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Togo : L’union
sacrée face à la démocratie de l’impasse
Avant propos :
Compte tenu des changements rapides au Togo, il importe
de lire cet article en liaison avec trois autres qui l’ont précédé et
signés par le même auteur, à savoir : «
la souveraineté confisquée au
Togo », « le mépris
du peuple togolais ? », «
la spirale de la sagesse ».
Introduction
Le Togo est en pleine opérationnalité du coup d’Etat
constitutionnel perpétré par un groupe de militaires togolais. Ces
derniers ont porté Faure Gnassingbé, fils du père, au pouvoir. Pour
satisfaire une communauté africaine et internationale soucieuse de sauver
les apparences d’une démocratie écorchée depuis 38 ans au Togo, Faure
Gnassingbé a délégué ses pouvoirs, de manière anti-constitutionnelle, au
second vice-président de l’Assemblée nationale tout en gardant en
sous-main le pouvoir. Outre les vices de formes liés au dépassement du
délai de 60 jours fixés par la dernière constitution togolaise, altérée
sur mesure et votée à main levée, le pouvoir a besoin de l’opposition pour
savourer une victoire annoncée qui ne peut se faire dans la transparence
sans risque de perdre définitivement la direction du pays. Il lui faut
donc organiser le plus « légalement » et en catimini la fraude
avant et l’usurpation du pouvoir après le 24 avril 2005. Pour
ce faire, il faut une opposition qui joue le jeu… ou pas.
1. Un million de Togolais inscrits ont disparu de
listes électorales épurées
Les partis de l’opposition, en essayant de
« nettoyer » le qualificatif
d’opposition dite « radicale » qu’ils traînent comme un boulet, et
qui a été créé de toutes pièces par des médias non neutres, sont en train
peut-être de faire, malgré eux, le jeu de Faure Gnassingbé. Malgré la
coalition de six partis de l’opposition et une direction unifiée sous la
houlette de Bob Akitani, ces médias, non neutres, se refusent toujours de
parler de coalitions de partis de l’alternance. Il ne s’agit plus
d’informer mais de communiquer, contre des billets d’Euros neufs et des
transferts sur des comptes secrets, une image du fils à papa. Il faut «
vendre » une image d’un jeune « débonnaire ». Des coffres forts
cachés, héritages obligent, sont ouverts pour payer l’appétit démesuré de
nombreux « contractuels » pressés de tirer le maximum d’un régime
qui n’a plus le temps de négocier le prix des contrats vers le bas. Les
« barons du régime RPT » le savent. Les mercenaires-vautours aussi,
lesquels s’activent en conseils de tous genres autour de ce jeune qui
s’évertue finalement à « gaspiller » l’argent du Togo afin d’inaugurer un
régime héréditaire[1].
Ce ne sont pas les partis minoritaires indépendants de
Nicolas Lawson, du Parti du renouveau et de la rédemption (PRR), et Harry
Octavianus Olympio, du Rassemblement pour le soutien de la démocratie et
du développement (RSDD) qui s’opposeront à une union sacrée. Même eux sont
outrés par les fraudes massives orchestrées par le pouvoir actuel qui
n’hésite plus à institutionnaliser l'intimidation par des milices qui
semblent ne rendre des comptes qu’à la direction du parti présidentiel.
Ici et là, des consignes sont données pour ne plus distribuer des cartes
d’identités nationales, empêchant le citoyen togolais de retirer sa carte
d’électeur. Dans certaines localités au Nord du Togo, des enfants de moins
de 18 ans se voient distribuer à leur domicile des cartes d’électeurs. Des
règles draconiennes sont érigées pour empêcher les nationaux de récupérer
leurs cartes d’électeurs.
Le véritable objectif est lié à la répartition du
territoire. Le Togo compte plus de 45 ethnies réparties en 3 grands
groupes : Ewe au sud avec près de 45% ; les Kabyè-Tem avec près de 25% au
centre Nord et au moins quatre autres groupes minoritaires sont dispersés
sur le territoire et représentent les 25 % restants. Il est question sur
le plan du découpage électoral de minorer l’électorat du centre-sud
(région maritime) qui au cours des élections de 2003 représentait un poids
d’environ 40 %. Il est question en fait de réduire cet électorat
frauduleusement de 40 % à moins de 15 %. Des étrangers, en situation
irrégulière des pays voisins, se voient promettre des titres de séjour
s’ils peuvent « donner un coup de
main » en acceptant d’avoir leurs noms inscrits sur les cartes
d’électeurs manuscrites. S’agit-il là peut-être d’une approche pragmatique
de la mise en œuvre du passeport commun de la CEDEAO ? Enfin, il ne faut
pas oublier les morts qui retrouvent une nouvelle vie sur la liste
électorale du ministère de l’intérieur. Le silence du cimetière de la
CEDEAO reste troublant.
Il faut procéder à une refonte complète de la liste
électorale avec des représentants des partis de l’alternance. Sinon, il
n’est pas possible de prétendre à une quelconque légitimité au Togo si le
message du combat pour la liberté se confond avec celui de la servitude à
l’intérieur et de la dépendance à l’extérieur, tel que véhiculé par Faure
Gnassingbé.
Le rapport de la Ligue togolaise des Droits de l’Homme
est éloquent à ce sujet[2].
Le Togo n’est pas un « exemple à
suivre en matière de respect des droits de l’Homme et d’exercice des
libertés fondamentales ». Le déni des droits du citoyen perdure et il
n’y a aucun signe d’ouverture vers plus d’espace de libertés, au
contraire. Les électeurs togolais, ou tout au moins ceux qui ont réussi à
retrouver leurs noms sur des listes électorales épurées par des agents de
la mouvance présidentielle, quant il ne s’agit pas simplement d’un
militaire à la solde du préfet local, ont bien compris l’enjeu du combat
de la liberté. L’intimidation ne suffit plus pour faire échec à la
transparence. Le pouvoir, pour gagner, se doit de procéder à une
transfusion des listes électorales comme l’on procède à une transfusion de
sang pour certains malades.
La transfusion des listes électorales consiste
principalement à introduire un système de radiation unilatérale. Certains
électeurs togolais inscrits sur les précédentes listes électorales sont
simplement radiés ou déclarés « inconnus » sur la base de motifs
divers. De manière concomitante à la radiation unilatérale, de nouveaux
électeurs, de préférence proches du pouvoir en place, sont introduits à la
grâce de cartes d’électeurs manuscrites, elles-mêmes remplies en fonction
des allégeances diverses. Ainsi, on ne trouve souvent que des agents du
pouvoir dans les bureaux de vote qui osent appeler cette opération « la
révision ou la correction des listes électorales ». L’opposition
unifiée, par la voie de sa coordination, a pourtant notifié ces faits
entachés d’irrégularités, notamment à la CEDEAO, qui est restée bien
silencieuse sur la base de la non-ingérence. L’opposition n’a pas le
budget nécessaire pour concurrencer les contrats alléchants octroyés par
le pouvoir à certains patrons de revues panafricaines devenus des agents
de publicité sans éthique. En résultante, il n’y a donc pas de «
représentation pleine et entière dans les instances locales » des
partis de l’alternance. L’Encre dite indélébile serait par endroit
simplement délébile, et a facilité la multiplication des cartes
d’électeurs manuscrites distribuées par les agents du pouvoir.
Sur un autre plan, le vote des jeunes parvenus à la
majorité depuis la dernière élection présidentielle de 2003 est bloqué.
Une très grande majorité n’a pas reçu de cartes électorales. Les Togolais
de la Diaspora qui représentent malgré tout près de 500.000 citoyens, soit
près de 20 % de potentiels électeurs, en dehors de ceux qui peuvent se
permettent de payer un billet d’avion pour se rendre au pays pour voter,
sont considérés comme les « dindons de la farce électorale togolaise ».
Il est quasi impossible de voter dans les ambassades togolaises à
l’étranger et personne ne peut garantir le transfert et le comptage
effectifs des résultats du vote au Togo. Et d’aucuns osent encore parler
d’élections transparentes.
Aussi, lorsque le ministère de l’intérieur togolais
déclare (début avril 2005) qu’il y a 2,16 millions d’électeurs inscrits en
2005, il faut légitimement se poser la question de savoir comment
fonctionnent les soustractions et les additions dans ce ministère. En
effet, en 2003 lors des dernières élections présidentielles, le Togo
comptait 3,2 millions d’inscrits. Où sont donc passés plus de un million
de Togolais inscrits entre 2003 et 2005 ? A y regarder de plus près,
le pouvoir de Faure Gnassingbé, grâce à ces différents mercenaires
électoraux, est en train d’empêcher plus de 30 % de la population
togolaise en âge de voter et d’accomplir leur travail de citoyen,
étouffant ainsi dans l’œuf la voie démocratique qui aurait du mener à
l’avènement d’une image réelle du paysage politique au Togo. Sous d’autres
cieux, un tel ministre, s’il était démocrate et respectait le peuple
togolais, aurait remis sa démission et peut-être suggéré à l’ensemble du
gouvernement de faire de même pour sauvegarder à la paix au Togo. Il n’est
jamais trop tard pour démissionner.
2. L’urgence d’une union sacrée pour la liberté
Pour véritablement réussir l’alternance au Togo, il
faut quatre conditions :
1. Une union sacrée des parties de l’alternance qui
devrait intégrer les rénovateurs du Rassemblement du peuple Togolais,
parti au pouvoir, car il est question, là encore, de défendre la
liberté et un système politique ouvert ;
2. Une décision commune de tous les partis adhérant
à l’union sacrée de se retirer de la course à l’élection du 24 avril
2005 pour laisser Faure Gnassingbé, et la communauté africaine et
internationale qui le soutient indirectement en se réfugiant derrière
le silence, aller aux élections seul, gagner seul et continuer, seul,
les entorses graves à la liberté et à la démocratie ; le report de la
date d’élection qui s’ensuivra permettra à l’Union européenne de
soutenir financièrement et techniquement dans la transparence le
processus électoral togolais ;
3. La création d’un gouvernement d’union nationale
de transition dirigé par une personnalité de la société civile[3],
qui devra en 3-6 mois stopper la mascarade électorale, inviter la
communauté internationale notamment l’Union européenne à faire savoir
les nouvelles conditions de son intervention dans le processus
électoral au Togo tant sur le plan du financement que de l’envoi
d’observateurs crédibles munis de cameras et de téléphones portables
dans les bureaux de votes. Il n’est d’ailleurs pas possible de faire
l’économie de la dissolution de l’Assemblée nationale monocolore au
cours de la période de transition.
4. Un recyclage des militaires togolais compétents
au niveau des opérations de paix des Nations Unies. Pour les autres,
les travaux d’infrastructure devraient leur permettre de rendre un
grand service à la population togolaise tout en les faisant bénéficier
d’une solde améliorée et plus régulière.
En réalité, face aux refus du Gouvernement de négocier
un quelconque report de la date des élections, on n’est plus dans une
logique de négociation mais dans une logique d’exécution d’une victoire de
Faure Gnassingbé. Trop de promesses d’investissements lucratifs ont été
faits avec des barons (civils comme militaires) du régime qui offrent leur
maintien au pouvoir comme un chantage au contrat à une flopée de
mercenaires affairistes. La demande de report des dates proposées par les
parties unifiées de l’opposition risque de tomber dans des oreilles de
sourds qu’il va falloir élargir à la CEDEAO. L’Union africaine, l’Union
européenne, la Communauté européenne pourrait trouver là matière à
réintégrer le processus menant à des élections libres et transparentes au
Togo sans intimidation. Les Etats-Unis n’ont pas pris position et les
résultats de leurs observations de la période préélectorale sont attendus
bien que l’Ambassadeur en poste au Togo ait plié bagage.
L’UA et la CEDEAO et maintenant la Francophonie, après
avoir condamné le coup d’Etat constitutionnel au Togo et convaincu Faure
Gnassingbé de se retirer, ne semblent plus s’intéresser aux conditions
scandaleuses de non-transparence et d’intimidation dans lesquelles les
élections sont en train de se préparer. La neutralité de la CEDEAO en tant
que médiateur est mise en cause par les partis de l’alternance. Cela pose
problème car l’ensemble de la communauté internationale, en tout respect
des préceptes du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD),
souhaite s’aligner sur les positions des institutions sous-régionales.
Il importe pour les partis de l’alternance de suivre
les recommandations de la Diaspora togolaise en France qui regroupe plus
de sept partis politiques. Il s’agit d’annoncer à la communauté
internationale que la CEDEAO ne peut plus être le médiateur et qu’il est
proposé de faire intervenir le Président de la Commission Paix et Sécurité
de l’Union Africaine, le Président Alpha Oumar Konaré afin de redonner un
peu plus de crédibilité aux institutions africaines. A défaut de réussir
ce changement de médiateur, il est possible de donner foi au sentiment
général qui tend à s’amplifier lequel estime qu’il existe une sorte de
conspiration contre l’alternance au Togo.
La décrédibilisation de la CEDEAO ne peut qu’ouvrir la
voie à une forme nouvelle de démocratie de la honte. Il s’agit pour les
Togolais ayant choisi le camp de la liberté de faire échec à la démocratie
de l’impasse que tend à instaurer insidieusement le régime de Faure
Gnassingbé. La neutralité coupable[4]
de la communauté africaine et internationale est un fait. Le Togolais doit
compter sur ses propres forces et s’organiser en recherchant des alliances
outre-atlantique. Si l’Union européenne s’est retirée, rien n’empêche les
autorités américaines de commencer à identifier les conséquences
collatérales de la construction d’un Etat défaillant au Togo. Après tout,
il s’agit d’empêcher des coups d’Etat même constitutionnels de se
« banaliser » par des élections
entachées d’irrégularités graves. La propension de certaines grandes
puissances à défendre des dirigeants peu recommandables parce que ces
derniers les approvisionnent en ressources naturelles à des prix défiant
toutes concurrence ne peut perdurer. Il faut aller vers des
responsabilités partagées si l’on veut éviter que des Etats fragiles se
métamorphoses en Etats défaillants[5].
3. Des mercenaires défroqués, instrument de la
démocratie de l’impasse
Avec des morts et des blessés du fait de manifestations
pacifiques ayant pour objet uniquement un report de la date des élections,
la période préélectorale du Togo apparaît comme un prélude à l’implosion-explosion
de la cohésion sociale. Si les fraudes électorales à grande échelle
continuent, si la transparence ne peut reprendre ses droits, alors la
période post-électorale de l’après 24 avril 2005, si les dates sont
maintenues, risque de voir le Togo entrer dans un cycle de violence et de
« gouvernabilité » sans
légitimité. Mais cela, le Togo y a été habitué depuis plus de 38 ans et
les communautés africaine et internationale s’y sont accommodées quand
elles n’ont pas été complices.
Les dirigeants actuels du Togo, sous la pression d’un
groupe de militaires soucieux de pérenniser leur contrôle sur les biens
publics du Togo, vont porter la responsabilité de l’inscription du Togo
sur la liste des Etats défaillants. Il s’agit d’un Etat dont les
dirigeants sont dans l’impossibilité de satisfaire aux besoins minimums de
santé, d’éducation, de circulation, de logements, d’alimentation, de
cohésion sociale et de liberté de la population.
Il est de plus en plus facile de se maintenir au
pouvoir si l’on ne dispose pas de moyens financiers importants, usurpés de
préférence sur les comptes de l’Etat ou provenant de l’étranger sous
formes de prêts remboursables avec des taux d’intérêts usuriers formant la
base de la dépendance économique. Cela ne suffit justement plus. Il faut
nécessairement le soutien d’une armada de mercenaires d’un nouveau genre
qui viennent d’origines et de nationalités diverses qu’il convient de
définir comme des mercenaires défroqués. Ils n’ont souvent aucune
conscience politique et ne sont attirés principalement que par l’argent
qu’ils extorquent aux dirigeants africains naïfs. Ces derniers refusent de
faire confiance à leurs propres intellectuels qui disposent souvent des
mêmes formations ou expériences professionnelles. Au mieux, les dirigeants
africains, togolais en particulier, s’évertuent à transformer ceux qui
veulent faire usage de leurs cerveaux pour faire progresser le pays par la
voie de l’innovation en intellectuels organiques plus connus comme les
« ventrologues de service[6]
». C’est dans ce piège[7]
qu’est tombé Agbéyomé Kodjo, ancien directeur du port autonome du Togo,
ancien premier ministre qui a brisé la loi du silence lors de son exil
forcé de trois ans en France.
En toute magnanimité, les partis de l’alternance devraient s’assurer que
ce dernier reçoit des traitements humains dans les prisons togolaises.
De même qu’il fallait faire appel à quelques «
conseillers militaires » provenant d’une armée privée, de même le
marché des experts mafieux est en pleine expansion au Togo. Les corps de
métiers de prédilection sont les secteurs juridiques, militaires,
l’information notamment les re-faiseurs d’image associés à la
désinformation-neutralisation de la réalité. Tout ceci a pour objet
d’organiser la banalisation de l’impasse de la démocratie. A y regarder de
plus près, le Togo est en train d’inaugurer la démocratie de l’impasse[8].
4. Diriger un Etat défaillant avec près de 70 % de
mécontents
En effet, l’opposition majoritaire associant six partis
demande le report des élections du 24 avril 2005. Les Togolais et
togolaises souhaitant un Togo libre sont abandonnés à leur sort par la
communauté africaine et internationale. Si Faure Gnassingbé prend le pays
dans des conditions de fraudes électorales avérées et massives, il y aura
une difficulté à diriger ce pays. Le système électoral uninominal à un
tour risque de faire que plus de 70 % des électeurs inscrits, y compris un
million qui ont été épurés, ne pourront aller aux élections dans la paix,
dans la transparence et sans intimidation. Plutôt que cette coalition de
l’opposition ne rende le pays ingérable avec de nombreuses manifestations
et des morts et blessés à la clé, il faut donc faire preuve de sagesse et
revenir à la raison en demandant à la France et aux Etats-Unis, tous deux
membres du conseil de sécurité des Nations Unies, d’inscrire sur l’agenda
du droit à la liberté de la population togolaise, un droit d’ingérence au
Togo pour une intervention d’une coalition qui se fera sous la houlette de
la Commission Paix et Sécurité de l’Union africaine.
Bien que les intérêts stratégiques américains au Togo
soient quasi insignifiants, ce sera l’occasion éventuellement de
réconcilier la France avec les Etats-Unis sur leur volonté commune de ne
pas laisser un Etat défaillant et mafieux se mettre en place au Togo. La
communauté internationale et africaine, après un long silence coupable,
trouvera là l’occasion de réparer les erreurs passées en protégeant à
nouveau une population sans défense face à des militaires qui mettent en
cause l’avenir de 4,8 millions de Togolais, statistiques datant de 2002[9],
uniquement parce qu’ils risquent de se retrouver à la recherche d’un
nouvel emploi. Faut-il rappeler que la demande de report des élections
émane de l’ensemble de la population, des représentants de la société
civile y compris les syndicats, les ecclésiastiques (toutes les églises
confondues) et la Diaspora ? Il s’agit là quand même de plus de 70 % de la
population togolaise.
Certains partis d’opposition, par la voix de Gilchrist
Olympio, avaient rappelé qu’il n’y a pas de revanche à faire en cas
d’alternance. Il faut donc un grand comité de réconciliation où l’ensemble
des forces vives de la nation pourra, au cours d’une période transitoire,
s’assurer qu’il n’y aura pas de chasse aux sorcières, contrairement à ce
qui a été fait du temps du feu Président Eyadéma.
Conclusion : vers la création d’un Etat défaillant au
Togo ?
Sans une réinscription des 1 millions d’électeurs
radiés injustement et illégalement, il convient de plaider pour le boycott
des élections à venir. Sans une union sacrée des partis de l’alternance,
un refus catégorique de participer aux élections du 24 avril 2005 aura
moins de poids. Il faudra aussi un programme clair pour une transition
courte permettant d’aller aux élections dans des conditions de
transparence, de liberté et de non-intimidation. Le Togo, après avoir
inauguré le coup d’Etat constitutionnel, aura ouvert la brèche à
l’avènement de l’impasse de la démocratie au Togo.
Malgré les rancoeurs et écœurements en augmentation
exponentielle au sein de la population, il faut se garder de faire
l’amalgame entre l’Etat français et les réseaux de sociétés ou de
personnalités qui viennent vendre leurs services à certains dirigeants
africains, togolais en particulier, lesquels payent à qui mieux mieux,
pourvu que l’on améliore leurs images et transférer des ressources de
l’Etat vers leurs comptes en banques à l’extérieur. Face à un tel viol de
la démocratie au Togo, il faut espérer que les ramifications dans la
classe politique française, tant à droite qu’à gauche, ouvrent la voie à
une discussion franche et directe entre la France officielle et les partis
de l’alternance, largement majoritaires, au Togo.
Ni ingérence, ni indifférence semble demeurer la devise
de l’Union africaine et de l’Union européenne. Les interférences privées
ne doivent toutefois pas conduire à l’avènement d’une démocratie sans
alternance. La sagesse peut encore l’emporter si la communauté
internationale, par son silence, ne contribue pas finalement à avaliser
l’émergence d’un Etat défaillant où l’absence de liberté et de
prévisibilité de l’environnement des affaires risque de mettre en péril
leurs futurs investissements. Il faut retrouver la confiance entre les
dirigeants et le peuple-citoyen[10].
En attendant, il faut absolument provoquer l’union
sacrée et boycotter les élections du 24 avril 2005 au Togo pour ne pas
cautionner une victoire illégale du fils d’un dictateur. Il pourra
toujours se présenter plus tard, lorsque les 1 millions d’électeurs qui
ont disparu sous son règne auront réintégré la liste des électeurs
togolais démocratiquement inscrits.
10 avril 2005
Par Yves
Ekoué Amaïzo
Auteur et Economiste à l’Organisation des Nations Unies pour le
développement industriel (ONUDI). Il s’exprime ici à titre personnel.
1. Comi Toulabor, « Election à hauts
risques dans un Togo déchiré », in Le Monde diplomatique, avril
2005, pp. 20-21.
2. FIDH, La situation des droits de
l’homme au Togo, janvier 2003-avril 2004, voir sur l’Internet : http://www.fidh.org/IMG/pdf/tg0706f.pdf
ainsi que : Amnesty International, Rapport annuel 2004, chapitre
sur le Togo : http://web.amnesty.org/report2004/tgo-summary-fra
3. Fulbert Sassou Attisso, La
problématique de l’alternance politique au Togo, L’Harmattan, Paris,
2001, p. 160.
4. Yves Ekoué Amaïzo (sous la direction
de), La neutralité coupable. L’autocensure freine-t-elle l’unité des
Africains ?, « collection interdépendance africaine », éditions
Menaibuc, Paris, à paraître au cours de 2005.
5. Francis Fukuyuma, State Building.
Governance and World Order in the 21st Century, Cornell University
Press, 2004.
6. Yves Ekoué Amaïzo, (sous la
coordination de), L’Afrique est-elle incapable de s’unir. Lever
l’intangibilité des frontières et opter pour un passeport commun, avec
une préface de Joseph Ki-Zerbo, « collection Interdépendance africaine »,
éditions L’Harmattan, Paris, 2002, 654 p.
7. L’ex-premier ministre, limogé le 27
juin 2002, après avoir critiqué la gouvernance du feu Président Eyadéma
Gnassingbé pendant son exil, a été arrêté et écroué au Togo à son retour
d’un exil de trois ans en France alors qu’il se rendait à l’enterrement
d’un proche parent décédé.
8. Mathieu Mounikou, Impasses… Sans
mots de passe ? , avec une préface de Jean Tati-Loutard et une
postface de Yves Ekoué Amaïzo, collection « interdépendance africaine »,
L’Harmattan, Paris, 2004.
9. World Bank, World Development
Indicators 2004, p. 40.
10.Yves Ekoué Amaïzo (sous la direction de),
L’union africaine freine-t-elle l’unité des Africains ? Retrouver la
confiance entre les dirigeants et le peuple-citoyen, avec une préface
de Aminata Dramane Traoré, collection « interdépendance africaine »,
éditions Menaibuc, Paris, 2005. |
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La souveraineté confisquée au
Togo
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