Paris veut relancer le développement de l'Afrique
LA CONTRADICTION saute aux yeux : pour prendre sa destinée en main, l'Afrique se rassemble... à l'Elysée. Vendredi 8 février, dix présidents représentatifs du continent, le vice-président sud-africain et les chefs de gouvernement éthiopien et mauricien se sont réunis autour de Jacques Chirac pour donner corps au Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique - Nepad, selon l'acronyme anglais.
Il se propose d'établir un lien contractuel entre l'Afrique et ses grands bailleurs de fonds. Entériné par le sommet des huit pays les plus industrialisés à Gênes, en juillet 2001, ce partenariat doit être mis en forme lors du prochain G 8, fin juin au Canada. En route, le rendez-vous à l'Elysée doit servir à relancer une initiative africaine, bien inspirée mais en mal de concrétisation.
"Nous avons la vision d'une Afrique débarrassée de ses conflits et engagée dans sa reconstruction (...), mais aussi d'un nouvel état d'esprit qui cesserait de voir le reste du monde comme la source de ses difficultés. Nous devons nous approprier nos problèmes, pour pouvoir revendiquer nos succès". C'est ainsi que le ministre mauricien des affaires étrangères, Anil Gayan, a récemment caractérisé la "nouvelle Afrique", décidée à s'assumer. Non sans avoir rappelé, auparavant, le "bilan désastreux" depuis 1960, date des indépendances : plus de 80 coups d'Etat, 24 assassinats de dirigeants en exercice, plus de 7 millions de morts en 32 guerres, près de 10 millions de réfugiés et déplacés...
"BONNE GOUVERNANCE"
"Il faut sortir de deux impasses : du schéma éploré d'une Afrique incapable de se prendre en main et de l'indifférence grandissante de l'Occident, face à ce drame", explique-t-on à l'Elysée. A la présidence française, tout comme à Matignon, on se dit prêt à miser sur le " nouveau partenariat" que réclame l'Afrique. Et l'on s'y accorde, aussi, sur la nécessité d'augmenter l'aide publique au développement (APD), à commencer par celle de la France.
Jacques Chirac l'a dit, mercredi au conseil des ministres, et devait le répéter, entouré des treize dirigeants africains. Lionel Jospin l'a déjà admis, le 30 janvier devant le Conseil économique et social (CES). Revendiquant alors la nouvelle "logique partenariale", il a reconnu que l'actuel effort n'était "pas suffisant", ajoutant : "Notre solidarité doit répondre à cette nouvelle approche contractuelle fondée sur la responsabilité et sur des objectifs concrets et précis".
C'est là le problème auquel sont venus s'attaquer les dirigeants africains, les cinq du "noyau dur" du Nepad (Afrique du Sud, Nigeria, Sénégal, Algérie, Egypte) et huit pays représentant les grandes régions du continent : le Burkina Faso pour l'Afrique de l'Ouest, le Cameroun et le Gabon pour l'Afrique centrale, l'Ethiopie et le Kenya pour l'Afrique de l'Est, et, pour l'hémisphère austral, le Mozambique, l'île Maurice et la Zambie, qui préside actuellement l'Union africaine.
Après presque deux ans de gestation, le Nepad manque toujours d'un plan d'action. L'Afrique a promis de faire siennes les exigences de "bonne gouvernance" de ses bailleurs de fonds. Ceux-ci ont promis de relever le défi du rattrapage par l'Afrique d'une mondialisation ayant laissé tout le continent sur le bas-côté du chemin. Mais, de part et d'autre, aucun engagement ferme n'a été pris.
Côté africain, où l'on rêve d'un plan Marshall, les têtes de chapitre du sous-développement ont été énumérées : de la santé et de l'éducation au "fossé numérique" en passant par l'eau et l'agriculture, la paix et l'intégration régionale en plus. Mais en dehors de quelques projets symboliques, tel un gazoduc qui relierait le Nigeria à l'Algérie en approvisionnant au passage le Niger et le Burkina Faso, il n'y a guère de surprise dans ces propositions.
De plus, l'on ne voit guère qui des présidents réunis à Paris - de l'Algérien Bouteflika, du Kenyan Moi, du Gabonais Bongo, du Camerounais Biya, de l'Ethiopien Zenawi ou du Burkinabé Compaoré - incarnerait de façon crédible le démocrate authentique, gestionnaire avisé, prêt à s'effacer en cas de défaite électorale.
"Dans 10 des nations qui composent le comité des chefs d'Etat ou de gouvernement du Nepad, des journalistes sont emprisonnés, maltraités ou menacés, et des médias sont censurés", rappelle de son côté l'association Reporters sans frontières (RSF), dans un communiqué publié en milieu de semaine.
Côté occidental, on veut d'autant plus croire à une Afrique qui s'auto-disciplinerait que nul n'a plus envie de jouer au gendarme sur un continent à la dérive. Quant à l'aide, le directeur-général de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) a touché du doigt l'hypocrisie qu'elle recouvre. Jeudi 7 février, au Kenya, Mike Moore a expliqué que, si l'Occident supprimait les subventions qu'il verse à ses agriculteurs, l'Afrique gagnerait en recettes d'exportations "trois à cinq fois toute l'aide au développement qu'elle reçoit et neuf fois les remises de dette qui lui sont accordées".
Dîner, déjeuner et entretiens bilatéraux
C'est à 10 heures, vendredi 8 février, que les chefs d'Etat et de gouvernement africains devaient se retrouver à l'Elysée, pour une séance de travail sans ordre du jour, mais "introduite" par Michel Camdessus, l'ancien directeur du FMI, choisi par Jacques Chirac, après le G 8 à Gênes, comme "sherpa africain". La baronne Valerie Amos, qui remplit la même fonction auprès de Tony Blair, actuellement en "tournée axée sur le Nepad" en Afrique de l'Ouest, pourrait également prendre la parole.
Après une conférence de presse, un déjeuner devait clôturer le sommet, suivi d'une série d'entretiens bilatéraux pour le président français. Celui-ci a invité à dîner ses hôtes francophones, les chefs d'Etat gabonais, camerounais et sénégalais. L'Algérien Abdelaziz Bouteflika devait être reçu par Lionel Jospin et rencontrer des chefs d'entreprise. Samedi, pour un échange sur la situation au Proche-Orient, Jacques Chirac a convié à déjeuner l'Egyptien Hosni Moubarak.
Stephen Smith
(Le Monde 08/02/2002)
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