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Côte-d'Ivoire: le cessez-le-feu attendra

Les annonces du gouvernement et des rebelles n'ont pas été suivies d'effet vendredi.

Par Virginie GOMEZ,Thomas HOFNUNG

Signeront, signeront pas ? La journée de vendredi a été rythmée à Yamoussoukro, la capitale administrative ivoirienne, par les rumeurs sur une possible conclusion d'un cessez-le-feu entre les forces gouvernementales d'Abidjan et les rebelles qui tiennent tout le nord du pays depuis maintenant deux semaines.

Assis sur un banc, jeudi, les sous-officiers de la rébellion qui occupe Bouaké, la grande ville du nord du pays, avaient des allures de collégiens convoqués devant un conseil de discipline. L'adjudant Tuo Fozié, le caporal Tchouk, le sergent Chérif Ousmane et trois de leurs compagnons faisaient face à cinq ministres ouest-africains et plusieurs représentants de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao). Le leader des mutins s'est abstenu de faire son apparition. C'est donc cette direction collégiale du Mouvement patriotique de Côte-d'Ivoire qui a exposé le point de vue des rebelles. «Une série de revendications catégorielles, mais pas de revendications politiques», se félicitait un négociateur, surprenant quelque peu les observateurs. Pour autant, les mutins avaient dans l'idée de renverser le régime de Laurent Gbagbo, puis de réorganiser des élections avec tous les partis au terme d'une courte période de transition. Ils réclamaient également l'application des résolutions du Forum de réconciliation qui s'est déroulé l'an passé. Mais le principe de la signature d'un cessez-le-feu (Libération de vendredi) semblait acquis pour le lendemain.

Déception. Vendredi, l'adjudant Tuo Fozié confessait sa déception. Selon lui une colonne de sept véhicules tout terrain transportant des soldats gouvernementaux avait quitté Yamoussoukro en direction de Tiebissou, une ligne de front à une soixantaine de kilomètres au sud de Bouaké. Ce que confirmait plus tard une source gouvernementale. Autrement dit, le gouvernement de Laurent Gbagbo attend une reddition en bonne et due forme des mutins qui ont humilié jusqu'à présent les forces nationales de Côte-d'Ivoire (Fanci) depuis la tentative de coup d'Etat du 19 septembre.

Jeudi soir, le silence des autorités ivoiriennes sur la possible signature d'un cessez-le-feu dès le lendemain était éloquent. La télévision nationale n'a pas évoqué le sujet. Seule la presse évoquait vendredi matin l'avancée des négociations, via la Cedeao, entre les deux parties. En réalité, Abidjan n'a accepté que contraint et forcé la médiation des Etats de la région. Depuis le début de la semaine, le pouvoir n'a eu de cesse de clamer son refus de tout déploiement d'une force d'interposition africaine qui risquerait de geler les positions et d'entériner la partition du pays en deux moitiés égales. Malgré les pressions occidentales, en particulier françaises, les autorités gouvernementales ne revendiquent qu'une aide militaire pour venir à bout des mutins sur le terrain.

Marché. Du marché proposé par la Cedeao au marché de dupes, il n'y aurait alors qu'un pas. Les mutins se garderont bien de le franchir. Ils partagent une commune aversion pour les régimes qui ne tiennent pas leurs promesses. C'est elles qui avaient poussé certains d'entre eux à renverser Henri Konan-Bédié en décembre 1999. Enfin beaucoup disent avoir été roulés par leur hiérarchie. Les cheveux gris des généraux africains avec qui ils dialoguent ne suffiront pas à établir la confiance.

Les négociations devaient se poursuivre ce week-end.



Chasse aux immigrés en Côte-d'Ivoire

Depuis la tentative de putsch, ils subissent les représailles.

Par Thomas HOFNUNG

Pour la plupart d'entre eux, la Côte-d'Ivoire représentait l'espoir d'une nouvelle vie, précaire certes, mais préservée de la violence qui ronge la région. La guerre, ils l'ont quasiment tous affrontée par le passé. Dans une grande bâtisse blanche cernée par de hauts murs, située dans un quartier résidentiel d'Abidjan, s'entassent 160 personnes. La cohorte des damnés de la terre africaine : des Libériens, des Sierra-Léonais, des Congolais, des Rwandais, des Togolais et même une poignée de Soudanais. Au lendemain de la tentative de putsch du 19 septembre, ils ont été expulsés manu militari par les forces de l'ordre ivoiriennes de leurs «habitats précaires» dans le quartier d'Agban. Des taudis qui ont été aussitôt détruits pour empêcher tout retour.

«J'ai fui Kisangani (au Congo-Kinshasa, ndlr) pour échapper à la guerre de Kabila, raconte Joseph. Et elle me rattrape ici, à Abidjan !» La religion de Ferdinand, un Togolais au visage buriné, est faite : «Je veux quitter cette terre, partir le plus loin possible d'ici. S'il le faut, j'irai jusqu'en Russie !» Au milieu des pleurs, cris et toussotements des bébés, trois hommes jouent au Scrabble. Sur la pelouse du jardin sèchent au soleil des vêtements lavés dans la piscine extérieure de cette propriété gérée par l'Organisation internationale des migrations (OIM). Un médecin passe chaque jour pour tenter de prévenir tout risque d'épidémie.

Interdit de sortir.Traumatisés par les récents événements, ces réfugiés craignent pour leur vie dans une Côte-d'Ivoire submergée par la xénophobie comme à chaque secousse politique. Depuis le 19 septembre, le pouvoir ne cesse de dénoncer une «ingérence extérieure» pour tenter d'expliquer l'irruption d'une rébellion très organisée, disciplinée et disposant d'un armement bien supérieur à celui des Forces armées nationales de Côte-d'Ivoire (Fanci). Dans la presse locale, la rumeur n'a pas tardé à enfler : parmi les mutins figureraient des mercenaires anglophones. Autrement dit : des Libériens et des Sierra-Léonais. Moris, un jeune Libérien de 27 ans, a, comme tous ses camarades d'infortune, interdiction de sortir hors de la propriété gardée par trois employés ivoiriens d'une société de sécurité, recrutés par le Haut Commissariat aux réfugiés de l'ONU (HCR). «Si la situation se détériore, si les mutins marchent sur Abidjan, qui peut nous assurer que les gardes ivoiriens ne vont pas nous trahir et nous livrer aux forces armées ?»

En moins de deux semaines, le HCR a recueilli quelque 600 réfugiés dans la métropole ivoirienne. Mais le nombre des expulsés est en réalité bien supérieur. La majeure partie d'entre eux (des Burkinabés, mais aussi des Ivoiriens) ont trouvé asile chez des parents ou des amis à Abidjan. D'autres errent dans la métropole. Dans les jours qui viennent, l'agence onusienne se prépare à en accueillir une nouvelle vague. Car les autorités ivoiriennes ont annoncé leur intention de détruire de nouveaux «habitats précaires», notamment dans le quartier huppé de Cocody, dans le cadre d'une opération baptisée «déguerpissement».

«Le gouvernement avait prévu, de longue date, d'éradiquer ces habitations insalubres et de réinstaller leurs occupants dans des logements dignes de ce nom»
, précise Mamadou Koulibaly, le président de l'Assemblée nationale. Mais le coup d'Etat a changé la donne : désormais, les forces de l'ordre procèdent à un grand «nettoyage» sans plus attendre. Résultat : «Ces hommes et ces femmes risquent d'errer d'habitat précaire en habitat précaire», s'alarme le délégué du HCR, Panos Moumtzis. Pourquoi toute cette violence ? Les forces de sécurité disent soupçonner une partie des hommes qui sont entrés en action durant la nuit du 18 au 19 septembre à Abidjan d'avoir fomenté leur complot dans ces taudis, avant de s'y dissimuler après leur échec. Chaque nuit, elles effectuent des descentes à la recherche de «terroristes» dans les bidonvilles aux noms évocateurs : «Zimbabwe», «Petit Ouaga», «Mon mari est pauvre», «Si tu m'aimes, viens !» Chaque nuit, des baraques partent en fumée.

«Ivoirité». Ces taudis ont poussé à Abidjan comme des champignons au fil des années, avec la bénédiction des autorités locales. «Les maires ont laissé se développer ces habitations précaires pour y héberger les immigrés, explique un ancien adjoint d'une commune d'Abidjan. A l'époque, ils percevaient directement les loyers et fournissaient des cartes d'électeur aux occupants qui votaient, bien sûr, pour leur bienfaiteur.»

Mais les temps ont changé dans un pays qui, longtemps, s'est honoré de ses traditions d'hospitalité. Depuis la mort du «père de l'indépendance», Félix Houphouët-Boigny, en 1993, le débat sur l'«ivoirité», suscité par son successeur Henri Konan Bédié puis amplifié par l'ensemble de la classe politique locale, empoisonne la vie politique. Un poison potentiellement dévastateur pour un pays dont le tiers de la population est d'origine étrangère. En octobre 2000 déjà, au lendemain de la présidentielle controversée remportée par Laurent Gbagbo, 57 cadavres de Nordistes (assimilés à des Burkinabés) avaient été retrouvés dans un charnier dans le quartier de Yopougon, à Abidjan.

Les Burkinabés menacés.
«Même s'il est né dans ce pays, un individu ne sera considéré comme ivoirien que s'il possède un nom à consonance locale», précise Jean, un Burkinabé qui réside à Abidjan depuis de nombreuses années. Et de stigmatiser l'existence d'un «délit de patronyme». Quelques jours après la tentative de coup d'Etat, Jean dit avoir surpris ses voisins évoquant sa prochaine expulsion par les forces de l'ordre et planifiant le partage de ses maigres biens (quelques paires de chaussures, un petit frigo...).

La communauté burkinabé, la plus importante en Côte-d'Ivoire avec près de trois millions de membres, est la principale cible de la vindicte des forces de l'ordre. Car les plus hautes autorités de l'Etat accusent le voisin du nord, dirigé par Blaise Compaoré, d'avoir soutenu en sous-main les mutins qui se sont emparés sans coup férir de Bouaké et de Korhogo. Marcel, un chauffeur burkinabé de 40 ans, a récemment échappé de justesse à une rafle. Certains affirment que les personnes arrêtées seraient immédiatement envoyées au front. Il semble plutôt que la police embarque les Burkinabés dans les commissariats pour les racketter. Depuis, Marcel s'est vu confisquer et détruire son permis de conduire lors d'un autre contrôle. Il a dû demander une avance sur salaire à son employeur pour le renouveler. L'un de ses amis, manutentionnaire dans une société de textile d'Abidjan, a lui aussi demandé un prêt à son patron libanais. Il veut expédier sa femme et ses deux filles «au pays» avant que la situation ne dégénère. Mais la frontière entre les deux pays est fermée depuis dix jours.



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