Le 37e sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), à Lusaka,
en juillet 2001, avait créé, dans l’indifférence générale, une Union
africaine pourtant réclamée à cor et à cris depuis les débuts de l’OUA, en
1963. Il fermait la page d’un siècle de panafricanisme. La nouvelle Union,
réunie en sommet du 8 au 10 juillet à Durban (Afrique du Sud) est-elle la
réponse voulue par ses promoteurs à la mondialisation? Sera-t-elle le
catalyseur d’une nouvelle gouvernance supranationale, au moment où la
plupart des observateurs épiloguent sur une marginalisation croissante du
continent?Le rêve panafricain, né sur le continent
américain au tournant des XIXe et XXe siècles, se donnait pour mission de
réhabiliter les civilisations africaines, de restaurer la dignité de
l’homme noir et de prôner le retour à la « mère patrie »- celle des
racines de la diaspora. Sylvester William, natif de Trinidad, une des
premières figures emblématiques du mouvement, s’est appuyé sur des
ressortissants du Nigeria, de Sierra Leone, de Gambie ou des Antilles
anglaises, afin de s’imprégner des réalités africaines, et a organisé, en
1900, à Londres, la première conférence panafricaine : sa principale
résolution portait sur la confiscation de terres en Afrique du Sud par les
Anglais et les Afrikaners, et sur le sort de la Gold Coast (Ghana).
Burghart Du Bois, fondateur de l’Association américaine
pour le progrès des gens de couleur (Naacp), a ensuite organisé le premier
congrès panafricain, à Paris, en 1919, qui a revendiqué l’adoption d’un «
code de protection internationale des indigènes d’Afrique » : droit à la
terre, à l’éducation et au travail libre. Lors du 4e congrès, à New York,
en 1927, il s’est opposé à Marcus Garvey, chantre d’un « retour en Afrique
» et adepte d’un « sionisme noir », qui avait créé une compagnie maritime,
la Black Star Line, et mobilisé plus de trois millions d’Afro-Américains.
Mais son rêve devait sombrer dans des scandales financiers.
En 1945, lors d’un 5e congrès à Manchester, George
Padmore, un Trinidadien, fit adopter un manifeste proclamant fièrement : «
Nous sommes résolus à être libres... Peuples colonisés et assujettis du
monde, unissez-vous. » C’est sous sa protection que le flambeau du
panafricanisme militant a été passé à la génération des futurs leaders de
l’Afrique indépendante : Jomo Kenyatta (Kenya), Peter Abrahams (Afrique du
Sud), Hailé Selassié (Ethiopie), Namdi Azikiwe (Nigeria), Julius Nyerere
(Tanzanie), Kenneth Kaunda (Zambie) et
Kwame Nkrumah (Ghana).
A partir des 6e et 7e congrès panafricains, à Kumasi
(1953) et à Accra (1958), l’enjeu de la décolonisation et la confrontation
Est-Ouest bouleversent la donne politique et diplomatique, donnant
naissance à deux formes de panafricanisme. Il s’agit d’abord d’un
panafricanisme « maximaliste », stratégie de recomposition de la
géopolitique instaurée par la conférence de Berlin (1884-1885) : la
conférence avait officialisé la balkanisation du continent en une mosaïque
de zones d’influence européenne. Le but ultime devient la fondation des
Etats-Unis d’Afrique, susceptibles de faire du continent noir un acteur
sur la scène mondiale : l’unité économique, politique et militaire est la
condition majeure pour relever ce défi, estime le leader ghanéen Kwame
Nkrumah, qui lance le mot d’ordre « l’Afrique doit s’unir » (1), auquel se
rallie en janvier 1961 le « groupe de Casablanca » (Ghana, Egypte, Maroc,
Tunisie, Ethiopie, Libye, Soudan, Guinée-Conakry, Mali et gouvernement
provisoire de la République algérienne, GPRA).
Ce pari a buté sur deux vulnérabilités que les
présidents Kwame Nkrumah (Ghana) et Gamal Abdel Nasser (Egypte) avaient
minimisées ou ignorées. D’abord, le poids des anciennes puissances
coloniales : bien qu’affaiblies par la seconde guerre mondiale, soumises
au nouveau leadership américano-soviétique et contraintes à la
décolonisation par les Nations unies, elles détenaient encore une capacité
de pénétration forte, et donc de nuisance. Tout projet d’unification du
continent africain heurtait frontalement leurs intérêts vitaux (ressources
minières et énergétiques, clientélisme et réseaux commerciaux).
Ensuite, Kwame Krumah et le groupe de Casablanca
espéraient naïvement le soutien attendu du camp « progressiste » (Union
soviétique et Chine populaire en tête), celui des Etats-Unis, chantres de
la liberté individuelle et du droit à l’autodétermination. Or l’appui du
camp progressiste est resté surtout verbal, et celui de Washington est
allé aux puissances coloniales alliées, au nom d’un principe de «
containment » destiné avant tout à stopper l’expansion communiste dans le
monde.
L’autre courant est celui d’un panafricanisme
minimaliste qui a généré l’Organisation de l’unité africaine (OUA). Cette
stratégie est fondée sur le droit inaliénable de chaque Etat à une
existence indépendante. Son mot d’ordre est « l’intangibilité des
frontières héritées de la colonisation », son principe est le respect de
la souveraineté et la non-ingérence dans les affaires intérieures des
Etats. Cette stratégie a été incarnée par le « groupe de Monrovia », fondé
dès mai 1961 et dominé par les figures paternelles des présidents ivoirien
Félix Houphouët Boigny, et sénégalais Léopold Sédar Senghor.
L’Organisation de l’unité africaine, qui voit le jour
en 1963 à Addis Abeba, est la sanction de cette division. Cela explique
pourquoi le bilan de l’OUA est globalement négatif au regard des objectifs
prévus, notamment à l’article 2 de sa charte fondatrice : le renforcement
de la solidarité entre Etats et de la coordination de leurs politiques a
buté sur l’échec du plan de Lagos (1980) et de la Communauté économique
africaine (1991) (2) ; la défense de la souveraineté, de l’intégrité
territoriale et de l’indépendance des Etats membres a été contrecarrée par
l’incapacité à régler les conflits du Liberia, de Somalie, de Sierra
Leone, du Rwanda, du Burundi, et de la République démocratique du Congo.
En outre, le non-paiement de leurs cotisations par la
majorité des Etats membres (50 millions de dollars d’arriérés en 2001) a
privé l’OUA de sa première source de financement et l’a contrainte à la
mendicité et aux incantations stériles. Seule la fonction tribunitienne de
l’organisation aura permis la mobilisation de la communauté internationale
pour l’éradication du colonialisme et le soutien aux mouvements de
libération, à travers les Nations unies et le Mouvement des non-alignés.
Stratégie d’innovation
C’est dans l’espoir de remédier à ces insuffisances que
l’Union africaine a été créée, en juillet 2001, pour remplacer l’OUA avec,
notamment, de nouvelles institutions. Mais la nouvelle Union, qui tient
son premier sommet ce mois-ci en Afrique du Sud, doit remplir certaines
conditions si elle veut répondre à la mondialisation selon ses
caractéristiques propres et son niveau de développement, comme le stipule
son Acte constitutif (préambule, alinéa 6).
Certes, l’étape de la ratification du traité fondateur
a été franchie sans encombre. Cependant, la course d’obstacles ne fait que
commencer. Et ce d’autant plus qu’en dépit des objectifs affichés et des
organes créés, la nature de l’Union africaine demeure une équation à
plusieurs inconnues. En effet, trente-huit ans après la création de l’OUA,
le clivage maximalistes/minimalistes n’a disparu ni avec la compétition
Est/Ouest (crise des idéologies) ni avec les « pères de la nation » (crise
des générations et du leadership). Il est donc impératif de clarifier la
nature de l’Union politique et économique, afin d’éviter le piège de l’OUA
bis.
Plusieurs institutions, souvent inspirées de l’Union
européenne, ont été créées par l’Acte constitutif de l’Union africaine :
Conférence de l’Union ; Commission ; Parlement panafricain ; Cour de
justice africaine ; le mécanisme de règlement des conflits ; le Conseil
économique, social et culturel. Face à l’ampleur des obstacles, le sommet
de Lusaka avait reporté leur mise en place (3). Les compétences dévolues
par l’Acte constitutif aux nouveaux organes devront être précisées, car
l’adoption d’une stratégie d’innovation institutionnelle est la condition
sine qua non pour donner à l’Afrique les moyens d’agir.
En outre, une stratégie de prévention et de règlement
des conflits crédible, dépassant le cadre du « mécanisme » qu’avait
instauré l’OUA en 1993, paraît indispensable, afin d’exercer efficacement
le droit reconnu par l’Acte constitutif de l’Union africaine d’«
intervenir dans un Etat membre sur décision de la Conférence, dans
certaines circonstances graves, telles que les crimes de guerre, le
génocide et les crimes contre l’humanité », ou de répondre au « droit des
Etats membres de solliciter l’intervention de l’Union pour restaurer la
paix et la sécurité ».
En fonction des menaces potentielles, l’Union doit
élaborer une stratégie de localisation des forces de paix : chaque armée
nationale, ou, à défaut, l’armée nationale d’un « Etat leader » dans
chaque sous-région, met à la disposition du mécanisme sous-régional de
prévention et de gestion des conflits, un contingent de soldats formés et
équipés pour les opérations de maintien ou de rétablissement de la paix,
ainsi que les moyens d’agir pour un état-major sous-régional restreint
(4). Ce dispositif doit être relié à un état-major africain placé sous le
contrôle direct de la Conférence de l’Union. Le but est de minimiser les
coûts inhérents à la projection des forces. La question de la coordination
avec les mécanismes sous-régionaux existants devra être réglée : le
Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (Recamp) de
la France, l’African Center for Security Studies (ACCS) des Etats-Unis ou
le British Military Advisory and Training Team (BMATT) de la
Grande-Bretagne devront être intégrés à cette stratégie globale.
Enfin, l’union politique n’a de matérialité que si elle
est fondée sur une union économique. Les institutions financières telles
que la Banque centrale africaine, le Fonds monétaire africain et la Banque
africaine d’investissement, dont la création est prévue par l’Acte de
l’Union, ne seront efficaces que si elles sont en mesure de coordonner un
espace économique commun. Si l’ensemble de cette rénovation
institutionnelle est menée à bien, l’Union africaine deviendra un cadre de
développement régional intégré, tel que les ancêtres du panafricanisme
avaient à peine osé le rêver...