Rwanda : La France coupable?
Dix ans après le
génocide
En dépit du travail accompli par la mission d'information
parlementaire, toute la lumière est loin d'avoir été faite sur la vraie
nature des rapports qui existaient entre Paris et un régime rwandais
devenu génocidaire
Dans quelle mesure un pays qui a apporté durablement son soutien à un
régime dont l'action a débouché sur un génocide peut-il être considéré en
partie comme responsable, voire complice de ce dénouement criminel? Dix
ans après le génocide du Rwanda, la question reste posée en ce qui
concerne le rôle de la France dans ces événements. Pour établir le
bien-fondé de cette interrogation, il n'est pas nécessaire d'évoquer des
conspirations ni même de s'égarer dans des faisceaux de soupçons. Il
suffit de s'en tenir aux faits.
Il est établi que la France a aidé militairement, diplomatiquement et
financièrement, pendant quatre ans, de 1990 à 1994, un gouvernement de
Kigali, celui de Juvénal Habyarimana, fondé sur une idéologie raciste et
qui faisait procéder régulièrement à des massacres avant d'en arriver au
choix de la «solution finale». Aucun crime du XXe siècle ne répond aussi
exactement à la définition moderne du génocide, telle qu'elle a été
établie dans le droit international après l'extermination des juifs par
les nazis, que le massacre des Tutsis du Rwanda, d'avril à juillet 1994.
Une mission d'information du Parlement français a réuni en 1998 un certain
nombre de témoignages et de documents sur les circonstances dans
lesquelles la France s'est engagée dans ce territoire de l'afrique des
Grands Lacs, qui relevait autrefois du système colonial belge.
Au moment de l'indépendance du Rwanda en 1962, des dizaines de milliers de
Tutsis, groupe minoritaire mais qui avait été favorisé par
l'administration belge, ont fui vers l'Ouganda voisin, par crainte de
représailles de la majorité constituée de Hutus (80%). Pendant trente ans
tous leurs efforts de retour négocié au pays échouèrent. En 1990, un
mouvement politico-militaire, le Front patriotique rwandais (FPR), créé
par la deuxième génération d'exilés, décide le retour par la force des
armes. La France vole alors au secours du dictateur Juvénal Habyarimana,
qui était arrivé au pouvoir à la faveur d'un coup d'Etat sanglant et qui
avait imposé au Rwanda la loi d'un parti unique, à base ethnique. Les
militaires français arrivent dans le cadre de l'opération Noroît qui sera
bientôt suivie par d'autres interventions plus ciblées appelées «Panda» ou
«Chimère», confiées à des troupes spéciales ou à des agents des services
secrets.
Au fil des mois, l'engagement français, dirigé directement depuis
l'Elysée, devient plus profond. Il ne s'agit plus d'un simple engrenage,
mais d'une évolution voulue, fondée sur un choix stratégique. Sur place,
des Français devenus conseillers du pouvoir au plus haut niveau prennent
en main la conduite de la guerre contre le FPR. Le soutien de Paris se
développe et se renforce alors même que le régime ethniste de Kigali
répand une propagande de plus en plus raciste, assimile tous les Tutsis à
des ennemis extérieurs, les traite par la voix de ses porte-parole de
«cancrelats», de «vermine à éliminer». Des militaires français, que
l'on voit sur des barrages avec des extrémistes hutus, participent
directement au contrôle de la population tutsie désormais criminalisée. On
a appris par le rapport du Sénat belge - qui avait mis en oeuvre une
véritable commission d'enquête et non une simple mission d'information
comme le Parlement français - que «dès 1992 l'ambassadeur de Belgique
au Rwanda signalait l'existence d'un "état-major secret" chargé de
l'extermination des Tutsis afin de résoudre définitivement le problème».
Entre 1990 et 1993, d'atroces massacres se succèdent. Malgré les
avertissements d'universitaires français, qui connaissent à fond le
Rwanda, et des rapports d'enquête terribles fournis par d'autres
organisations internationales, la proximité des dirigeants français avec
le régime rwandais ne se dément pas. Officiellement, Paris encourage des
négociations entre le régime hutu de Habyarimana et le FPR, qui
aboutissent aux accords conclus à Arusha en 1993. Ils prévoient un partage
du pouvoir au Rwanda et le retour des réfugiés.
Mais dans le même temps la France arme massivement les forces militaires
du régime hutu et appelle, par la voix de certains de ses représentants, à
faire «front commun» avec le pouvoir hutu. Au sein de ce pouvoir,
dans la propre famille de Habyarimana, un clan extrémiste s'est formé,
s'appuyant sur des milices et des réseaux, signalés dès 1992 comme des
«escadrons de la mort». «Tous les témoignages confirment qu'il
existe dans l'entourage du chef de l'Etat un certain nombre de personnes
qui organisent des massacres», constate en janvier 1993 la Ligue des
Droits de l'Homme en évoquant, déjà, l'hypothèse d'un génocide. Le clan du
«Hutu power», décidé à faire échouer l'application des accords d'Arusha,
dispose, à partir de 1993, d'un puissant organe de propagande avec la
Radio des Mille Collines.
La marche vers un génocide organisé est désormais entamée. Certains
massacres de Tutsis ressemblent à s'y méprendre à des répétitions
générales: intervention d'une autorité centrale, mobilisation de
l'administration locale entièrement aux mains des Hutus, intervention
d'éléments de l'armée en appui aux milices partisanes entraînées dans les
casernes de l'armée gouvernementale. Des éléments français ont-ils
participé à ces entraînements de tueurs, comme le laissent entendre
certains témoignages? La mission parlementaire a conclu à l'absence de
preuves sur ce sujet. Mais la présence de militaires français dans des
camps rwandais où des miliciens sont entraînés semble avérée. Selon un
témoignage du géné)-ral Roméo Dallaire, ancien commandant des casques
bleus au Rwanda: «Il y avait des coopérants dans les entrailles des
unités les plus extrémistes, dont la garde présidentielle.»
Prudemment, un ministre français reconnaîtra par la suite qu'il y a eu
«des relations trop étroites entre certains militaires français, ou les
services, et le gouvernement du président Habyarimana». Lorsque fin
1993, à l'arrivée des casques bleus et conformément aux accords d'Arusha,
la France retire les troupes de l'opération Noroît, des dizaines de
conseillers restent sur place.
Dès le mois de janvier 1994, des signes indiquent que le génocide est
imminent. Le général Dallaire demande en vain à l'ONU le droit
d'intervenir préventivement contre ceux qui ont préparé des listes et
constitué des stocks d'armes à Kigali. Le 6 avril, l'avion de Habyarimana
est abattu. Immédiatement, certains pensent que l'attentat est dû aux
extrémistes hutus, qui croyaient que le président assassiné était prêt à
se rallier aux accords d'Arusha. D'autres attribuent le crime à Paul
Kagamé, chef du FPR, décidé à remporter une victoire militaire pour
s'adjuger la totalité du pouvoir. Quoi qu'il en soit, les massacres
commencent dès le lendemain. Un nouveau gouvernement est formé par des
extrémistes hutus, qui vont accomplir, à marche forcée, un génocide qui
entraînera la mort de 800000 personnes.
La France, en partie officiel-lement, en partie par des voies détournées,
va se tenir jusqu'au bout aux côtés de ce gouvernement génocidaire. Elle
sera le seul pays occidental à adopter une telle attitude. Au plus fort
des tueries, des membres de ce gouvernement sont reçus à Paris, malgré les
appels du président de la Ligue des Droits de l'Homme qui avertit l'Elysée
que cet accueil va apporter la caution de la France aux auteurs des
tueries en cours et les conforter dans leur entreprise.
Au mois de juin, alors que les massacres arrivent presque à leur terme et
que la victoire du FPR sur le régime de Kigali est imminente, Paris
demande à l'ONU et obtient l'autorisation d'intervenir. En raison de
l'ambiguïté du projet et des soupçons qui pèsent sur la France, aucun pays
européen n'acceptera de participer à cette initiative. En effet,
l'opération Turquoise, présentée comme «humanitaire», commencera comme une
entreprise de reconquête militaire, avec chasseurs-bombardiers Jaguar,
Mirage F1, hélicoptères de combat, mortiers lourds, blindés, etc. Les
militaires sont accueillis par les «Vive la France» des tueurs
hutus.
A Paris, le pouvoir est divisé entre Matignon, qui veut une opération
limitée, et l'Elysée, qui rêve encore d'un contrôle territorial plus vaste
qui permettrait de sauver le gouvernement rwandais en place et d'empêcher
«l'ennemi FPR» de prendre le pouvoir. Paris est moins que jamais
neutre. Mais il est trop tard, l'armée gouvernementale s'est effondrée.
L'opération Turquoise a sans doute sauvé la vie à environ 10000 Tutsis,
mais elle permettra surtout l'exfiltration des dirigeants génocidaires et
de leur armée vers le Zaïre, aujourd'hui République démocratique du Congo,
où ils établissent leur contrôle sur une population de 2 millions de
civils hutus emmenés en exil. Sur la frontière du Rwanda, alors qu'une
terrible épidémie de choléra éclate, les miliciens et les soldats de
l'armée hutue préparent ouvertement la «reconquête», prêts à «terminer le
travail», c'est-à-dire l'extermination des Tutsis.
Des témoignages recueillis par la commission d'enquête citoyenne réunie la
semaine dernière à Paris par diverses associations telles que la Cimade,
l'Observatoire des Transferts d'Armes et Survie montrent qu'une certaine
coopération entre des éléments français et les génocidaires se poursuit à
Goma: livraisons d'armes sur l'aéroport contrôlé par les troupes
françaises, opérations financières avec la Banque nationale du Rwanda, qui
a été évacuée avec tous ses coffres vers les camps de l'exil, etc. Déjà
interrogé sur ces sujets par la mission parlementaire, en particulier sur
les livraisons d'armes, l'ancien Premier ministre Edouard Balladur
répondra: «Je n'étais pas censé tout savoir.» Il lance aussi cette
interrogation lourde de sous-entendus: «Des organismes privés ou des
personnages se situant en dehors des circuits officiels sont-ils
intervenus? Je n'ai rien à ajouter à ce que chacun suppute…» Le
général Dallaire a mentionné de son côté la présence à Goma d'officiers
français auprès du commandement de l'ancienne armée rwandaise, qui ne
cachait pas ses préparatifs pour relancer l'offensive au Rwanda avec ses
forces reconstituées grâce à l'aide extérieure.
Comment expliquer une si longue obsti-nation de la part de certaines
institutions politiques et militaires françaises? Les responsables de
cette époque ont avancé de nombreux arguments pour justifier leur
proximité avec le régime de Habyarimana, puis avec le gouver-nement du
génocide. Il s'agissait, disaient d'anciens ministres devant la mission
parlementaire, de favoriser la démocratie au Rwanda, de détacher
Habyarimana de ses alliés extrémistes et d'obtenir un accord négocié avec
le FPR. Mais il fallait surtout défendre la présence française en afrique,
qui est un atout stratégique indispensable au maintien de l'influence de
la France dans le monde. François Mitterrand se situait dans la continuité
de la politique du général de Gaulle. Il ne pouvait donc pas abandonner un
régime «ami» qui risquait d'être renversé par une minorité armée appuyée
de l'extérieur. Cela n'aurait pu que déstabiliser l'ensemble de la région
et enlever toute crédibilité aux garanties que la France accordait à
d'autres pays francophones.
Cette argumentation suppose que, par raison d'Etat et au nom des «intérêts
supérieurs» du pays, Paris avait le droit de fermer les yeux sur certains
excès du régime rwandais. L'Amérique n'a-t-elle pas, pour des raisons
identiques, longtemps soutenu avec le même cynisme, en particulier en
Amérique latine, des dictatures sanglantes? Le problème pour la France,
c'est que, dans le cas du Rwanda, cette politique a débouché sur un
génocide. Cela change tout. Les aveux d'«erreurs d'appréciation» ou
de «dysfonctionnements institutionnels» retenus à titre d'excuses
par la mission parlementaire ne suffisent plus. Dix ans après, les
victimes ont droit à plus d'explications. Jusqu'à ce jour, les questions
concernant les responsa-bilités françaises et les éventuelles culpabilités
individuelles restent ouvertes.
François Schlosser
Nouvel Observateur Hebdo N° 2056 - 1/4/2004
Rwanda: refus de repentance
A propos du génocide, la Belgique comme l'ONU ou les Etats-Unis ont
reconnu leurs fautes. Pourquoi la France est-elle, une fois de plus,
incapable d'admettre les siennes?
La France en finira-t-elle jamais avec ce cancer africain qui la ronge,
la débilite et lui pourrit les os? Avant-hier le gaullisme avec le système
Foccart, hier Mitterrand avec le système familial, et aujourd'hui encore,
dans la classe politique, cette conjuration tacite pour tenir fermée à
double tour l'armoire aux cadavres. La voilà, la véritable cohabitation,
celle qui ne s'avoue pas, mais qui lie par un véritable pacte de
corruption, parfois d'infamie, les hommes politiques de tout bord: voilà
qui, en dépit de nos postures morales, nous fait montrer du doigt sur la
scène internationale.
C'est ainsi que le 6 avril, dix ans après, l'horreur du Rwanda nous est
revenue en pleine figure, le président actuel, Paul Kagame, ne craignant
pas de dénoncer publiquement l'attitude de la France avant et pendant le
génocide. Pourquoi donc sommes-nous ce pays incapable de reconnaître ses
fautes? Pourquoi cette fiction d'un Etat français à la pureté inviolable,
quand bien même ses représentants ou ses citoyens ont failli? A propos du
génocide rwandais, la Belgique, les Etats-Unis, l'ONU et Kofi Annan
lui-même, tous ont reconnu leurs manquements. La France, non. Songez qu'il
lui a fallu un demi-siècle pour reconnaître enfin, par la voix de Jacques
Chirac, sa responsabilité dans l'antisémitisme de Vichy et la déportation
des juifs de France. Songez à nos aveux, si tardifs et si embarrassés, à
propos de la guerre d'Algérie (1954-1962). Alors le Rwanda (1994) peut
bien attendre encore un peu.
Nous devrions pourtant savoir qu'à une époque où la religion de la
repentance s'est substituée en matière judiciaire à la religion de l'aveu,
la prudence commande de n'avouer jamais pour la faute principale, mais de
se repentir bruyamment pour les fautes collatérales...
Faisons la part des choses. Ce n'est tout de même pas la France qui s'est
rendue coupable du génocide. Le massacre des Tutsis, le cinquième, le plus
«réussi», après ceux de 1959, 1963, 1966, 1973, avait pour but de «finir
le travail». La France fut la seule à intervenir, mais tardivement, et
l'on ne sait pas bien si l'opération Turquoise avait pour objet de sauver
les derniers Tutsis ou de protéger les Hutus génocidaires contre le Front
patriotique rwandais de Paul Kagame. De la part de celui-ci, la mise en
accusation de la France était une façon commode d'escamoter ses propres
massacres. La reductio ad colonialismum ne devrait plus être pour
les chefs africains une échappatoire à toutes leurs fautes et tous leurs
crimes.
On a beaucoup fait grief à François Mitterrand d'avoir été guidé dans
cette affaire par le souci exclusif de s'opposer à l'avance de l'afrique
anglophone. C'est le «complexe de Fachoda». A la fin de sa vie, le vieux
président raisonnait sur les données géopolitiques du début du siècle
plutôt que sur celles d'aujourd'hui. Voyez son attitude à propos de la
Yougoslavie où la Serbie était forcément restée notre alliée et la Croatie
notre ennemie… Mais il est aussi vrai que les Etats-Unis continuent de
saisir toutes les occasions pour se substituer à l'influence française, au
Maroc, au Sénégal, etc.
Ce qui est impardonnable, c'est d'avoir sciemment négligé le risque de
génocide pour défendre nos intérêts. Ce qui est inadmissible, c'est de
pratiquer encore ici et ailleurs une politique ethniciste, fondée sur
l'exploitation de la rivalité entre les peuples. Au Cameroun, les
Bamilékés contre les Soudanais et les Peuls, à Djibouti, les Afars contre
les Issas. Mais pas en Côte d'Ivoire, où les critiques que nous essuyons
tant de la part des partisans que des adversaires du président Gbagbo
devraient nous valoir un brevet d'impartialité. Ce qui est honteux, c'est
que le système ethniciste est aussi un système clientéliste. Voyez le
soutien que nous avons apporté jusqu'à la fin à Mobutu au Zaïre. Ses
finances personnelles étaient, avec celles des partis politiques français,
les principales bénéficiaires de notre «aide»…
Mais le plus révoltant de tout, et de la part de tous, c'est que les
génocides passés nous laissent indifférents et aveugles aux génocides
présents. Celui des juifs pendant la guerre n'a pas protégé les
Cambodgiens contre Pol Pot. L'expérience du Cambodge n'a profité en rien
aux Rwandais. Et le martyre du Rwanda hier ne nous rend pas plus sensibles
aujourd'hui à celui des Soudanais: là aussi, près de 2 millions de morts;
hier, les chrétiens et les animistes du Sud, aujourd'hui les musulmans non
arabes du Darfour! Il n'y a qu'une leçon à tirer des tueries du Rwanda:
sauver les Soudanais!
Nouvel Observateur Hebdo N° 2058 - 15/4/2004 - La chronique de Jacques
Julliard