Politique de la France en Afrique
Vendredi 19 mai 2006 - Palais des congrès - Cotonou - Bénin
Mesdames et Messieurs les ministres et les parlementaires,
Je suis venu vous dire aujourd'hui mon respect. Respect, parce que vous
avez bâti en quelques années, au Bénin, une démocratie forte et vivante,
prouvée par trois alternances réussies. Nous, les Français, qui sommes
si fiers d'être la patrie des droits de l'Homme, il nous a fallu
plusieurs siècles pour cela.
Le Bénin a été et reste plus que jamais un exemple pour l'Afrique toute
entière. Vous avez été les premiers à tirer les conclusions de la chute
du mur de Berlin, en tournant pacifiquement le dos au communisme dès
1989 (bien plus rapidement que certains intellectuels français !). Et
c'est à la transition démocratique déjà engagée au Bénin que le
président Mitterrand pensait lorsqu'il prononça son désormais célèbre
discours de La Baule en juin 1990.
Chacun sait que les Béninois ont participé à près de 70% à l'élection
présidentielle de mars dernier. C'est une nouvelle preuve de la vitalité
de votre démocratie : votre peuple est profondément, fondamentalement
démocratique. Personne n'a pu réussir à le manipuler. La lutte a été
forte, car la démocratie c’est aussi la compétition, et le combat
politique est parfois un combat rude. J'en sais quelque chose. Mais
c'est librement que le peuple béninois a pu se déterminer entre des
candidats de grande valeur.
J'ai déjà eu l'occasion de dire au président Boni Yayi toute
l'admiration dans laquelle je tiens son engagement sincère de nommer aux
responsabilités des hommes neufs, choisis pour leurs compétences. Avec
lui, le Bénin a choisi de prendre le chemin de la bonne gouvernance, qui
est la condition du développement. Et vous, les Béninois, comme les
Maliens ou les Ghanéens, vous avez asséné une solide leçon à tous ceux
qui ne cessent de répéter que la démocratie n'est pas faite pour les
Africains. Il n’y a pas d’exception africaine, pas de prétendue
spécificité culturelle qui justifierait je ne sais quelle
incompatibilité entre l’Afrique et la démocratie. Vous démontrez le
contraire. Vous démontrez que la démocratie, ici comme ailleurs, est non
seulement possible, mais surtout souhaitable. Seule la démocratie peut
répondre aux aspirations des citoyens. Seule la démocratie peut
permettre à un pays de se sortir d'une crise interne, aussi grave et
longue soit-elle. Quoi qu'on ait pu penser pendant si longtemps, la
dictature, ce n'est pas la stabilité. Seule la démocratie peut créer les
conditions de la stabilité en profondeur. Qu'il me soit donné ici
l'occasion de rendre hommage à Helen Johnson-Sirleaf, première femme
élue présidente en Afrique, à qui les Libériens ont confié, avec une
grande maturité politique, la si difficile mission de sortir leur pays
d'une guerre civile de 15 ans, qui a fait 250.000 morts, et dont les
effets se sont fait sentir dans toute la sous-région. Je veux lui dire
que la France sera à ses côtés pour redonner l'espoir au peuple
libérien.
La démocratie, vous et nous le savons bien, car nous le vivons, cela ne
se résume pas à des élections. On ne peut s’arrêter à ce premier pas,
sinon la démocratie reste de façade. Il faut aller plus loin : faire
vivre la démocratie, c'est bâtir un état de droit, où l'administration
est neutre, les circuits financiers transparents, où la presse est à la
fois responsable et indépendante, où l'autorité judiciaire est libre de
travailler sans influence extérieure. Et ce seul fait rend nécessaire
une vigilance de tous les instants. Le projet démocratique place
l’individu au cœur du projet de société : il impose le respect des
libertés individuelles, le refus des communautarismes, et notamment de
l’éthnicisme. Et vous, les Béninois, vous avez en plus montré qu'en
Afrique, la démocratie n'a pas nécessairement de base ethnique. C’est
aussi le principe de l’égalité des citoyens, et notamment la parité, et
le respect de l’intégrité physique et morale des femmes, qui sont les
égales des hommes et qui "portent l'Afrique sur leur dos", comme le dit
un proverbe africain.
Alors, existe-t-il un lieu mieux choisi que Cotonou, le "quartier
latin de l'Afrique", pour parler des relations que la France doit
avoir avec l'Afrique ? Nos relations sont amicales, constructives,
décomplexées : nous nous disons les choses franchement, et, je le crois,
nous nous comprenons. Alors permettez-moi de vous parler très
franchement, comme on ne le fait sans doute pas assez souvent entre
Français et Africains.
Car en m’adressant à vous, vous qui faites vivre la francophonie, c’est
à l’Afrique d’aujourd’hui et de demain que je veux m’adresser, à
l’Afrique ancrée dans le XXIème siècle, qui refuse les archaïsmes et qui
regarde l’avenir avec confiance. A l’Afrique qui sait que son destin est
entre ses mains, et qu'elle est pleinement responsable de ses choix, de
ses actes, et de son avenir. A l’Afrique qui a choisi d’assumer cette
responsabilité et de relever les défis auxquels elle doit faire face.
Ces défis, quels sont-ils ?
- bâtir la démocratie, en respectant les échéances électorales, mais
aussi l’état de droit et la bonne gouvernance ;
- construire des institutions solides ;
- construire une économie qui offrira à votre jeunesse, nombreuse,
motivée, des débouchés et un avenir, la promesse d’une vie meilleure ;
et chacun sait que c'est un défi majeur, car la moitié des Africains ont
moins de quinze ans.
- s’insérer dans un monde globalisé, alors même que l’Afrique apparaît
aujourd'hui comme le perdant de la mondialisation : cela passe par le
développement du commerce intra-africain et l'émergence des marchés
régionaux.
- faire la paix, en créant les conditions de la stabilité.
Ces défis ne sont pas minces. Mais ils sont à votre portée. La réussite,
votre réussite, dépend d’abord et avant tout de vous-mêmes. La
responsabilité du succès ou de l’échec est d’abord la vôtre. C’est cette
responsabilité, celle de son destin, que le Bénin a choisi d’assumer.
C’est un choix courageux, un choix lucide, un choix intelligent. C’est
le seul choix viable : les autres options sont des impasses.
Mais si cette responsabilité est la vôtre, elle peut se nourrir du
dialogue avec des partenaires. La France veut être le premier de ces
partenaires.
La relation entre l’Afrique et la France est une relation ancienne et
dense ; une histoire partagée, qui a aussi connu des épisodes de
violence et parfois, des épisodes tragiques. Je le sais et je respecte
le nécessaire devoir de mémoire que nous avons tous à l’égard de cette
histoire commune, y compris de ses heures sombres. Ensuite est venu,
pour les anciennes colonies françaises, le choix des indépendances, en
1960, il y a déjà près d’un demi-siècle. Ce passage à l’indépendance
s’est fait dans le dialogue, dans la paix, dans la confiance. Il n’en
pas été ainsi partout sur le continent : ailleurs, des indépendances ont
été conquises dans le sang et dans les troubles. Je salue les qualités
visionnaires du général de Gaulle, qui a su comprendre les aspirations
de l’Afrique à l’autonomie puis à l'indépendance, les respecter et faire
de l’ancienne métropole un partenaire, même si d'un côté comme de
l'autre nous considérons que ce partenariat est imprégné d'une dimension
affective qui est unique.
Il faut aujourd'hui refuser le poids des habitudes. La poursuite de
relations fortes entre deux partenaires repose sur deux conditions de
base : une volonté commune et un respect mutuel.
Au Bénin, je constate que l'Afrique aime la France. Mais malgré tout je
ne veux pas esquiver mes responsabilités. Je veux aborder franchement la
question des relations de la France et de l'Afrique.
Je crois indispensable de faire évoluer, au-delà des mots, notre
relation. L'immense majorité des Africains n'ont pas connu la période
coloniale. 50% des Africains ont moins de 17 ans. Comment peut-on
imaginer continuer avec les mêmes réflexes ?
Il nous faut construire une relation nouvelle, assainie, décomplexée,
équilibrée, débarrassée des scories du passé et des obsolescences qui
perdurent de part et d'autres de la Méditerranée. Cela implique
plusieurs changements de fond, dont certains sont heureusement à
l'œuvre.
D'abord, cette relation doit être plus transparente. Il nous faut la
débarrasser des réseaux d'un autre temps, des émissaires officieux qui
n'ont d'autre mandat que celui qu'ils s'inventent. Le fonctionnement
normal des institutions politiques et diplomatiques doit prévaloir sur
les circuits officieux qui ont fait tant de mal par le passé. Il faut
définitivement tourner la page des complaisances, des secrets et des
ambiguïtés.
Il nous faut aussi ne pas nous contenter de la seule personnalisation de
nos relations. Les relations entre des Etats modernes ne doivent pas
seulement dépendre de la qualité des relations personnelles entre les
chefs d'Etat, mais d'un dialogue franc et objectif, d'une confrontation
des intérêts respectifs, du respect des engagements pris.
Nous voulons dialoguer sur un pied d’égalité, entre partenaires
responsables. Notre relation doit être décomplexée, sans sentiment de
supériorité ni d’infériorité, sans sentiment de culpabilité d’un coté ni
soupçon d’en jouer de l’autre, sans tentation de rendre l’autre
responsable de ses erreurs. A nous Français de renier tout paternalisme,
d'exclure toute condescendance à l'endroit des Africains. Et surtout
plus de respect. Nous ne savons pas mieux que vous quel est le bon
chemin. Je refuse la posture d’une France donneuse de leçons. Mais je
refuse tout autant de transiger sur nos valeurs. Ces valeurs de
démocratie, de respect des droits de l’homme, de bonne gouvernance, nous
les défendons partout, en Asie comme en Amérique latine ou en Europe de
l’Est. Nous devons les défendre en Afrique comme ailleurs : ces
principes ne s’arrêtent pas aux portes du continent !
Les crises que nous voyons éclater sur le continent, dont les
conséquences sont souvent si brutales, ne naissent pas sans cause. Elles
se sont nouées parfois bien avant, provoquées par des dérives
autoritaires, des écarts par rapport aux lois fondamentales ou par
rapport à la morale, des politiques xénophobes, des comportements
arbitraires, des humiliations… Pourquoi alors devrions-nous renoncer à
nos valeurs et nous taire devant ces dérives ? Pourquoi désespérer les
hommes et les femmes de bonne volonté, militants associatifs, hommes
politiques d'opposition, entrepreneurs, responsables religieux, tous
ceux qui luttent pour la démocratie et la bonne gouvernance, si nombreux
mais parfois si vulnérables, qui espèrent dans l'angoisse un geste de
soutien de notre part ? Au nom de quel principe supérieur ? Nous
mettons-nous à ce point en danger en disant à haute et intelligible voix
les torts que causent les excès d'un dictateur à son propre pays ? Mes
chers amis, nous devons défendre les valeurs de la démocratie ici comme
ailleurs parce que ceux qui luttent pour la démocratie doivent nous
trouver à leurs cotés.
A nous aussi de débarrasser la relation Afrique-France de ses fantasmes
et de ses mythes qui la polluent. Disons les choses clairement : la
France n'a pas les intentions et l'influence qu'on lui prête. On lui
prête la faculté de redresser les situations, de rechercher des intérêts
économiques que nous n'avons pas et d'être capables d'assurer la
stabilité ou de créer l'instabilité dans un pays. Bien souvent
d'ailleurs, les deux fantasmes sont mêlés : la politique de la France en
Afrique aurait pour seul objectif de s'approprier les ressources
géologiques du continent. Où est la vérité ? A ceux qui pensent cela, je
veux quand même rappeler qu'il n'existe plus de compagnie minière
française, et que les entreprises françaises présentes en Afrique sont
surtout spécialisées dans les services.
Il y a bien le pétrole, me direz-vous. Regardons bien les faits : les
deux pays africains où Total réalise l'essentiel de sa production sont
le Nigeria et l'Angola, deux pays qui ne sont pas parmi les plus proches
de la France. Il n'y a en réalité qu'un petit nombre de grands groupes
français qui réalisent une part importante de leur activité en Afrique :
Bouygues, Air France, Bolloré, et quelques autres. Peut-être les choses
ont –elles été différentes par le passé, mais ce que je sais, c'est
qu'aujourd'hui ces grands groupes français n'ont pas besoin de la
diplomatie française pour exister et se développer en Afrique. S'ils y
sont aussi dynamiques, c'est à l'ancienneté de leur implantation – ils
ont cru à l'Afrique avant beaucoup d'autres-, au talent de leur
management et de leurs collaborateurs qu'ils le doivent, et à eux seuls.
Mais de leur côté, les Africains doivent comprendre que l'aide publique
au développement ne peut rien sans les investisseurs privés. Et ceux-là,
soyez-en sûrs, ne viendront durablement que si les pays d'Afrique
peuvent leur garantir un climat serein et stable pour y mener leurs
affaires.
L'immigration est devenue un autre enjeu majeur de la relation entre la
France et l'Afrique. Le sujet ne doit plus être tabou. Il est absolument
essentiel d'en parler entre nous. Si on laisse aux partis extrémistes le
monopole du discours sur l'immigration, il ne faut pas être surpris de
voir progresser la xénophobie et le racisme. L'immigration peut être un
atout pour la France comme pour les pays africains. Mais elle sera une
chance si elle est choisie et non subie. C'est tout le sens de mon
projet de loi relatif à l'immigration et à l'intégration en cours de
discussion au Parlement. L'immigration doit être pour la France une
ouverture sur la diversité, le dialogue des cultures, la tolérance. Or
le résultat de plusieurs décennies d'immigration subie est exactement
inverse : aujourd'hui, les petits enfants des migrants qui ont la
nationalité française se sentent moins français que leurs grands-parents
qui n'avaient pas la nationalité française.
A côté de cette réalité, les Africains qui n'ont que des bonnes raisons
de venir en France, pour des raisons d'affaire, d'études, de travail,
rencontrent aujourd'hui les pires difficultés pour obtenir un visa. Il
faut sortir de cette situation. C'est tout l'objectif de la politique
d'immigration choisie que je suis en train de mettre en place. Le terme
immigration choisie a été beaucoup caricaturé et utilisé à des fins de
polémique. Dans mon esprit, immigration choisie ne signifie en aucun cas
la mise en place d'un filtre destiné à faire venir les diplômés et à
rejeter les autres. Quand je parle d'immigration choisie, c'est une
immigration choisie aussi bien par le pays d'origine que par le pays de
destination. Immigration choisie veut dire immigration régulée,
organisée, négociée entre les pays d'origine et les pays de destination.
L'émigration est une richesse pour l'Afrique. Les transferts d'épargne
des migrants installés en France représentent une somme presque aussi
importante que l'aide publique au développement. En outre, les migrants
qui reviennent de France avec une formation et une expérience
professionnelle peuvent jouer un rôle déterminant pour le développement
de leur pays d'origine. Un grand chantier doit donc s'ouvrir entre la
France et les pays d'Afrique pour mettre en place une politique commune
définissant les nouvelles règles d'une immigration choisie. Nous devons
favoriser la mobilité et la circulation des hommes tout en évitant le
pillage des cerveaux. D'après un rapport récent de l'OMS, "l'Afrique
supporte 24% du fardeau des maladies et ne possède désormais plus que 3%
du personnel sanitaire". La plupart des médecins béninois exercent
aujourd'hui en France. Nul ne peut se satisfaire de cette situation dont
les conséquences sont catastrophiques pour les Africains. Il est donc
urgent de mettre en place une grande politique de co-développement qui
facilitera la mobilité des personnes et la réinstallation volontaire en
Afrique de migrants. Et c'est ensemble que nous devons organiser les
migrations pour sortir de l'impasse actuelle et en faire un véritable
atout en faveur du développement, mais aussi de la tolérance et de
l'amitié entre l'Afrique et la France.
Il nous faut enfin analyser avec sérénité cette idée obsessionnelle que
la relation entre l’Afrique et la France serait une relation
d’exclusivité. On ne cesse de dire : "la France perd ses positions en
Afrique". Ce vocabulaire n'est pas respectueux des Africains ! Il ne
s'agit ni de parts de marché, ni non plus de possessions. Ceux qui
tiennent ce discours chez nous se croient des amis de l'Afrique. Le
moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils en ont une vision d'un autre
âge.
Il arrive que des Africains tiennent également ce discours. Ils
l'assortissent en général d'un autre commentaire : "les Américains, les
Chinois et les Indiens s'installent partout"… Je vais peut-être vous
surprendre, mais je considère que c'est une bonne nouvelle pour
l'Afrique. D'abord, je ne vois pas la France dans une compétition pour
savoir quel est celui qui aura la "meilleure place" en Afrique.
L'Afrique est la patrie des Africains. Ceux qui se plaignent de
l'arrivée de nouveaux investisseurs ont la vision passéiste de
l'économie des comptoirs, une conception qui a au minimum cinquante ans
de retard ! L'Afrique, pour eux, ce serait un gâteau que l'on partage,
un champ clos et immuable. Pour tout dire, c'est l'inverse de la réalité
africaine d'aujourd'hui, qui voit heureusement de nombreux pays afficher
des taux de croissance que nous aimerions connaître en France :
l’économie africaine est aussi une économie dynamique, malgré le
sous-développement et malgré l’endettement.
Qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous : je souhaite vivement que
les entreprises françaises viennent en Afrique, qu'elles y investissent
et qu'elles y prospèrent. Je souhaite qu'elles y restent les plus
nombreuses, de la même façon que je crois à une relation privilégiée
entre mon pays et les pays africains. Mais sincèrement, pour défendre
nos intérêts commerciaux et nos parts de marché, comme partout ailleurs
dans le monde, je fais confiance au savoir-faire et au dynamisme de nos
entrepreneurs. C’est de leur talent que dépend notre puissance
économique. L'Etat, notre diplomatie doivent les aider. La relation avec
l'Afrique doit même constituer une priorité de notre action
diplomatique. Mais il n'y a pas de chasse gardée.
La concurrence est plus forte aujourd’hui qu’hier ? Tant mieux !
C’est la preuve que l’Afrique intéresse, que l’Afrique s’insère dans la
mondialisation. On ne peut expliquer que la concurrence est une bonne
chose et ne pas l'accepter pour soi-même. La présence des Américains et
des Chinois en Afrique n'est pas moins légitime que celle d'autres. Les
besoins sont tels que chacun y a sa place.
Je souhaiterais néanmoins que nos amis américains élèvent le niveau de
leur aide publique à celui des pays européens, pour montrer que leur
approche de l'Afrique n'est pas uniquement motivée par le souci de faire
des affaires.
Par ailleurs, tous les pays ne méritent pas d'être aidés de la même
façon : le respect des droits de l'homme n'est pas un critère moins
important que la localisation des matières premières.
Je ne suis pas ici pour esquiver les interpellations qui sont faites à
la France. Je vois bien que certains pays d'Afrique, avec lesquels la
France avait depuis toujours entretenu des rapports d'amitié, paraissent
aujourd'hui la rejeter. Cette tendance est le plus souvent confuse et
ambiguë : parfois les mots contredisent les actes : parfois on dit pis
que pendre de la France mais en coulisses on lui demande une aide
budgétaire supplémentaire. Parfois les actes contredisent les mots. La
France doit reconnaître sa part des torts. Mais ceux qui s'en prennent à
la France et l'accusent de tous les maux sont eux-mêmes dans le passé :
ils semblent avoir besoin d'un bouc émissaire pour cacher leur propre
incurie, et s'inventent par ce nouveau mythe une légitimité de façade.
Cela étant je prends cette évolution au sérieux et avec respect : je
comprends tout à fait que certains de nos amis et partenaires aient pu
être déçus. Qu'ils trouvent eux-mêmes leur chemin. Peut-être nous
retrouverons-nous plus tard, quand les rancœurs réciproques se seront
apaisées. Je veux simplement rappeler à ceux qui rejettent aujourd'hui
la présence française que les Français d'Afrique dans leur grande
majorité ont toujours considéré que ce continent était pour eux leur
deuxième patrie, et qu'ils ont contribué à la développer par leur
travail. Oui, ils ont travaillé durement et pris des risques qui n'ont
pas toujours été payés de retour. Certains, nous le savons, ont souffert
physiquement et ont tout perdu. Et aujourd'hui, j'ai une pensée pour les
Français de Côte d'Ivoire qui ont été victimes de violences. Et c'est en
pensant à eux que je dis ici que la France se fera respecter, et qu'elle
n'entend pas que ses ressortissants soient pris à partie dans des pays
où ils n'apportent que leur bonne volonté et leur travail.
Il y a d'autres questions dont nous devons parler franchement, entre
partenaires et amis. La présence de nos bases militaires dans plusieurs
pays du continent est une de ces questions. La première mission de ces
bases, c'est d'aider l’Union Africaine, bel exemple d'une intégration
africaine réussie, à construire une architecture de paix et de sécurité
régionale, qui permettra au continent de disposer d’un outil pour mieux
assurer, solidairement, sa sécurité et sa stabilité.
Dans la période actuelle, le fait d’être présent militairement dans un
pays nous conduit parfois à devoir intervenir dans un conflit ou une
crise interne, à titre humanitaire, pour préserver la sécurité des
populations civiles, ainsi que celle des ressortissants étrangers (et
pas seulement des Français). Ces interventions sont parfois mal
comprises, en Afrique mais aussi en France. Ce sont toujours des
décisions difficiles, qui consistent à choisir entre deux mauvaises
solutions. Soit nous n'intervenons pas, et l'on nous accuse de manquer à
nos engagements bilatéraux et d'abandonner des gouvernements souverains
! Soit nous intervenons, et l'on nous reproche d'intervenir dans les
affaires intérieures d'un Etat souverain !
La vérité, c'est que nous sommes présents, et que nous avons une
capacité à agir militairement : il est donc logique que l'on vienne nous
solliciter pour rétablir l’ordre et éviter des drames. Car nous devons
bannir toute tentative de prise du pouvoir par la force. Cela veut dire
intervenir dans une crise qui bien souvent ne nous concerne pas. Nous le
faisons pour préserver des vies humaines, et le plus souvent en
concertation avec la communauté internationale, avec les Nations Unies
et l’Union Africaine. On peut reprocher à la France son
interventionnisme, mais je constate que rares sont les candidats pour
venir en aide à des Etats d'Afrique en proie à une crise
politico-militaire. Quelles qu'aient pu être les insuffisances de la
politique suivie par la France au Rwanda avant le génocide, en 1994, il
y avait beaucoup de gens pour dénoncer les atrocités et les massacres
commis contre les Tutsis, mais bien peu pour intervenir directement afin
d'arrêter ce crime contre l'humanité, comme le fit, seule, la France,
sous l'autorité d'Edouard Balladur. Sans doute devons-nous réfléchir
davantage aux moyens d’anticiper ces crises, aux moyens de les prévenir
avec l’Union Africaine. Cela passe par le renforcement des capacités
africaines de maintien de la paix, et c'est en cela que la présence
militaire française en Afrique doit trouver toute son utilité. Vous les
Béninois, avez justement pris vos responsabilités en envoyant des
contingents au Libéria et au Congo.
Je le répète, prévenir les crises, cela suppose que nous n'attendions
plus pour dire à nos partenaires africains que nous estimons que telle
décision ou telle politique ne sont rien moins que des manipulations
électorales ou des dérives autocratiques, et qu'à ce titre elles sont
porteuses d'instabilité. L'autoritarisme, ce n'est pas la stabilité. Il
n'y a pas d'issue hors de la démocratie. Et la conclusion, c'est que
nous devons parler de tout, y compris de ce qui est sensible.
•••
Mesdames et Messieurs,
C'est en confiance et en toute amitié que j'ai voulu vous indiquer mes
espérances dans la relation entre l’Afrique et la France. Je crois que
l'Europe doit continuer à s'impliquer en Afrique, et que la France est
la meilleure des passerelles entre nos deux continents. Notre relation
est forte, ancienne, historique, elle est faite de sentiments qui
dépassent le protocole, qui vont au-delà des relations habituelles entre
les Etats. Notre relation est spéciale et doit le demeurer. La
modernisation de notre relation, la responsabilisation de chacun
permettront d’ouvrir de nouvelles pages, et de construire ensemble nos
avenirs respectifs.
Pour avancer dans cette voie, nous disposons d'un outil commun
particulièrement précieux : le français. C'est grâce aux Africains que
le français reste une des grandes langues de communication
internationale. 28 des 63 Etats membres de l'Organisation internationale
de la Francophonie se trouvent en Afrique. Je veux saluer ici les
efforts déployés par le président Abdou Diouf à la tête de cette
Organisation. Je sais que les Africains attendent beaucoup de la
Francophonie, sur l'éducation et l'enseignement, le développement des
technologies de l'information et la promotion de la culture africaine.
C'est aussi une exigence à laquelle nous devrons répondre.
•••
Vous le voyez, Mesdames et Messieurs, c'est à un renforcement de nos
relations que j'appelle. Nos destins sont et resteront liés. Vous pouvez
compter sur mon engagement pour que ce lien si particulier qui nous unit
soit renforcé. Et, plus encore, vous pouvez compter sur mon amitié./.
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