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Exiger la fermeture de l'OMC

Doha. Samir Amin, économiste marxiste, s'exprime sur les enjeux de la conférence de l'OMC qui s'ouvre ce vendredi et revient sur la récession que connaît l'Egypte actuellement.


Al-Ahram Hebdo : Quels sont pour vous les enjeux de la conférence de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) au Qatar ?

Samir Amin : Les deux institutions fondamentales de la gestion du système capitaliste mondial libéral dans la phase actuelle, c'est au plan économique l'OMC et au plan politique l'Otan. Toutes les autres sont plus marginales, même la Banque mondiale, que j'appelle maintenant le ministère de la propagande du G7, et le FMI, qui ne gère pas les relations entre les trois monnaies principales et qui est une sorte d'autorité coloniale collective pour les autres pays. La philosophie de l'OMC peut être résumée ainsi : premier principe, elle substitue directement le capital transnational aux Etats dans la gestion économique du marché mondial. Jusqu'à la création de l'OMC (Accords de Marrakech, 1996), cette gestion relevait du principe du droit international. Aujourd'hui, ils veulent lui substituer la gestion directe par le capital, avec une institutionnalisation de cette gestion par la création de cours de justice de l'OMC, où ne sont pas représentés les Etats, mais les entreprises directement. Deuxième principe : c'est le renforcement des monopoles du Nord — malgré la propagande sur l'ouverture des marchés — à travers la « marchandisation » de la propriété dite intellectuelle et scientifique. Cette propriété était limitée par les législations nationales : un pays avait le droit de copier n'importe quoi sur son marché national tout au moins ; pour exporter, il pouvait affronter des difficultés. C'est ce que faisait par exemple l'industrie pharmaceutique en Inde ou en Egypte. On substitue à ça le principe que la propriété industrielle est sacrée, comme la propriété privée physique. Par conséquent, on ne peut pas, même sur le marché interne, produire une production concurrente d'une firme qui existe déjà. Cela s'est manifesté avec une violence inouïe dans le domaine pharmaceutique. Les Etats-Unis ont produit un médicament contre le sida à 10 000 dollars. L'Inde a produit le même à 300 dollars, c'est-à-dire à 3 % du prix ; l'Afrique du Sud et le Brésil aussi. Toutes les grandes compagnies pharmaceutiques mondiales se sont coalisées et ont intenté un procès au gouvernement sud-africain en voulant lui interdire de vendre chez lui le produit à 3 % du prix. L'affaire était scandaleuse, parce que si le gouvernement sud-africain avait cédé, il y aurait eu une guerre civile et l'opinion publique mondiale était mobilisée. Ce jour-là, Le Monde titrait « Le profit contre la santé ». A Doha, ce point est à l'ordre du jour : faire accepter au monde entier le principe de la propriété industrielle sur tous les marchés, y compris les marchés internes. Des mesures de rétorsion collective pourront être prises contre un pays qui n'obéit pas aux injonctions du marché mondial. Ce point là a été rejeté à Seattle à l'unanimité par tous les pays du tiers-monde. C'était ça la victoire à Seattle. Entre-temps, il y a eu toutes sortes de pressions développées. Il y a eu une réunion à Libreville organisée par les Français et les Américains pour « acheter » les pays africains. Le troisième point, c'est la libéralisation de l'agriculture, qui est également inacceptable. L'agriculture était exclue des rounds du GATT ; un gouvernement était toujours autorisé soit à interdire ou à contingenter l'importation de produits concurrents au sien, soit à subventionner sa production locale. C'était juridiquement possible, ça relevait de la souveraineté nationale. C'est dans ce cadre que les Européens ont construit leur marché agricole commun, avec des subventions gigantesques. Sur la même base mais avec un système différent, les Etats-Unis subventionnent les revenus de leurs agriculteurs. Il y a d'autres petits systèmes de subventions, comme en Egypte. Le principe de cette libéralisation, c'est la soi-disant « vérité des prix », c'est-à-dire la suppression de toutes ces subventions et l'ouverture sans contrôle — autre que des droits de douane insignifiants — des frontières au commerce. Ce principe est posé à Doha. Il a été rejeté par les pays du Sud à Seattle, à l'unanimité, sur une base discutable à long terme, pas sur une ligne progressiste juste, qui est : nous approuvons le principe, mais à vous, les Américains et les Européens, de supprimer vos propres subventions. Je suis assez optimiste dans ce domaine, parce que ni les Européens ni les Américains ne vont supprimer leurs subventions. Mais à supposer le pire, c'est-à-dire qu'ils les suppriment effectivement, et qu'on libéralise totalement le commerce mondial, comme l'agriculture américaine et européenne est plus productive que n'importe quelle autre, des centaines de millions de paysans, de milliards ne sauront plus aller : quelle industrie pourrait les absorber ? Même si cela se produit sur 30 ans, cela produira 2 milliards de paysans en trop dans le monde. C'est un projet de génocide, il n'y a pas d'autre terme. Malheureusement, nous ne sommes qu'une poignée d'intellectuels de gauche à le dire et à l'écrire, au Nord et au Sud.

AAH-Vous avez dit qu'il faut réactiver les instances de l'Onu, sur le commerce. Est-ce faisable, et l'Onu n'est-elle pas une instance contrôlée par les Etats-Unis ?

S.A - La CNUCED (Conférence des Nations-Unies pour le Commerce et le Développement), comme toutes les organisations des Nations-Unies, reste fondée sur la souveraineté nationale. Il existe donc un moyen de pression, puisque les décisions sont prises par des représentants d'Etats. On peut donc leur demander des comptes. L'OMC, ce n'est pas une organisation d'Etats. Les Etats y sont pour avaliser les décisions des multinationales et se dégagent de leur responsabilité. Il y a donc une bataille idéologique et politique à mener et il faut aller jusqu'au bout et exiger la fermeture de l'OMC, c'est une organisation de bandits dont nous n'avons pas besoin. On demandera : par quoi la remplacer ? Retournons à la CNUCED. Je ne crois pas que ça soit réaliste à court terme. Dans l'état actuel des choses, la majorité des Etats tels qu'ils sont n'auront pas le courage d'aller jusque-là. Mais les Etats ont un double langage et une double représentation. Ils disent des choses à la CNUCED qui sont le contraire de ce que disent les entreprises qu'ils ont déléguées à l'OMC. Il faut les coincer là-dessus.

AAH- Quelles seront, d'après vous, les répercussions de la guerre en Afghanistan sur la conférence de Doha ?

S.A - Bush estime que le moment est propice, parce qu'il peut faire son chantage sur le terrorisme en permanence pour obtenir le retournement de la position de beaucoup de pays du tiers-monde, sinon de tous et faire accepter les principes sous la menace : vous n'êtes pas avec nous sur la propriété intellectuelle, donc vous êtes un terroriste. Peut-être que le contraire se produira, c'est-à-dire que cette arrogance énervera davantage. Avant le 11 septembre, les Occidentaux étaient très gênés par la perspective de Doha, parce qu'ils n'étaient pas parvenus, en dépit des pressions, à être sûrs d'une majorité. Ils pensaient que peut-être il valait mieux retarder et renégocier, c'est-à-dire refaire pression jusqu'à ce qu'ils obtiennent une majorité. Il semble que les Américains en aient décidé autrement après le 11 septembre, et comme toujours les Européens ont suivi. Je ne sais pas si c'est un calcul intelligent, on verra.

AAH- Quelle est votre lecture de la récession économique que connaît l'économie égyptienne ?

S.A C'est un fait incontestable, l'économie égyptienne est en récession. Deuxième chose : elle n'est pas la seule, sauf celles de l'Asie de l'Est (la Chine, la Corée, et jusqu'à un certain point, la Malaisie et la Thaïlande) toutes les économies du tiers-monde sont en récession ou en stagnation. Mais c'est le cas aussi des économies du Nord, en dépit du soi-disant miracle de Clinton aux Etats-Unis.

Le cas de l'Egypte est ultra clair. Le modèle de la modernisation nationale populiste, le Nassérisme a été mis en œuvre pendant une période très courte, dix ans : 57-67, entre l'après-guerre de Suez avec les nationalisations et la défaite. C'est un moment de forte croissance, celui de l'industrialisation, de l'extension de l'éducation, d'un certain nombre de services sociaux, etc. C'est un moment qui s'est épuisé très vite, par ses contradictions internes plus que par l'agression extérieure (déficit extérieur, inflation en dépit du contrôle bureaucratique des prix, etc.). L'agression de 1967 était planifiée par les Américains et les Israéliens parce qu'ils sentaient l'épuisement du régime, les résultats aux plans économiques et politiques étaient négatifs : l'amorce de l'Infitah, la renonciation à tout le projet national populiste d'un développement autonome et politique, la montée du mouvement islamiste. De 1974 à 1975, encore plus après la visite de Sadate à Jérusalem, peut-être jusqu'en 1985, il y a un espace qui est occupé par l'expansion de l'Infitah, qui donne une fausse croissance, apparente, pas négligeable mais avec des caractéristiques qui l'a condamnée à s'essouffler très rapidement et donner une catastrophe sociale. Cette croissance est fondée sur l'émigration vers les pays pétroliers, l'ouverture à de nouvelles activités, tourisme, construction urbaine, avec l'argent des banques islamiques. Il y a quand même un certain nombre d'industries qui se montent, subalternisées par le capital international (10 de Ramadan, 6 octobre). Mais en même temps, cette période est marquée par l'érosion, l'affaiblissement du secteur public, de tout ce qui avait été au cœur du système nassérien (non renouvellement des équipements, fermeture graduelle des débouchés, fermeture des marchés extérieurs, qui étaient à l'Est). Cette croissance était donc très vulnérable. La conjecture a commencé à se retourner à partir de la deuxième moitié des années 1980, lorsque les plans d'ajustement structurel ont commencé à donner leurs résultats, avec l'amorce de la privatisation, démantèlement de l'industrie, imposition de nouvelles séries de règles, en renforçant le monopole des pays développés. Tout ça a été maintenu à bout de bras, par l'aide américaine entre autres, qui était politique. La croissance économique a duré tant qu'a duré la constitution et l'enrichissement de la nouvelle classe de riches, avec toute leur consommation, mais aussi les retombées. Maintenant, il n'y a plus de croissance du marché. Il y a tendance pour la presse actuelle à tout mettre sur le dos du 11 septembre, mais c'est il y a un mois, pour l'instant c'est visible uniquement sur le tourisme. Même si c'est sûr que ces événements participent à l'aggravation du chaos et de la situation en Palestine. Le discours officiel c'est : il faut rétablir la confiance en nous séparant des terroristes, avec la confiance les capitaux reviendront. Mais l'Egypte n'a pas reçu de capitaux, au contraire. La dette a augmenté d'année en année, avec les paiements des intérêts à des taux incroyables et l'évasion des capitaux privés égyptiens massifs, on parle de 25 milliards de US$ à l'étranger. Les capitaux étrangers se sont emparés de quelques segments de secteurs, dans le tourisme, dans les industries légères, beaucoup plus par le contrôle de technologies, par les services de gestion que par des infusions de capitaux. Quand il y en a, c'est le fait du système bancaire public égyptien. Il n'y a pas eu d'investissement direct étranger sauf en Asie de l'Est. Si on regarde les chiffres des années 1980, 90 % des fonds sont investis sur 4 ou 5 pays, dont la Chine se taille la part du lion. Ce n'est pas une question de confiance. Le seul marché qui absorbe des capitaux, c'est les Etats-Unis. Les investissements directs étrangers représentent un pourcentage infime par comparaison au flux de capitaux dans l'autre sens, avec des placements financiers massifs, en particulier du Golfe sur les marchés financiers. C'est pour ça que les Américains vont faire payer leur guerre en Afghanistan aux Arabes. La stagnation était prévisible. Le discours officiel continue à faire comme si de rien n'était, comme si c'étaient des éléments externes.

Propos recueillis par
Samer Soliman et Dina Heshmat

Source: AL-AHRAM


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