Retour à la liste


Jeunesse africaine et rupture

(Abidjan)...

Experts, spécialistes, politologues avertis, historiens émérites, bref, le gotha et l'aristocratie des méninges ont, sans doute, déjà beaucoup dit de ce grand rassemblement de la jeunesse africaine, les 23 et 24 novembre derniers à Abidjan. Sur le sujet, il n'est pas exclu qu'ils glosent encore doctement et longuement. Mais, pour autant, ils n'épuiseront pas la réflexion que pourrait, du reste, rendre nécessaire et amplifier le funeste fracas de la guerre. C'est que l'événement n'était pas qu'un simple et vaste mouvement de soutien à un pays brûlé à vif par le feu et les convulsions de l'histoire, ni même seulement le cri multiple et puissant de ralliement d'une jeunesse africaine devenue adulte, mature et consciente de ses responsabilités sans s'accorder le temps des errements et des jeux de l'enfance. Ces jeunes ont, tout simplement, choisi. Aussi semblent-ils sûrs d'emprunter le plus sûr chemin.

Niger, Mali, Cameroun, Angola, Sénégal, Bénin, Guadeloupe, Mauritanie, République démocratique du Congo, Congo Brazza, Côte d'Ivoire des pays qui ont en commun d'appartenir au continent noir ou d'en être le prolongement par la diaspora. Blé Goudé, Lumumba fils, Papa N'Diaye, Taplogan, etc., une autre génération d'Africains façonnée par des pays dont l'histoire passée, et même présente, est presque la même. Une jeunesse qui n'a pas connu Kwame N'Krumah, mais se réclame de ses idéaux panafricanistes. Qui n'a pas connu Patrice Lumumba, mais loue son intransigeance, chante sa gloire et le tient pour l'un de ses modèles. Comme elle invoque la lutte d'un Senghor, la sagesse d'un Houphouët-Boigny. Références révélatrices. Peut-être porteuses d'espoir et d'espérance qui éclairent d'un mince filet de lumière l'horizon bas et lourd.

L'histoire, dit-on ne se répète pas. Mais n'est-il pas permis de croire que la mémoire des peuples noirs peut avoir des envies de recommencer les grands moments de sa propre histoire ? Pourquoi pas ! Alors, il nous est permis d'oser cette comparaison distante certes, mais comparaison porteuse de sens s'appuyant, tout de même, sur une autre lecture de cet événement récent : Abidjan, au cours des deux jours de congrès du Cojep, rappelle, à bien des égards, ces heures de gloire qui virent, débout, les pères des indépendances africaines pour créer le Syndicat agricole africain, et surtout le Rassemblement démocratique africain (RDA), pour dire non à l'ordre colonial et affronter les " maîtres de leur destin" et leur redoutable machine à réprimer et casser du Nègre, autrement dit : le colonisé.

Pas de doute : d'autres Africains s'étaient déjà réclamés de ces grands Nègres, comme il y a eu, du temps de la FEANF, de l'UNEECI, etc., des marxistes, des trotskistes, des maoïstes, des léninistes, des guévaristes tous ces étudiants sortis du fin fond des brousses africaines qui s'enflammèrent pour le combat de certains de leurs aînés les plus illustres passés sous les fourches caudines des penseurs européens. L'on pourrait donc être tenté de croire que la génération Cojep se contente de mettre ses pieds dans les pas des " camarades " des années 60/80. Erreur : la jeunesse africaine réunie à Abidjan les 23 et 24 novembre 2002 marque une rupture de fond, qui pourrait échapper à la sagacité de certains analystes trop occupés à honnir l'initiative suspecte de récupération politicienne, selon la rhétorique du moment. Rupture dans les symboles référentiels et idéologiques avec ce retour aux seules grandes figures africaines. Choix emblématique, qui enracine le combat de cette nouvelle génération, une génération d'Africains autres, dans les valeurs du continent. Rupture avec le complexe de l'universalisme, cette énième ruse et ce piège pour assurer, durablement, l'hégémonie culturelle, politique, économique et intellectuelle de l'Occident. Car, à bien y réfléchir, qu'est-ce que c'est, au fond, que ces valeurs universelles dont une abondante littérature des années 80 abreuva le continent sinon un ensemble de critères établis à l'aune des seules valeurs occidentales ? Enfin, et ce n'est pas le moins important, rupture avec les micro- nationalismes et l'esprit d'assisté qui veut que le sort et le destin des Africains noirs dépendent des autres mais jamais des Africains eux-mêmes, qu'ils reposent entièrement sur le bon vouloir et la générosité meurtrière de cette nébuleuse hypocrite appelée communauté internationale.

Quelques grincheux et pessimistes professionnels argueront qu'il ne suffit pas d'un congrès, même de toutes les jeunesses africaines, pour rendre au continent sa dignité et lui prédire de grands bouleversements positifs. Ils n'auront pas tort sur toute la ligne. Il reste que la jeunesse, dit-on, est l'avenir. Ajoutons : elle l'est d'autant plus quand elle prend conscience, très tôt, de ses responsabilités et de la nécessité de baisser les barrières des frontières pour s'unir dans la défense des valeurs de la démocratie, de la justice et de la fraternité. La jeunesse africaine a changé de discours, et, après de longues années de lutte syndicale, réorienté ses actes et ses objectifs. Elle a d'autres ambitions au sens positif du terme. Elle en a donné, nous le pensons, la preuve les 23 et 24 novembre derniers. Alors, qu'on ne s'y méprenne pas : elle a semé pour demain. Sur le chemin, elle rencontrera bien des écueils. Mais l'essentiel, c'est de commencer la marche. En restant debout !

OPINION
4 Décembre 2002
Publié sur le web le 5 Décembre 2002

Zio Moussa
Abidjan
Lire aussi :

Bombe à retardement



Réagissez à cet article!


Début de page