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Le nouveau président kényan : Mwai Kibaki

Le nouveau président kényan a prêté serment face à une marée humaine en attente de changement. Mwai Kibaki s'est engagé à éradiquer la corruption sans "chasse aux sorcières".

Le Djuguna's, à l'ouest de Nairobi, est coincé entre une autoroute défoncée, bruyante et enfumée, et une station Caltex, ouverte jour et nuit.

L'établissement attire une clientèle kényane plutôt modeste. Les boissons y sont bon marché, les tables à toute épreuve, et on y monte le son de la télévision pour les flashes d'information. Lundi soir 30 décembre, il y a foule, essentiellement des hommes avec une soif mémorable de bière et de discussions politiques.

Quelques heures plus tôt, dans l'après-midi, Mwai Kibaki, le vainqueur de l'élection présidentielle, a prêté serment devant une marée humaine dans un parc de Nairobi, un million de personnes, selon la police kényane. L'essentiel de la clientèle du Djuguna's y était. Comme Paul Mwenesi qui, arrivé dès l'aube, avait réussi à se poster sur le toit d'un immeuble. De là, il a vu les mouvements de l'incroyable foule en extase. Il a assisté aux charges de la police à cheval, essayant d'éviter une bousculade tragique. Il a attendu des heures en chantant, comme des centaines de milliers d'autres : "Où est-il ? Où est-il ?", impatient d'acclamer le héros, Mwai Kibaki, messie du changement, après trente-neuf ans de domination de l'Union nationale africaine du Kenya (KANU).

ARAP MOI PRIS POUR CIBLE

Il a vu Daniel arap Moi, le président sortant, pris pour cible par les plus virulents qui, en le huant, jetaient des mottes de terre. Mais il a surtout entendu Mwai Kibaki, quand celui-ci a dit : "Nous ne mènerons aucune chasse aux sorcières. Mais la corruption cessera désormais d'être un mode de vie au Kenya. Nous n'aurons aucune pitié pour ceux qui pillent les richesses de ce pays."

"Il fallait être là, comme pour la cérémonie de l'indépendance, dit Paul Mwenesi. Nous avons senti souffler le vent du changement. Aujourd'hui, il n'y avait plus d'ethnies. Juste des Kényans, heureux d'être ensemble. On se sent bien. C'est comme si on avait gagné la Coupe du monde de football."Il balaie d'un coup d'œil les tablées alentour pour vérifier si la conversation est écoutée, puis éclate de rire. "Avant les élections, on devait se méfier et éviter d'exprimer ses opinions devant des inconnus. C'est terminé ! Le changement a commencé." Autour de lui, on applaudit. Et on compte sur les doigts les promesses électorales de l'opposition. "L'école gratuite pour tous ? Dès le mois de janvier ! La réforme constitutionnelle, tout de suite !"

Les chefs de la Coalition nationale arc-en-ciel (NARC), une fédération de quinze partis dont Mwai Kibaki était le candidat, se sont engagés par écrit à appliquer cette mesure-clé dans les six mois. Le chef de l'Etat y perdra l'essentiel de ses pouvoirs discrétionnaires, libérant les juges, les ministres et le Parlement de la tutelle absolutiste qu'exerçait sur eux le président sortant, Daniel arap Moi. "Tout le reste suivra, croit Paul Mwenesi. Comme l'a promis [le nouveau président] Kibaki, tous les nouveaux membres du gouvernement devront déclarer leur fortune personnelle. C'est rusé. Comme ça, il pourra écarter tous les voleurs de la KANU qui se sont recyclés dans NARC."

La Coalition nationale arc-en-ciel a été portée au pouvoir par un rejet général du régime Moi et un besoin radical de réformes. Mais le noyau dur, qui a été le catalyseur de son union, il y a seulement trois mois, est un groupe d'anciens barons de la KANU entrés en dissidence contre Daniel arap Moi, lorsque celui-ci a décidé d'imposer, contre leur gré, Uhuru Kenyatta comme dauphin. Depuis, ce dernier a été battu à plate couture aux élections, avec 31,07 % des voix contre 62,9 % pour Kwai Kibaki, mais les transfuges sont restés dans l'opposition, où ils côtoient désormais des opposants à la KANU de la première heure.

Avant l'annonce des résultats, à une conférence de presse de NARC, on pouvait ainsi voir deux vieux ennemis irréconciliables assis à la même table : Wangari Maathai, l'activiste écologiste qui avait été à la pointe de la contestation contre la KANU, dès les années 1980, et qui avait subi d'innombrables fois les violences de la police, et Fred Gumo, colosse toujours représenté gourdin en main par les caricaturistes kényans, l'un des plus brutaux membres de la KANU, passé avec armes blanches et hommes de main du côté de NARC avant les élections. Ces deux-là pourront-ils jamais se trouver quoi que ce soit de commun ?

La question vaut pour la coalition dans son ensemble, dont le sort dépendra de la volonté et de l'habileté du troisième président kenyan, Kwai Kibaki. Il lui faudra, pour commencer, éteindre les ardeurs des vieux renards de l'ancien régime, au passé lourd de scandales et de violences, sous peine de faire passer son mouvement pour une succursale repeinte de l'ancienne KANU.

Jean-Philippe Rémy

Source : LeMonde.fr


Mwai Kibaki

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