout nouveau
Premier ministre, Ali Badjo Gamatié"[3]. Il lui suffit de
conserver un ami ou un pion au sein de la structure pour rester informé
des décisions importantes. La Cedeao aurait dû
dépasser les simples mesures théoriques pour contraindre les diplomates
des pays membres à quitter le pays "indiscipliné" et
refuser de recevoir les délégations du Niger.
Aujourd’hui, la Cedeao en tant qu’institution de
régulation manque de courage politique et ne fonctionne pas
efficacement. A sa création en 1975, la Cedeao était munie d’une "force de frappe" comparative à celle d’une institution classique
(Forces armées alliées de la Communauté ou FAAC).
En janvier 2003, la Mission de la CEDEAO, MICECI (ECOMICI), a été
déployée en Côte d’Ivoire, aux côtés de la Force française "Licorne"
pour surveiller le cessez-le-feu conclu à Marcoussis le 24 janvier 2003.
La France entend ainsi accompagner la montée en puissance de la Brigade
Régionale de la Force Africaine en Attente. On voit que l’influence des pays membres et des chefs d’État actuels de la Cedeao est administrée par l’Union Européenne (principal bailleur de
fonds) du fait du manque de promotion de structures propres au
continent. Ce manque de garantie et de confiance souveraine affaiblit la
Cedeao le renvoyant dans un club "des amis de l’Afrique de l’Ouest".
Cette léthargie légitimée par la Cedeao l'entraîne progressivement dans
une totale perte de vigueur et de rigueur politique au Togo, Niger,
Guinée-Conakry. "La tenue de ces élections s'est faite au mépris
total des chefs d'État et de gouvernement de la CEDEAO, et témoigne de
la volonté manifeste des autorités nigériennes de poursuivre dans la
voie de l'illégalité constitutionnelle qui prévaut actuellement"[4],
indiquait le communiqué de sanction du Niger. Il faut ici noter
que le mépris aux chefs est ici plus grave que le manquement aux règles
internes de l'institution.
La Cedeao est aujourd’hui sans perspectives réelles,
sans vision, en manque d'ambition et sans un véritable contenu
historique et géopolitique. Ce manque d'efficacité laisse planer un
doute sur les finalités des règlements des conflits dans les pays
membres. Les ratés du dernier sommet à Abuja sur la Guinée et le refus
de tout débat de fond avec le Nigérien Mamadou Tandja ont ouvert la voie
à tous les scénarii les plus hasardeux. On connaît maintenant les
limites de la Cedeao dont la finalité et l’entité politique ne sont plus
fondées. La crédibilité n’est plus une motivation des membres de la
Cedeao; Mamadou Tandja, qui a présidé la Cedeao, se comporte comme un
dictateur, tripatouillant les textes fondamentaux de la nation à
l'exemple du Nigérian Obasanjo, alors président en exercice de ladite
institution, qui a manqué d’inspiration démocratique, en voulant
modifier la constitution nigériane pour un mandat illégal à la tête de
son pays.
La question de fond(s)
Le Programme indicatif régional financé par l’Union
européenne dans le cadre du 9e FED appuie la région Afrique de l’Ouest
(Union économique et monétaire ouest africaine (UEMOA) et Communauté
économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dans sa volonté de
réaliser l’intégration régionale. Ce programme s’inscrit dans le cadre
global de l’Accord de partenariat Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP)-Union
européenne (UE), signé à Cotonou en juin 2000. D’un montant de 258
millions d’euros, il intervient dans trois secteurs. Il s’agit de deux
secteurs de concentration que sont l’appui à l’intégration économique et
au commerce, la facilitation des transports. Ensuite, d’un secteur hors
concentration qui concerne la prévention de conflits, la culture, la
santé, la pêche... Selon le représentant de l’UE, Gerardus Gielen, cette
stratégie de coopération vise "l’insertion harmonieuse et progressive
des économies des pays de l’Afrique de l’Ouest dans l’économie mondiale
par la consolidation de l’espace économique régional"[5].
En dehors du financement des institutions africaines,
l’Union européenne (UE) est un gros bailleur de fonds des pays.
L'aide européenne au Niger, au titre du 10ème Fonds européen de
développement, s'élèverait à près de 450 millions d'euros.
Il est difficile de croire que l'Europe libérale,
dans un élan de générosité décide d'aider de façon désintéressée... Fort
de son poids, l'UE avait demandé le report du scrutin législatif au
Niger, mettant en garde contre son impact négatif; une demande assortie
de menaces de suspension de la coopération dans le cas où les autorités
nigériennes ne restauraient pas l’ordre constitutionnel bouleversé
depuis le référendum du 4 août. L’Union européenne pourrait activer
l’article 96 des Accords de Cotonou, un document de coopération et de
développement signé en juin 2000 au Bénin entre l’UE et les pays ACP
(Afrique, Caraïbes, Pacifique). Cette disposition prévoit la possibilité
d’une suspension de la coopération communautaire en cas de non-respect
de critères démocratiques et de défense des droits de l’Homme. Mais ici
l'impact est certainement plus important, même si les sanctions ne
seront jamais appliquées pour cause de conflit d'intérêt, la France
étant très présente dans le pays, pour l'exploitation de l'uranium.
Pour financer ses opérations en faveur de la paix, la
CEDEAO a lancé en novembre 2005 son Fonds pour la paix avec des contours
non communiqués. La seule certitude dans le cadre du développement des
capacités de paix de la Communauté est l'omniprésence de la France à
travers un programme nommé RECAMP, certainement financé par la
métropole, et dont un cycle intérimaire d’exercice d’état-major s’est
tenu à Dakar en juin 2006, au profit du noyau dur de l’état-major
régional.
Conclusion: sortir de l'impasse par la
décentralisation
Nous ne pensons pas que l'Afrique obtiendra son
indépendance avec les aides financières et l'aumône de l'occident. L'intégration
régionale a un coût et il faut pouvoir l'assumer. Il convient,
avant la mise en place des structures politiques en Afrique, de penser
leur (auto)financement.
Dans le cas de la CEDEAO, les États membres auraient
pu mettre l'accent sur le développement des infrastructures
(communications et télécommunications par exemple). L'Afrique noire est
certainement la zone la plus chère à ce jour en terme de prix/km pour la
circulation ou de prix/minutes pour le téléphone ou l'interconnexion au
web. Une étude sur les infrastructures d'électricité, d'eau, routières,
de communications et de technologies de l'information dans 24 pays, dont
11 francophones rapporte que "les Africains paient dans certains pays
deux fois plus pour les services de base que les habitants d'autres
régions du monde", a expliqué la Banque mondiale. "Que ce soit
pour l'énergie, l'eau, le transport routier, la téléphonie mobile ou les
services internet, les tarifs africains sont plusieurs fois supérieurs à
ceux pratiqués dans les autres parties du monde en développement", a
déploré la Banque mondiale, parfois à cause de "coûts réellement
supérieurs", parfois pour permettre "des bénéfices élevés"[6].
Il est assez aberrant d'imaginer qu'un simple courrier électronique
entre deux pays voisins comme le Bénin et le Nigéria doive transiter par
les serveurs américains. il s'agit, dans les cas ici évoqués, de
services à haut rendement. Pour la circulation des biens, personnes et
informations, le péage génère des revenus importants aujourd'hui
indirectement perçues par des sociétés occidentales comme Air France,
British Telecom, Areva, Bolloré...
Pour arriver à se construire, il convient de
décentraliser le pouvoir au sein d'organismes comme la CEDEAO. Aussi
longtemps que le président de la république sera le chef de projet ou
l'expert en Afrique, les résultats resteront médiocres. Il serait
indiqué en ce sens de mettre en place des groupes d'experts avec des
missions bien définies (les propositions - l'élaboration des politiques
globales - les études de projet - la recherche de financement - les
études de faisabilité - la réflexion stratégique...) et un audit ou une
évaluation en amont des résultats. On rétorquera que des études sont
réalisées, mais avec les centres de recherche et les lobbies occidentaux
(Ernst & Young - KPMG - Deloitte - PwC - Arthur Andersen...). L'embargo
sur les armes en Guinée, décision concertée et bien analysée à n'en
point douter, n'est certainement pas une perte pour tous, si l'on en
croit les récentes accusations en France (dossier Pasqua) [Lire].
Mais, comme le déclare si justement Mr Robert Dussey,
aussi longtemps que "l'Afrique est malade de ses dirigeants" [7],
le développement ne sera pas une garantie en dessous du Sahara.
Le 11 novembre 2009
Gustav Ahadji
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1. (AFP) – 18 oct. 2009
2. 11-11-2009 : La Guinée et le Niger privés d'une réunion de la
CEDEAO - avec PANA
3. Le Niger cherche à renouer le dialogue avec la CEDEAO - Souleymane
Maâzou
http://ipsinternational.org/fr/_note.asp?idnews=5557
4. ibid
5. Bachirou NANA -
http://www.lefaso.net/spip.php?article25673
6. Les infrastructures africaines sont médiocres et coûteuses, selon
la Banque mondiale - AFP: 12/11/2009
7. L'Afrique malade de ses hommes politiques Robert Dussey Essai
(broché). Paru en 04/2008
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