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Développement de l'Afrique. Un bilan accablant.

«Le poids de l'Afrique dans l'économie mondiale a diminué au cours des cinquante dernières années dans des proportions inquiétantes, aussi bien du point de vue de son Produit intérieur brut (PIB), de ses exportations que des investissements internationaux. Le seul domaine dans lequel la part du continent augmente est sa population. » Le bilan que dressent les experts du Centre de développement de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en association avec la Banque africaine de développement (BAD) est alarmant. Et d'autant plus inquiétant que cet état des lieux, rendu public mardi 5 février à Paris, est le fruit d'une étude poussée analysant de manière très approfondie les évolutions constatées dans vingt-deux pays(*) sur la période 1950-2000. Un échantillon largement représentatif, ces nations cumulant près des trois quarts de la richesse produite en Afrique. À l'heure où l'on ne parle que de la mondialisation et de ses supposés bienfaits, la marginalisation du continent est très nette. Si sa part dans le PIB mondial n'a baissé « que » d'un tiers environ au cours de la seconde moitié du vingtième siècle, sa part dans les exportations mondiales a, elle, été divisée par trois !

L'isolement est tel que l'Afrique aura finalement peu souffert des conséquences des attentats du 11 septembre. Pour l'ensemble de l'échantillon, le PIB exprimé en dollars n'a, en effet, reculé que de 0,06 % au cours du dernier trimestre 2001. Seuls trois pays - Gabon, Nigeria et Guinée équatoriale - fortement dépendants des exportations pétrolières, ont pâti de la chute des cours du brut. La crise du tourisme mondial n'a touché que le Maroc et l'Égypte, alors que les effets du recul des principales matières exportées ne devraient se faire sentir pleinement qu'en 2002.

À l'inverse de l'intégration constatée pour les pays émergents du sud-Est asiatique, on a donc assisté à une déconnexion progressive de l'Afrique de l'économie mondiale marquée par un fort recul des investissements directs étrangers (IDE). Aussi bien qualitativement que quantitativement. « Les milieux d'affaires internationaux ne s'intéressent qu'à l'Afrique productrice de matières premières, souligne le rapport. Elle n'a pas bénéficié du mouvement de délocalisation accélérée des implantations industrielles dans les autres pays en développement. » En volume, la baisse est spectaculaire. Au cours des années 1970 et 1980, la part du continent dans les investissements internationaux s'est réduite de moitié. Elle a encore été divisée par deux au cours de la décennie 1990. Une période où « les rares pays africains qui attirent des investissements significatifs sont, en dehors des pays pétroliers, situés en Afrique du Nord et en Afrique australe ».

L'impact de cette dégradation sur la croissance a été très fort. Même si, en fin de période, on peut constater une évolution plutôt encourageante. Avec une moyenne de 3,2 % entre 1995 et 2000, cette croissance « a, en effet, été supérieure à la croissance démographique qui, elle, a été de 2,3 % ». L'évolution au niveau des cinq grandes régions est toutefois contrastée. En tête, on trouve l'Afrique du Nord et l'Afrique de l'Est qui enregistrent un taux moyen de progression compris entre 4,1 % et 4,2 %, suivies par l'Afrique de l'Ouest (3,8 %). Sans surprise, ce sont l'Afrique australe et l'Afrique centrale qui sont à la traîne avec un taux moyen de 2,7 %, soit, en termes de revenus réels, une quasi-stagnation pour les populations concernées, voire, dans plusieurs cas, une aggravation de la pauvreté.

Dans l'ensemble, ces évolutions se confirment pour les années 2001 et 2002. À l'exception de l'Afrique centrale qui ne peut espérer de rebond rapide, en raison, entre autres, de la situation en République démocratique du Congo, au Gabon - qui devrait être à nouveau en récession cette année -, et en Centrafrique. En Afrique du Nord, on devrait assister à un ralentissement consécutif au recul des cours de pétrole, aux difficultés du secteur touristique et à la dégradation de la situation en Égypte où le PIB ne devrait progresser que de 0,2 % cette année.

En Afrique de l'Ouest, on notera le retour en grâce de la Côte d'Ivoire qui devrait, cette année, enregistrer une croissance de 2,4 % - après un recul estimé à 3,3 % pour 2001 -, même si la palme revient au Mali (+ 8,2 %) et au Burkina (+ 6,2 %).

Des évolutions qui « restent toutefois tributaires des progrès qui seront réalisés en matière de gouvernance (politique et économique), du règlement d'un certain nombre de conflits et, plus globalement, de l'instabilité politique et sociale ». Pour les auteurs de l'étude, « trois inconnues pèsent sur l'avenir immédiat de plusieurs pays : la montée possible des tensions religieuses suite aux attentats du 11 septembre, des échéances électorales stratégiques dans plusieurs pays et l'avenir de la République démocratique du Congo qui conditionne, dans une large mesure, la conjoncture politique dans toute l'Afrique centrale. » Il est vrai qu'en matière électorale, 2002 sera une année plutôt chargée, notamment pour huit pays de l'échantillon : Burkina (législatives), Cameroun (législatives), Kenya (législatives et présidentielle), Mali (présidentielle), Maroc (législatives), Maurice (présidentielle), Tchad (législatives) et Zimbabwe (présidentielle). Des scrutins qui, malgré les avancées constatées ces dernières années, sont toujours sources d'inquiétude pour les investisseurs, notamment étrangers, dont le rôle dans la consolidation de la croissance est essentiel. Et ce, alors que le retournement de conjoncture dans les principaux pays de la zone OCDE ne peut qu'affecter le continent africain.

Pour y faire face, les auteurs de l'étude, loin de sombrer dans l'afro-pessimisme, préconisent la poursuite des politiques d'ajustement. « Il y a en ce domaine une grande variété d'expériences dont certaines sont très positives. Ce qui suggère que des succès plus nombreux sont à la portée de l'Afrique à condition de ne pas appliquer les recettes toutes faites proposées par les bailleurs de fonds... » Une critique plutôt sévère des remèdes administrés, sans que les particularités locales soient prises en compte, par les institutions de Bretton Woods durant les années 1990.

Certains pays n'ont pas obtenu de bons résultats de ces cures. C'est le cas en matière d'assainissement des finances publiques pour le Cameroun, le Kenya, le Sénégal, la Tanzanie et l'Ouganda. En revanche, l'étude indique que les déficits publics restent élevés et se sont même aggravés au Burkina, en Égypte, au Ghana, en Éthiopie, au Maroc, au Tchad et au Zimbabwe. Prise globalement, la zone franc tire son épingle du jeu puisqu'on y relève « une meilleure maîtrise des déficits publics que dans le reste de l'Afrique ».

Les résultats sont tout aussi contrastés pour ce qui concerne les programmes de privatisation ou de dérégulation, à l'exception notable des télécommunications. Ainsi, plusieurs pays, dont le Sénégal, le Mali, le Burkina, le Nigeria et le Tchad, « éprouvent, à l'heure actuelle, de grandes difficultés à réformer leur secteur de l'énergie ». La Côte d'Ivoire et le Cameroun ont, pour leur part, eu des difficultés à mener à bien les programmes de libéralisation des filières agricoles.

Pour consolider les bases d'une croissance durable, les experts passent en revue les domaines qui « doivent faire l'objet d'une attention accrue de la part des pouvoirs publics : l'éducation, la santé, l'intégration régionale et la lutte contre la pauvreté. Des domaines où les retards sont considérables et qui, malgré les discours officiels, ne sont pas toujours considérés comme prioritaires. » Au passage, le rapport tord le cou à une croyance bien ancrée. « La réduction de la dette ne bénéficie que faiblement aux secteurs sociaux. Le renforcement des dépenses budgétaires allouées à la lutte contre la pauvreté devra davantage résulter de la croissance - et donc de l'augmentation des ressources budgétaires - que de la diminution des charges de la dette. » Une recommandation destinée en premier lieu aux décideurs africains mais aussi aux antimondialistes, en conclave actuellement, à Pôrto Alegre...

Nouveau Partenariat : oui, mais...

Dans un contexte général marqué par un fort recul de l'aide publique au développement et une grande lenteur dans la mise en oeuvre des procédures de réduction de la dette (initiative PPTE), les experts de la BAD et du Centre de développement de l'OCDE saluent le lancement du Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (Nepad, selon l'acronyme anglais). « C'est la première fois qu'un tel plan de relance économique est proposé de manière concertée par les dirigeants politiques du continent, soulignent-ils. À ce titre, le Nouveau partenariat est significatif de la volonté du continent de prendre son destin en main. Avec la mise en oeuvre d'une véritable stratégie d'identification et d'évaluation de vastes projets communs d'investissements », insistent les experts.

Ils émettent toutefois deux réserves importantes. Il faudra, d'une part, « valider ce plan d'un point de vue opérationnel, si l'on veut que cette initiative débouche sur des résultats concrets ». En outre, ils relèvent que « la question clé du financement de tels projets reste entièrement à résoudre. Des discussions précises devront être engagées cette année. Dans le contexte de baisse tendancielle de l'aide au développement, le succès d'une telle entreprise n'est pas garanti. » Pas question ici de doucher l'optimisme de certains présidents africains, mais plutôt de rappeler que pour garantir le succès de la démarche, une réelle volonté politique est plus que jamais nécessaire.

(Jeune Afrique-L'Intelligent Du 4 au 16 fevrier 2002)
Hassan Ziadi

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