Afrique abusée
Abus sexuels et ONG en Afrique
(Le Monde 04/03/2002)
Le Haut Commissariat pour les réfugiés (HCR) vient de
révéler des pratiques d'exploitation sexuelle par des agents humanitaires
dans des camps de réfugiés en Afrique de l'Ouest. En êtes-vous surpris ?
Le fait en lui-même ne me surprend pas. En Afrique de l'Ouest ou ailleurs,
cela fait au moins dix ans que Médecins sans frontières (MSF) a pris
conscience du problème et a réagi. Il nous est arrivé de signaler aux
autorités judiciaires des employés d'organismes d'aide, y compris de notre
association.
Aujourd'hui, la naïveté apparente de certains est, en réalité,
l'expression d'un manque de vigilance ou d'une forme de complaisance. Les
réfugiés sont volontairement maintenus dans un état de grande précarité
par l'action conjuguée des bailleurs de fonds occidentaux, du HCR et des
pays d'accueil. La raison explicite, outre les restrictions budgétaires,
est la volonté de décourager la recherche d'asile politique ou
territorial. La conséquence en est une situation d'extrême vulnérabilité
et une exposition à toutes les formes de violences, y compris sexuelles.
Je suis donc choqué, mais pas surpris.
Comprenez-vous l'émotion qu'a soulevée le rapport du HCR ?
Cette émotion, nous la partageons. Abuser d'un individu alors que l'on a
pour rôle de l'aider ! Malheureusement, l'imprécision des faits rapportés
alimente un traitement purement émotionnel et des amalgames peu propices à
une réaction appropriée, en donnant l'impression que tout le monde est
coupable, partout. L'humanitaire, regardé comme vertueux, se retrouve
ainsi associé au pire. C'est excessif. Pourquoi le HCR ne rend-t-il pas
disponible, dès maintenant, toute l'information en sa possession ?
Pourquoi affirme-t-il que les employés du HCR impliqués seront maintenus
en poste pendant la durée de l'enquête administrative ? Un sujet aussi
sérieux mérite un traitement plus cohérent.
Le HCR met en avant que les fautifs seraient "essentiellement des employés
locaux"...
Ainsi les Blancs seraient blancs comme neige, tandis que seuls les
Africains seraient concernés ? Difficile à croire ! Voilà encore un effet
de l'extrême confusion dans laquelle cette affaire est sortie. On
stigmatise un groupe, sans toutefois donner les précisions qui
permettraient une vérification rigoureuse, et, par la même occasion, un
autre groupe se trouve absout. Est-ce un hasard si cela entre en résonance
avec les préjugés les plus méprisants à l'encontre de nos collègues
africains ? On peut en douter.
Les réfugiés, de plus en plus nombreux et, notamment en Afrique, dans des
situations sans issue, sont-ils de "mauvaises" victimes que plus personne
ne veut prendre en charge ?
A l'époque de la guerre froide, les réfugiés, dont 90 % fuyaient des
régimes communistes, étaient de précieux symboles de la supériorité du
bloc occidental. Ce n'est plus le cas : ils sont aujourd'hui considérés
comme un pur fardeau dont il faut se débarrasser au plus vite. D'où
l'absence de protection et de garanties de sécurité pour eux. Faire croire
que les seuls acteurs humanitaires pourraient physiquement protéger ces
personnes, c'est jouer d'une dangereuse illusion. Cette responsabilité
incombe aux Etats et au HCR, mais elle est exercée dans un climat de
démission permanente, notamment en Afrique de l'Ouest.
Le Haut Commissaire pour les réfugiés, Ruud Lubbers, a expliqué que les
abus seraient dus au manque de ressources du HCR, qui déléguerait de plus
en plus ses tâches à des opérateurs locaux.
Est-ce ainsi qu'il faut expliquer la sortie soudaine d'un tel rapport,
éclaboussant tout le monde, mélangeant tous les faits et les genres ?
Est-ce une manière d'obtenir des budgets trop souvent refusés ? Il faut
espérer qu'il y ait, derrière cette action, des motivations plus
respectables... Certes, le HCR doit faire face, depuis de nombreuses
années, aux réticences des Etats donateurs. Reste qu'il a choisi de mettre
en sourdine son mandat de protection, pour mettre en avant l'assistance
matérielle, au demeurant très insuffisante, comme on le constate en
Afrique de l'Ouest. Cela ne peut se ramener à un problème strictement
financier. Il est trop facile de laisser entendre que des réfugiés
pourraient être poussés à se prostituer en échange d'une aide dont le
volume serait a priori insuffisant, quand on est le coordinateur de l'aide
et, en plus, détenteur du mandat de protection de ces réfugiés.
Des humanitaires accusés d'abus sexuels en Afrique
(Le Monde 28/02/2002)
UNE COMMISSION d'enquête conjointe du Haut Commissariat
des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et de l'ONG britannique Save the
children a révélé de "très nombreux" cas d'exploitation sexuelle de
mineures par des agents d'organisations humanitaires dans des camps de
réfugiés en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone. Publiés mercredi 27
février, les premiers éléments d'un rapport, dont l'intégralité ne sera
rendue publique qu'à la mi-mars, répercutent les témoignages, recueillis
entre le 22 octobre et le 30 novembre 2001, de quelque 1 500 filles, âgées
de 13 à 18 ans, qui accusent 67 membres d'ONG ou d'organismes des Nations
unies, ainsi que des casques bleus de l'ONU, d'avoir exigé des "faveurs
sexuelles" en échange de vivres, de médicaments ou d'autres produits de
première nécessité. Au total, une quarantaine d'organisations seraient
impliquées.
"C'est un problème qui ne concerne pas seulement l'Afrique de l'Ouest,
mais il y apparaît particulièrement aigu", dit Ron Redmond, porte-parole
du HCR à Genève. "La vaste majorité des auteurs présumés sont apparemment
des personnels locaux des différentes agences et d'ONG." Auprès de Save
the children, on précise cependant que "plusieurs agents internationaux
-c'est-à-dire des Blancs- sont également accusés d'avoir profité d'une
situation d'extrême inégalité".
De nouveaux enquêteurs, en provenance du siège de l'ONU à New York, et des
membres de l'inspection générale du HCR sont actuellement sur place pour
approfondir les investigations. Ils sont accompagnés d'un expert
indépendant, spécialisé dans les abus sexuels sur enfants.
Il y a un mois, le HCR avait déjà révélé une vaste escroquerie - portant
sur plusieurs millions de dollars - aux dépens de réfugiés au Kenya. "Il
faut être d'une extrême naïveté pour s'étonner de l'existence de cas
d'abus sexuels, qui découlent de la façon générale dont sont traités les
réfugiés", a déclaré, mercredi, Jean-Hervé Bradol, président de Médecins
sans frontières (MSF), qui dénonce "l'indigence générale de la prise en
charge des réfugiés et le manque de respect global pour ces gens".
Stephen Smith
© Copyright Le Monde
L'humanitaire vire au sordide en Afrique
(Liberation 28/02/2002)
Après le scandale d'un réseau criminel qui avait
infiltré le bureau du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés
(HCR) au Kenya, une nouvelle affaire secoue le monde humanitaire. Un grand
nombre d'enfants auraient été victimes d'abus sexuels perpétrés par des
humanitaires, aussi bien par le personnel local qu'international ainsi que
par des Casques bleus en Sierra Leone, au Liberia et en Guinée. C'est ce
que vient de révéler une mission d'évaluation, dont le premier rapport est
publié conjointement par le HCR et l'organisation britannique Save the
Children Fund. L'ONU vient d'envoyer une équipe d'enquêteurs pour vérifier
les graves allégations basées sur les témoignages de quelque 1500
personnes, essentiellement des enfants. A ce jour, 67 personnes
travaillant pour 40 organisations humanitaires sont soupçonnées d'abus
sexuels sur des filles, âgées pour la plupart de 13 à 18 ans.
Rapports sexuels. Les témoignages des adolescentes contenues dans le
rapport sont particulièrement frappants. Ainsi, une jeune Libérienne
affirme que «les humanitaires monnayaient la nourriture pour obtenir des
rapports sexuels». «Vous ne recevez pas d'aide si vous n'offrez pas une
femme, une soeur ou une fille aux travailleurs humanitaires», confirme un
réfugié sierra-léonais. Chaque parcelle de pouvoir pouvait servir à faire
pression sur les réfugiées. Un employé humanitaire basé en Sierra Leone
confie à l'équipe d'évaluation: «Aucune fille dans ce camp ne peut obtenir
un travail, sans se soumettre à des rapports sexuels avec des travailleurs
humanitaires.» Mais le plus souvent, ceux-ci donnaient aux adolescentes
l'équivalent de 10 centimes, sinon quelques biscuits, une bâche de
plastique ou un peu de savon.
Face à ce système corrompu, les réfugiés avaient la conviction qu'ils ne
pouvaient rien faire, tant le pouvoir des ONG était immense sur eux. «Si
les humanitaires s'en vont, nous n'aurons simplement plus de nourriture»,
explique un adolescent libérien. Il n'y avait aucune autorité indépendante
vers laquelle les réfugiés auraient pu se tourner. Des enfants ont parfois
pris le risque de dénoncer par écrit ces pratiques, mais les personnes à
qui ils avaient remis leur témoignage se sont bien gardées de transmettre
l'information. A d'au tres reprises, ils ont tenté d'avoir accès à du
personnel haut placé dans les ONG, mais ont été empêchés par les gardes de
sécurité. Selon le rapport d'évaluation, le manque de personnel de haut
niveau dans les camps explique le fait que les humanitaires présents
avaient la conviction d'agir en totale impunité. «Il y avait une
conspiration du silence. Ceux qui ne se livraient pas à une exploitation
sexuelle n'osaient pas dénoncer ces pratiques de peur d'être stigmatisés
ou ostracisés», déplore le rapport.
Les pratiques des soldats de la paix en Sierra Leone sont elles aussi
décrites et épinglées. Certains payaient de 5 à 300 dollars pour obtenir
des rapports sexuels avec des filles âgées parfois seulement d'une dizaine
d'années. Les parents fermaient les yeux ou envoyaient parfois leurs
filles, poussés par des impératifs de survie. Une mère explique: «J'ai
sept enfants. Lorsque les plus petits hurlent parce qu'ils ont faim et
qu'il n'y a plus rien à leur donner, que croyez-vous que je puisse faire?»
Les professeurs, eux aussi, exigeaient des contacts sexuels des enfants
pour qu'ils aient de bonnes notes. Le secrétaire général de l'ONU, Kofi
Annan, s'est déclaré hier «perturbé et choqué par les informations selon
lesquelles des abus sexuels ont pu être commis à grande échelle sur des
enfants dans des camps de réfugiés».
Mesures drastiques. Le rapport d'évaluation propose une gamme de mesures
pour éviter que de tels abus ne se reproduisent: octroi des terres à
cultiver pour que les réfugiés ne tombent pas dans une dépendance absolue
envers l'aide humanitaire, déploiement d'un plus grand nombre de femmes,
meilleur accès des réfugiés aux structures juridiques... Seule certitude
pour l'heure: des mesures drastiques vont devoir être prises. Le président
de Médecins sans frontières, Jean-Hervé Bradol, espère que ce scandale
entraînera «une prise de conscience collective»: «Il faut être d'une
extrême naïveté pour s'étonner de l'existence de cas d'abus sexuels, qui
découlent du manque de respect global pour les réfugiés.».
Genève, de notre correspondant Pierre HAZAN
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