Afrique : les bons et les mauvais serviteurs de l'Occident
« La meilleure manière de tenir en respect les peuples barbares est de les pousser à s’entretuer indéfiniment dans des guerres intestines.» Vieux principe chinois de politique étrangère.
Théâtre à l’ère de l’économie mondialisée d’une vive confrontation entre
les forces et puissances étrangères dominatrices et le nationalisme
africain authentique, l’Afrique se retrouve désormais en proie à des
guerres civiles et des conflits armés aux implications internationales
insoupçonnées.
Contrairement aux proclamations d’innocence des dirigeants des grandes
puissances industrielles impliquées jusqu’au cou dans ces guerres civiles
et conflits armés et à leurs dénonciations rendant les Africains
principalement responsables de leurs malheurs, ce sont d’abord leurs
agissements marqués par la ruée vers les sources de matières premières
dont regorgent les contrées africaines qui sont aux origines de l’état de
guerre permanente que vivent actuellement bien des régions africaines.
Tenace, le but de guerre poursuivi par l’étranger dominateur est simple :
pour avoir un accès facile aux sources d’énergie et de matières premières
vitales pour la croissance et la prospérité des sociétés industrielles
confirmées, il faut une Afrique déstabilisée sans Etats forts susceptibles
d’imposer des règles de conduite aux forces et puissances étrangères
notamment aux sociétés transnationales, avides de ses prodigieuses
ressources naturelles. Comme aux débuts du capitalisme concurrentiel, il
s’agit de ramener le continent noir à l’état de sociétés acéphales pour
permettre aux compagnies multinationales capitalistes d’exploiter à
moindres coûts les matières premières qui leur sont indispensables.
A défaut de chefs d’Etat africain capables d’imposer à leurs peuples les
conditions féroces d’exploitation exigées par la mondialisation fondée sur
le libéralisme généralisé et le libre-échange, les nations industrielles
avancées font « amies amies » avec des rebelles disposés à jouer leur jeu.
Mais, dès que ces derniers s’affirment porteurs d’un véritable
nationalisme libérateur et modernisateur, elles les vouent aux gémonies et
les combattent comme des criminels voire des terroristes.
DES REALITES GEOPOLITIQUES AFRICAINES ACTUELLES.
Au regard des guerres et conflits qui ensanglantent, l’Afrique rien n’est
plus faux que l’idée de la fin des idéologies et le concept d’une réalité
mondiale désormais fondée sur la promotion bien comprise des intérêts de
tous les peuples et nations de la Terre. La culture occidentale, faite de
compétition, de concurrence et de combat pour la vie et les exigences de
la société industrielle sont là pour démontrer que la vie internationale
reste sous l’effet de la permanence de la ruée des hommes, des peuples et
des nations vers les sources mondiales de richesses.
Ainsi, considérée dès le début du capitalisme concurrrentiel comme champ
d’expansion des nations industrielles l’Afrique se retrouve plus que
jamais condamnée à servir d’appendice économique des sociétés
industrielles avancées appartenant principalement à la communauté des
peuples de souche européenne. A l’ère de l’économie mondialisée, ses
potentialités naturelles et humaines ne cessent d’attirer les convoitises
des pays industrialisés. Elles apparaissent vitales pour le maintien de la
croissance économique mondiale et, dans l’empire-monde que la révolution
des transports et des communications construit pour le compte des nations
dominatrices, chaque peuple voire chaque continent se voit obligé de gré
ou de force d’apporter ses ressources au grand banquet de la vie.
Principales promotrices assurées d’en être les grandes bénéficiaires, les
vieilles puissances industrielles confirmées, notamment, les peuples de
souche européenne conduits désormais par les Anglo-Saxons associés à des
Hébreux dans la même communauté de destin se font les chantres du
libéralisme généralisé et du libre-échange qui sont les dogmes fondateurs
de la mondialisation de l’économie. Avec des forces de production aux
capacités décuplées par les progrès scientifiques et techniques et par les
innovations technologiques, elles sont en mesure d’inonder le marché
mondial des produits manufacturés à des prix concurrentiels.
Grâce à l’énorme avance technique acquise sur les peuples des contrées peu
développées et le grand écart de développement entre les pays de la Terre,
les nations industrielles hissées au faîte de la puissance économique à
l’ombre du protectionnisme douanier peuvent se permettre d’exiger
aujourd’hui le libre jeu de la concurrence entre les économies nationales
et de chanter les bienfaits du libre-échange généralisé : un espace
économique mondial unifié avec des règles qui s’imposent à tous, telle est
la carte économique planétaire désormais voulue par les puissances
industrielles avancées et garantie par l’Organisation mondiale du commerce
(OMC).
Il n’empêche que cette nouvelle architecture économique mondiale est
antagonique des ambitions de modernisation industrielle des pays peu
développés. Elle leur est imposée de force. Lourdement endettés auprès des
institutions financières privées ou publiques des nations industrielles
confirmées, les pays débiteurs n’avaient pas la choix : ou ils se
soumettent sans rechigner aux diktats des créanciers, ou ces derniers,
forts de leur bon droit de créanciers, les font plier de force. L’histoire
est là pour montrer que les Etats créanciers n’hésitent pas à utiliser des
sanctions économiques ou la force militaire pour faire plier les mauvais
payeurs.
Financièrement étranglée et économiquement exsangue, l’Afrique apparaît
sans force et les mains liées au grand banquet de la vie et la
géopolitique mondiale. N’en déplaise aux tenants des impostures
intellectuelles du genre, les matières premières ne sont plus d’une
utilité capitale dans le développement et la croissance des sociétés
post-industrielles ou si l’Afrique disparaissait corps et biens,
l’humanité n’en souffrirait pas pour autant, les potentialités naturelles
et les ressources humaines du continent noir restent à l’échelle mondiale
des facteurs de puissance convoités avidement par les nations
industrielles avancées, grands ordonnateurs de la politique mondiale. La
dynamique démographique de l’Afrique avec pour conséquence un
accroissement naturel élevé constitue un défi pour les dirigeants des
économies industrielles confirmées. Peu enclins à accepter l’idée d’un
partage équitable des ressources naturelles, ils voient dans la vitalité
démographique des Africains et dans leurs ambitions d’industrialisation
des obstacles pour la croissance et la prospérité dans leurs pays.
A ce titre, l’enjeu des sources d’énergie et des autres matières premières
ne saurait être négligé. Classées parmi les toutes premières sources
mondiales de richesses, les potentialités naturelles restent l’objet de
vives convoitises. Y accéder aux moindres coûts pour en tirer des profits
substantiels a toujours été le but de guerre prioritaire des dirigeants
des grandes nations industrielles et des grandes compagnies commerciales.
Dans cette optique, l’espace géographique africain constitué d’Etats
modernes, puissants et forts, capables d’en imposer aux nations
industrielles avides des ressources africaines est désormais inacceptable
pour les zélateurs d’une économique mondialisé. Contre les hommes d’Etat
africains, pétris de nationalisme libérateur et modernisateur, il faut
dorénavant opposer des gouvernants ou chefs rebelles sans conscience
nationale affirmée et viscéralement hostiles au réaménagement de l’espace
géographique africain en de vastes constructions politiques stables,
modernes et puissantes. Leur mission : déstabiliser les sociétés
africaines constituées et y entretenir l’instabilité permanente afin de
casser la dynamique démographique africaine et, dans le même temps,
permettre aux nations industrielles avancées d’exploiter aux moindres
coûts les ressources naturelles africaines.
Sur l’échiquier planétaire toujours marqué par le combat pour l’hégémonie,
la géopolitique de la mondialisation impose à l’Afrique et aux Africains
l’instabilité récurrente par le biais des guerres civiles, des conflits
armés et de rébellions aux missions clairement définies.
DES BONS REBELLES INCONSCIENTS.
Tant qu’il jouait le jeu comme pion de l’impérialisme occidental dans la
lutte contre l’expansionnisme de la Russie soviétique en Afrique australe,
Jonas Savimbi, président de l’Union nationale pour l’indépendance de
l’Angola (UNITA), était «le combattant de la liberté » et le bon rebelle,
choyé dans les chancelleries occidentales. Mais, il a suffi qu’à
l’effondrement de la Russie soviétique et à la disparition de la menace
communiste en Afrique australe au début des années 1990, le président de
l’UNITA apparaisse sous le visage du nationaliste africain authentique et
d’homme d’Etat exceptionnel, nourrissant des ambitions de modernisation
industrielle, de grandeur et de puissance pour les Angolais et les
Africains, pour qu’il devienne pour les dirigeants occidentaux
l’incarnation du diable et, à ce titre, voué aux gémonies.
Le constat est ainsi clair : seuls les intérêts mènent le monde et tout
individu comme tout Etat fait la politique de ses intérêts.
Considéré comme un obstacle majeur aux intérêts vitaux des Etats-Unis par
un décret présidentiel signé par le président américain William Jefferson
Clinton, l’UNITA souffre dès lors de l’hostilité déclarée des gouvernants
américains. Son chef charismatique est dorénavant le mauvais rebelle qui
doit sa survie à une extraordinaire capacité d’organisation et d’action
qui font de lui un des rares hommes d’Etat africains authentiques des
Temps contemporains.
De même, il a fallu que surgisse, le 24 décembre 1989, le Libérien Charles
Taylor comme chef d’un National Patriotic Liberation Front (NPLF) engagé
dans la lutte armée pour soustraire le Libéria de l’emprise anglo-saxonne
et particulièrement américaine, pour qu’il soit aussitôt qualifié de
mauvais rebelle dangereux. Soutenu en douce par les Français, rivaux des
Anglo-Américains ainsi que par les dirigeants africains hostiles à
l’impérialisme anglo-américain triomphant, Charles Taylor et son NPLF se
verront barrer la route du pouvoir pendant près de huit années par des
milices financées, armées et encadrées par les Américains et les
Britanniques.
Vaincus en 1998 au cours d’élections libres, transparentes et
démocratiques, les Américains, les Britanniques et leurs supplétifs
libériens se soumirent difficilement au verdict des urnes. Décidés à en
découdre avec le chef guérillero libérien qui ne put se muer en homme
d’Etat mais s’est plutôt révélé piètre chef d’Etat, les Anglo-Américains,
revanchards, le mirent en quarantaine et, avec la bénédiction de l’ONU,
lui imposèrent des sanctions. Dans le même temps, ils montèrent contre lui
dès 1999, de bons rebelles dénommés, les Libériens unis pour la
réconciliation et la démocratie(LURD), aujourd’hui très actifs sur le
terrain militaire.
Entre temps, en Sierra Leone, les Anglo-Américains firent tout leur
possible pour s’opposer à la conquête du pouvoir par les rebelles du
Revolutionnary United Front (RUF) du caporal Foday Sankoh, entrés en
guerre en 1991 avec le soutien actif du NPLF de Charles Taylor. Imposant
en 1995 à Freetown leur créature Ahmad Tejan Kabbah comme président du
pays à l’issue de pseudo-élections démocratiques, manipulant et les
Nations-Unies et les Casques bleus, intervenant directement sur le terrain
en reconstituant et en encadrant une armée de supplétifs à leur service et
en appuyant les actions militaires controversées des milices armées
constituées par les chasseurs traditionnels Kamajors, les Anglo-Américains
ne cachèrent pas leur but de guerre : en finir avec les mauvais rebelles
du RUF ennemis de leurs intérêts.
Ainsi, la réalité de la politique de déstabilisation organisée des
sociétés africaines constituées ne fait l’ombre d’aucun doute. Contre les
Etats et les mouvements animés par des dirigeants africains au
nationalisme affirmé, la stratégie étrangère de domination consiste à
opposer d’anciens rebelles assagis au pouvoir ou des nouveaux rebelles
manipulables à satiété. Si l’UNITA angolaise est le prototype achevé d’un
mouvement de libération nationale sacrifié sur l’autel des intérêts
géostratégiques des nations industrielles avancées à cause de son
nationalisme farouche, le Congo-Kinshasa et les pays de la région des
Grands Lacs africains offrent l’exemple des rébellions choyées par
l’étranger dominateur pour des considérations géopolitiques insoupçonnées.
Ainsi, de l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo
(AFDL) qui porta Laurent-Désiré Kabila au pouvoir à Kinshasa en mai 1997
au Rassemblement démocratique du Congo (RDC) et au Mouvement de libération
du Congo (MLC) y compris leurs rejetons, tous en guerre pour le changement
du pouvoir à Kinshasa, les mouvements rebelles congolais sont de simples
pions entre les mains des ordonnateurs de la politique africaine.
Considérés comme de bons rebelles et courtisés par les maîtres du monde,
ils se voient ouvrir grandes les portes des Nations-Unies et des
chancelleries étrangères. Recherchés par la presse internationale, ils ont
toutes les facilités pour diffuser leurs messages sur les ondes
internationales. Parties à des traités avec des Etats constitués, leurs
mouvements jouissent du statut de sujet de droit international.
Collectivement au sein de l’Union européenne (UE) et individuellement en
tant que dirigeant national de leur Etat, les gouvernants européens à
l’instar de leurs homologues américains n’hésitent pas à négocier avec ces
bons rebelles qui reçoivent d’eux des soutiens financiers et matériels
considérables et de l’assistance technique en matière militaire
De fait, l’exécution de la politique de déstabilisation planifiée des pays
africains pour une exploitation moins onéreuse de leurs ressources dans
une économie mondialisée revient à des dirigeants africains, gouvernants,
opposants ou rebelles au service de l’étranger dominateur.
Ces bons rebelles africains se retrouvent pris dans les mailles de réseaux
complexes tissés par les dominateurs étrangers avec la complicité des
gouvernants africains souvent peu conscients du rôle néfaste qu’on leur
fait jouer.
Ainsi, l’Angolais Eduardo Dos Santos plus portugais blanc que noir
angolais, le Namibien Sam Nujoma, l’Ougandais Yoweri Museveni, le Rwandais
Paul Kagamé et le Zimbabwéen Robert Mugabe font-ils de leurs pays les
bases pour la déstabilisation de l’Afrique médiane programmée par les
Anglo-Saxons et les Portugais. De leurs vaisseaux mouillés, à l’Ouest dans
le Golfe de Guinée, et, à l’Est dans l’Océan Indien, Américains,
Britanniques et Portugais avec de gros avions-cargos assurent ouvertement
et sans gêne aucune le ravitaillement en armes, en munitions, en
vêtements, en médicaments et en nourriture des soldats angolais,
namibiens, ougandais, rwandais et zimbabwéens qui se battent dans les deux
Congo. Au passage, les bons rebelles burundais, congolais, ougandais,
rwandais et soudanais sont eux aussi secrètement servis. Selon le vieux
principe chinois de politique étrangère cité en exergue, les belligérants
sont aidés à s’entre-tuer pour le plus grand profit des dominateurs.
Autant des dirigeants africains auréolés de gloire comme porteurs d’un
nationalisme libérateur se sont révélés être en réalité de simples agents
des redoutables services secrets britanniques et travaillant contre les
intérêts fondamentaux des peuples africains, autant les bons rebelles
africains des temps présents ne font que le lit des dominateurs étrangers.
Sur la scène politique africaine déstabilisée, ils ont la mission
d’entretenir la division, la discorde, le désordre et l’insécurité
propices pour l’épanouissement des affaires du capitalisme concurrentiel.
Loin de mériter de l’Afrique, les bons rebelles africains choyés par les
dominateurs étrangers font plutôt honte à l’Afrique.
Atsutsé Kokouvi AGBOBLI est historien, journaliste et ancien Ministre
du Togo.
(Afrique Education 05/03/2002)
No du 1 au 15 mars 2002
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