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Afrique centrale : Le rêve congolais

Ou LOUIS MICHEL Pompier

De Kinshasa à Lubumbashi, de Kampala à Bujumbura en passant par Kigali, Louis Michel et Marc Verwilghen ont voulu tout faire: de la politique, de l'humanitaire, du développement... Coulisses d'un périple africain au pas de charge.

«Il voulait voir tout le monde et tout le monde voulait le voir. Pas étonnant qu'il se soit retrouvé coincé dans un programme infernal. » Le conseiller de Louis Michel, qui explique ainsi le rythme soutenu des rencontres prévues lors du dernier marathon africain du ministre _ du 5 au 10 octobre _, reconnaît aussi que le chef de la diplomatie belge ne s'est pas contenté d'échanges politiques avec les autorités et la presse des pays concernés. La coopération belge au Congo, au Rwanda, au Burundi et en Ouganda s'est taillé une place de choix lors des entretiens, et les visites «de terrain» se sont multipliées : écoles, hôpitaux, sites de déminage, centres de réinsertion d'enfants-soldats...

Nul doute que la présence aux côtés de Louis Michel d'un ministre de la Coopération acquis à ses vues assure une marge de manœuvre inédite au patron de la politique extérieure belge. Sous la législature précédente, les relations entre l'homme fort du MR et le secrétaire d'Etat Agalev à la Coopération Eddy Boutmans ont souvent été tendues. Le second veillait jalousement sur son autonomie budgétaire. La coopération ne devait pas servir, selon lui, des intérêts politiques ou commerciaux. Elle n'avait pas non plus pour finalité le redressement de l'image de la Belgique. D'où de fréquents conflits de compétences. Rien de tel avec le successeur de Boutmans, le VLD Marc Verwilghen. Michel, qui rêvait depuis longtemps de «coiffer» la Coopération par «souci de cohérence», est comblé. En Afrique centrale, il a même pu jouer les mentors attentionnés et compréhensifs auprès de l'ancien ministre de la Justice, qui découvrait la région.

Le gouvernement déçoit

Première étape : Kinshasa. Louis Michel ne s'était plus rendu dans la capitale congolaise depuis janvier dernier. Il était temps d'y revenir, car la donne politique a changé cet été, avec la mise en place des institutions de la transition. Un gouvernement de «réconciliation nationale» comprenant notamment les ex-rébellions du MLC et du RCD-Goma est sur les rails. Il dispose de deux ans pour organiser l'élection d'un nouveau chef de l'Etat, précédé d'un scrutin législatif. «Comme on pouvait s'y attendre, les quatre vice-présidents avec lesquels Joseph Kabila partage son pouvoir se neutralisent, constate la rédactrice en chef d'une télévision privée kinoise. Ils ont peu d'autorité morale et les premières réunions du gouvernement ont déçu l'opinion. Au lieu de prendre des initiatives marquantes, les ministres ont traité de questions secondaires, leurs salaires..., alors que la population souffre et que les fonctionnaires ne sont pas payés. »

Louis Michel se veut pourtant confiant: «Sans être naïf, je constate des progrès. On annonçait le pire lors de la formation du gouvernement, et pourtant, on arrive tout de même à se parler au sein de l'espace présidentiel. J'ai insisté auprès des mes interlocuteurs congolais pour qu'ils normalisent les relations diplomatiques avec le Rwanda et les autres voisins.» Mais la méfiance demeure extrême, notamment chez Abdoulaye Yerodia, le vice-président issu du clan du président. Naguère mis en cause en Belgique, l'ancien psychiatre et compagnon de feu Laurent-Désiré Kabila avoueau Vif/L'Express: «Ce n'est pas l'euphorie. Je refoule, mais je n'oublie pas. Nous avons accueilli nos frères qui ont combattu contre nous avec des armées étrangères, car la renaissance nationale ne tolère aucun rabat-joie, mais chat échaudé craint l'eau froide. Nos réunions se déroulent avec toutes les amabilités de circonstance, mais espérons que les sourires soient vrais. Rien ne sera fait de ma part pour compromettre la transition.»

Au sein de la «bande des quatre», les deux grosses pointures sont incontestablement les anciens chefs rebelles: Azarias Ruberwa, l'homme fort du RCD-Goma, et Jean-Pierre Bemba, patron du MLC. «Le premier ne se sent pas très à l'aise à Kinshasa, confie un diplomate européen. Il a annulé des sorties officielles. Les gens du RCD-Goma ne sont pas les maîtres ici et ils n'ont pas le sentiment d'être en sécurité. Ce qui pourrait avoir des conséquences graves pour la suite de la transition...» Le vice-président Bemba, lui, a son hélicoptère stationné le long du fleuve Congo, en face de la résidence mise à sa disposition. On n'est jamais trop prudent... L'ex-rebelle et homme d'affaires fait néanmoins déjà figure de poids lourd de la scène kinoise. «C'est une bête politique, reconnaît un expert belge. Son image de partisan d'une économie libérale est bien perçue à l'ONU et à la Banque mondiale. Il a le don de la formule. Avec sa faconde et ses relais, il devrait faire un malheur quand il se mettra à parcourir le pays.»

Le Congo prioritaire

Le déplacement de Louis Michel, le premier en Afrique depuis qu'il a rempilé aux Affaires étrangères, avait aussi pour but de poser un geste fort devant la classe politique et l'opinion congolaises. Il s'agissait de montrer que la Belgique est à nouveau aux côtés de son ancienne colonie, treize ans après le gel de la coopération belgo-zaïroise, d'un montant de 100 millions de dollars. «Je crois dans ce pays, ce gouvernement de transition, ce peuple congolais», a clamé le ministre, pastichant un certain Wilfried Martens. Au-delà des mots, les actes: pour que le gouvernement de transition puisse «répondre aux préoccupations et aux besoins des Congolais», Michel et Verwilghen promettent de doubler l'aide à la RDC d'ici à la fin 2004, soit quelque 40 millions d'euros supplémentaires. Le budget pourrait même tripler pour 2007. «Plus de 20 % du budget de la coopération sera alors affecté au Congo, pays pilote de l'aide belge», lance fièrement le ministre des Affaires étrangères. Secteurs privilégiés: l'administration, la justice, la santé, l'éducation, la sécurité, l'armée, des initiatives locales. Soit, un peu de tout...

Après les étapes de Lubumbashi et de Kisangani, où il a précisément été question de projets de coopération, la diplomatie a repris ses droits en Ouganda, au Rwanda et au Burundi. Le président ougandais Yoweri Museveni et son homologue rwandais Paul Kagame ont affirmé appuyer totalement la transition au Congo. Kampala prétend ne plus soutenir aucun groupe armé chez son voisin, tandis que Kigali déplore que Kinshasa ne parvienne pas encore à reprendre le contrôle de l'ensemble du territoire congolais. Louis Michel n'a pas hésité à saluer chaudement les avancées «spectaculaires» du plan de réconciliation rwandais. Des louanges belges qui auraient fait grincer des dents dans les milieux diplomatiques français. «Selon eux, Michel a changé de cap, signale un expert. Il feint d'ignorer le score stalinien de Kagame à l'élection présidentielle et la fébrilité du régime rwandais, qui muselle les opposants et ses alliés trop indépendants.»

Pour le ministre belge, l'Union européenne critique Kagame «à tort». Les récents scrutins rwandais, entachés de fraudes selon les l'observateurs de l'UE, ont donné des résultats «non contestables», estime-t-il. «Avec le crédit dont Kagame dispose aujourd'hui, il ne se risquera plus dans une aventure congolaise», veut croire Michel. Certains, dans son entourage, notent toutefois que le président rwandais n'est pas totalement libre de ses actes. Une allusion à l'influence de puissances étrangères dans la région. «Si les Etats-Unis et la Grande-Bretagne poussent Kagame à intervenir en RDC, il ne leur résistera pas», explique un spécialiste de l'Afrique centrale. Le chef de la diplomatie belge, lui, rêve de réactiver la Communauté économique des Grands Lacs: «Un espace de libre-échange dans la région est le prix à payer pour avoir vraiment la paix.» Parmi les secteurs concernés: l'électricité produite au Congo. Ce sera sans doute l'un des projets à encourager lors d'un prochain déplacement en RDC. «J'y retournerai bientôt, et pour une plus longue période», jure Louis l'Africain.

De notre envoyé spécial : Olivier Rogeau

Source : Le Vif

17 octobre 2003

Jean-Pierre Bemba

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