Cameroun Chômage des femmes : la grande injustice
Epineux problème que celui du chômage, qui ne cesse de faire la «Une» des journaux camerounais. Mais on oublie trop souvent qu’une catégorie de la population y est plus exposée: les femmes. Une situation dont les causes sont multiples, sans pour autant être justifiables.
Relativement récente, l’arrivée massive des femmes sur le marché du
travail a contribué à aggraver le problème du chômage. En effet, lors du
Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH) en 1987, elles
étaient 1,8 million à être actives, contre seulement 600.000 au début des
années 70. Malgré la forte croissance de cette époque, la multiplication
des offres d’emploi n’a pas suffi à absorber près de 40% d’actifs en plus.
Malheureusement, le dicton populaire voulant que les derniers arrivés
soient les derniers servis, semble ici se vérifier. Mais il serait trop
simple de se limiter à ce genre de réflexions: l’émergence de la crise
économique qui a frappé le pays de 1987 à 1997, n’a fait que confirmer
cette tendance.
Bonne ou mauvaise conjoncture, les femmes camerounaises seraient-elles
vouées à être moins bien loties que les hommes, quelle que soit la
situation? Difficile à croire, d’autant que leur niveau de compétence n’a
cessé de croître, et que les mentalités ont, paraît-il, évolué… Il faut se
rendre à l’évidence, et avouer qu’il reste aux femmes bon nombre
d’obstacles à surmonter. Et si les médias citent en exemple de plus en
plus de femmes «qui ont réussi», c’est peut-être précisément parce
que le phénomène reste assez rare pour qu’on le souligne.
Un premier pas professionnel difficile
Si les femmes ont commencé à affluer vers le monde du travail, c’est
bien sûr souvent par nécessité économique (il est loin le temps où les
femmes étaient, par nature, cantonnées au foyer). Mais l’emploi est aussi
le meilleur moyen d’acquérir une indépendance. Et force est de constater
que l’émancipation de la gent féminine est toujours passée par l’obtention
d’une place dans la société par le biais du travail, qui signifie à la
fois un rôle actif et une reconnaissance de son individualité: «je
contribue à l’activité, donc je suis».
Il ne faut pas sous-estimer l’aspect socialisant du travail, qui
permet de se faire de nouvelles relations. Constat amer, une étude
réalisée en 1997 par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la
Prévoyance sociale, montre que parmi les personnes inscrites au chômage -
suite à une reprise d’activité ou une première entrée dans le monde de
l’emploi - 15,1% sont des hommes et 31,6% des femmes. Cela prouve bien
qu’il est plus difficile pour une femme de franchir la première étape ou
de se replonger dans la vie professionnelle.
Les activités traditionnellement à forte proportion de main-d’œuvre
féminine ont subi ces dernières années de graves revers. Il en va ainsi
des industries du textile, de la savonnerie ou encore de l’électronique,
dont plusieurs sites de production ont fermé. Cependant, la frontière
entre les métiers d’hommes et les métiers de femmes est de plus en plus
floue, et cette notion a tendance à tomber en désuétude. Naturellement,
certains métiers très physiques restent le domaine réservé des hommes,
mais ce serait une erreur de croire que des secteurs entiers de l’économie
camerounaise sont fermés aux femmes.
Tout secteur d’activité comprend des postes qu’elles peuvent occuper,
encore faut-il que les dirigeants ne soient pas trop bornés, comme s’en
plaignent parfois les femmes. On a ainsi vu ces dernières années, bon
nombre d’entreprises de transport routier ou de gardiennage engager des
femmes pour des emplois administratifs ou des tâches de coordination,
alors que ces corporations ont plutôt une image «virile», voire
machiste. Il s’agit bien là d’un état d’esprit, et, malheureusement, dans
ce domaine, des progrès restent à faire: trop d’employeurs considèrent
encore les femmes comme moins capables que les hommes.
Quelle égalité?
En observant les chiffres, on s’aperçoit que, même avec des diplômes
équivalents, le chômage féminin est toujours plus important que celui des
hommes, et ce, quel que soit le niveau de formation. En 1998, 30% de
titulaires féminins d’un Certificat d’aptitude professionnel (CAP) ou d’un
Brevet professionnel (BP) étaient au chômage, contre 12% pour leurs
homologues masculins avec le même bagage. Un diplôme, c’est pourtant un
critère objectif, pourrait-on croire… Apparemment pas pour tous les
responsables de l’embauche.
Mais les préjugés ont toujours un poids important: on émet des
réserves quant à la résistance des femmes au stress, on estime souvent que
si elles sont capables d’apprendre et d’obtenir un diplôme, la situation
est tout autre sur le terrain.
«Un recruteur avec qui j’avais obtenu un entretien d’embauche est
allé jusqu’à me dire que le poste qu’il avait à proposer nécessitait
quelqu’un avec les pieds sur terre, tout en insinuant qu’une femme
passerait trop de temps à discuter ou à rêvasser», confie Christiane
Malobé Penda, agent commercial. «Je lui ai donc demandé pourquoi il
m’avait reçue, puisqu’il était clair qu’il voulait engager un homme. Il a
simplement répondu qu’il ne fallait négliger aucune piste, mais je crois
qu’il voulait se donner un alibi et voir des candidats pour ne pas passer
pour un macho».
Même si heureusement tous les employeurs ne sont pas gouvernés par
leurs préjugés, le phénomène persiste et les femmes entendent trop souvent
des remarques désobligeantes en entretien d’embauche (on connaît la
délicatesse avec laquelle certains employeurs évoquent la mauvaise humeur
«cyclique» de leurs employées!). On se préoccupe généralement de
leur situation de famille, alors qu’on devrait leur parler de leurs
compétences. Pour beaucoup, il est normal qu’un homme fasse passer sa vie
de famille après son job, alors que la femme est avant tout une mère.
Certes, le nombre de femmes seules élevant des enfants n’a cessé de
croître, mais il existe également de nombreuses structures leur permettant
de concilier vie professionnelle et familiale.
C’est une des raisons pour lesquelles les Camerounaises se tournent
vers des emplois d’intérimaires, avec toute la précarité que ces
derniers impliquent. Pas toujours facile de trouver un emploi stable après
des années à courir de l’un à l’autre. De fait, on considère trop souvent
la main-d’œuvre féminine comme une solution de remplacement, surtout en ce
qui concerne les femmes jeunes peu diplômées. Cette tendance à la
précarité s’est accentuée pour tout le monde avec la crise, mais là
encore, les femmes sont les moins bien loties.
En général, la vulnérabilité face au chômage diminue avec l’élévation
du niveau des diplômes. En clair, plus les gens sont formés, moins ils
risquent (en principe) de rester longtemps inactifs. Néanmoins, on le
sait, une période de crise renforce la compétition entre les demandeurs
d’emploi, et les employeurs peuvent se permettre d’être de plus en plus
exigeants. On ne compte plus les «Bac+5» recrutés pour des emplois qui
nécessitent un niveau de formation bien moindre.
Il est donc évident que l’accès aux hautes études, s’il n’est pas une
garantie, présente au moins un avantage. Mais là encore, hommes et femmes
n’ont pas toujours été égaux, puisqu’une formation aussi cotée que celle
des Ponts et Chaussées à l’Ecole nationale supérieure polytechnique de
Yaoundé est restée fermée aux femmes jusqu’en 1982! Anecdotique au premier
abord, ce fait traduit bien un état d’esprit fortement ancré, même s’il a
bien changé de nos jours. Mais la proportion de femmes y reste faible,
alors que ce sont des secteurs en relative expansion (comme les
technologies liées aux réseaux informatiques par exemple).
Sentiments d’échec et solutions
Les conséquences du chômage ne sont pas qu’économiques. Il a des
répercussions psychologiques chez les individus qui le subissent. Ceci
est particulièrement vrai pour les chômeurs de longue durée, et l’on sait
que les femmes restent en général plus longtemps sans emploi que les
hommes.
Perte de confiance en soi, démotivation progressive, autant de
désagréments que Christiane connaît bien pour avoir prospecté en vain
pendant près d’un an. «Il arrive un moment où l’on se demande si on va
trouver un jour. J’avais beau avoir des amis qui me répétaient que c’était
la crise économique qui rendait les choses dures, je commençais à croire
que c’était moi seule la responsable de ma situation».
Dans ce cas, il est facile de comprendre que s’installe un cercle
vicieux: manque de conviction dans la recherche d’emploi, attitude
défaitiste aux entretiens d’embauche… «Pour un métier commercial comme
le mien, le dynamisme est essentiel, continue Christiane. Lorsqu’on
a du mal à se motiver après des mois de recherche et qu’en plus on tombe
sur un employeur sexiste, le moral tombe encore d’un cran».
Il serait bien prétentieux de vouloir résoudre en quelques phrases un
des grands fléaux de la société camerounaise moderne, mais il est tout de
même possible d’avancer quelques pistes concernant les mentalités.
Les femmes ont conquis des postes à responsabilités et ont réussi à
s’imposer dans des métiers difficiles. Ce n’est cependant pas suffisant,
puisqu’en 2001 on dénombrait encore 39,7% des femmes au chômage, contre
11% d’hommes. Il serait temps qu’une véritable égalité des sexes
face au travail voie le jour. D’une manière générale, il est encourageant
de constater que les effectifs féminins augmentent dans les grandes écoles
et d’assister à l’émergence d’une nouvelle génération de patrons plus
ouverts que leurs aînés. Mais c’est la société entière qui doit aller vers
une vision plus égalitaire.
Sylvestre Tetchiada, Cameroun, avril 2002 -
Africatime
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