Election présidentielle au Mali : tour de rattrapage pour la démocratie
"De grâce, cessez avec "le Mali, vitrine de la démocratie"."
Cheibane Coulibaly perd son calme. Ce sociologue, qui a créé
une université privée dans un nouveau quartier de Bamako,
ne supporte pas que cette image se soit imposée à l'étranger.
Le président Alpha Oumar Konaré a été auréolé
d'une réputation de démocrate dans les capitales occidentales.
Il y a des raisons pour cela. Il est arrivé au pouvoir par la voie
des urnes, après "la révolution démocratique"
de 1991, qui a abouti au renversement du régime du général
Moussa Traoré. Puis, il a été réélu
en 1997 et, après le second tour de la présidentielle, ce
dimanche, va céder la place au terme de son deuxième mandat,
comme la Constitution l'exige.
"Mais, insiste Cheibane Coulibaly, c'est la lutte d'un peuple qui
a débouché sur l'instauration de la démocratie. M.
Konaré n'a pas fait plus que les autres. Et ce qu'il nous faut,
c'est une politique de développement capable d'assurer la sécurité
alimentaire, une école qui marche, l'accès aux soins...
Or, M. Konaré a trop travaillé son image à l'extérieur,
au détriment de l'action dans le pays."
A Bamako, M. Coulibaly n'est pas le seul à dresser ce sévère
réquisitoire. Les maux qui sont fréquemment stigmatisés
- mauvaise gestion, corruption, aggravation de la pauvreté - signeraient-ils
l'échec des dix ans de démocratie ? A en juger par la pléthore
de candidatures - vingt-quatre - au premier tour du scrutin présidentiel,
le 28 avril, il semble que non. Mais l'existence de plus de 80 partis
politiques, pour la plupart de simples associations électoralistes,
n'est pas un signe de bonne santé démocratique. D'autant
qu'un seul domine la vie politique, l'Alliance pour la démocratie
au Mali (Adéma), dont est issu M. Konaré. Aujourd'hui, ce
parti est affaibli par ses profondes divisions.
"L'IMAGE ET LA PERSONNALITÉ"
Le débat d'idées est réduit à sa plus simple
expression. Les médias ne cherchent guère à l'alimenter,
radios et journaux privés se faisant le plus souvent les porte-parole
de leaders politiques et n'hésitant pas à recourir, au besoin,
à l'injure. Résultat : la campagne électorale a été
caractérisée par l'absence d'un débat sur les programmes.
Pour cette élection présidentielle, "la partie se joue
autour de l'image et de la personnalité des candidats", analyse
Gaoussou Drabo, le directeur du quotidien gouvernemental L'Essor. Au second
tour, deux styles s'affrontent. Soumaïla Cissé, politique
issu du sérail de l'Adéma et ancien ministre, se retrouve
face au général Amadou Toumani Touré, dit "ATT",
un militaire fort de son prestige d'ancien chef d'Etat qui, après
la transition ayant suivi la chute du général Traoré,
a rendu le pouvoir aux civils.
Que le général "ATT", qui a pris sa retraite de
l'armée l'an dernier, se situe aujourd'hui en dehors des partis
ne surprend guère. Cela est même un atout décisif
aux yeux de certains. "Les Maliens doivent aller aujourd'hui vers
un homme non politique, un homme de consensus et d'union", estime
Fatoumata Siré Diakité, la présidente de l'Association
malienne pour le progrès et la défense des droits des femmes.
"Il faut couper le cordon avec ce qui a été fait pendant
dix ans", ajoute Mme Diakité, qui reproche au président
Konaré d'avoir divisé les partis politiques et les syndicats
"pour les affaiblir" et voit en " ATT" "un candidat
idéal". A l'opposé, Cheibane Coulibaly vit cette "quête
d'un héros et d'un nouveau consensus comme l'échec des démocrates".
Un point, en revanche, fait l'unanimité. La confiance dans la classe
politique est sérieusement érodée. Et le déroulement
du premier tour de l'élection, marqué par une forte abstention,
plus de 60 %, est de nature à susciter de nouvelles désillusions.
Il a fallu cinq jours au ministère de l'administration territoriale
pour en annoncer les résultats. Puis, nombre de candidats ayant
crié à la fraude et introduit des recours devant la Cour
constitutionnelle, celle-ci a, en effet, relevé de multiples irrégularités
: existence de bureaux de vote fictifs, vote de personnes non inscrites
sur les listes électorales, vote avec procuration dans des conditions
illégales, manipulation frauduleuse des résultats... La
Cour a annulé plus de 541 000 suffrages exprimés, soit le
tiers des suffrages valablement exprimés. Elle n'a pas pour autant
annulé le scrutin, et le classement des deux premiers, qualifiés
pour le second tour, n'a pas été remis en question.
Certes, la démocratie malienne est encore jeune et ses imperfections
peuvent être corrigées. Mais le désastre électoral
de 1997 aurait pu servir de leçon. L'opposition, qui contestait
la validité du fichier électoral, avait alors boycotté
les législatives, puis la présidentielle. De ce fait, M.
Konaré avait été élu face à un seul
candidat jouant le rôle de faire-valoir.
"Il y a eu un refus catégorique de préparer les listes
et les élections", s'insurge le cinéaste Cheick Oumar
Sissoko. Politiquement engagé depuis la "révolution
démocratique", le réalisateur de Nyamanton, la leçon
des ordures et de La genèse rêve toujours de voir se réaliser
Les Idéaux de 1991 qui ont été, selon lui, dévoyés
par Alpha Oumar Konaré. Et si on lui dit que le chef de l'Etat
a réalisé de grands travaux pour l'organisation, cette année,
de la Coupe d'Afrique des Nations de football, dans laquelle l'équipe
du Mali est arrivée, contre toute attente, jusqu'en demi-finale,
il rétorque : "Il a fait des routes, mais à Bamako
principalement. Et le goudron, on ne veut pas le mettre dans la marmite."
Brigitte Breuillac
LE MONDE | 10.05.02 |
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 Alpha Oumar Konaré
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