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La souveraineté confisquée au
Togo
Introduction
La diplomatique collective
africaine sur le Togo, que ce soit la CEDEAO ou l’Union africaine,
s’apparente à une diplomatie de la "palabre". En mettant en
œuvre, après maintes discussions contradictoires, les sanctions contre le
Togo (rappel des ambassadeurs, interdiction de voyager, suspension de la
participation aux activités de la CEDEAO, sanctions commerciales ciblées
ou en dernier ressort une action militaire d’envergure pour faire rétablir
une réalité démocratique au Togo), les présidences de la CEDEAO et de
l’Union africaine témoignent de leur volonté commune pour rétablir l’ordre
constitutionnel au Togo. Après avoir condamné le coup de force assimilé à
un coup d’Etat au Togo, ces mêmes dirigeants semblent pris de cours quant
aux modalités opérationnelles qui permettraient de restaurer l’application
du droit constitutionnel au Togo. Mais de quel droit s’agit-il ? Celui du
feu père Etienne Eyadéma Gnassingbé datant de la Constitution de 1992,
amendée en fonction des circonstances ou celui du fils Faure Gnassingbé,
taillé sur mesure sur instruction d’un groupuscule de militaires haut
gradés, ceci un dimanche à main levée par un parlement monochrome convoqué
spécialement pour l’évènement ?
1. Promouvoir la démocratie de la
honte
Malgré les condamnations de
l’Organisation intergouvernementale de la Francophonie, de l’Union
européenne et des Nations Unies, personne n’ose réellement afficher une
position qui intègre l’opposition togolaise multicéphale dans le jeu de
l’alternance politique. A force de refuser de mettre fin au combat des
chefs, l’opposition togolaise, aujourd’hui nébuleuse de six partis qui se
refusent à faire des primaires internes pour faire émerger une tête de
pont, finit par ressembler à l’hydre de Lerne, ce monstre mythologique à
plusieurs têtes, qui semble oublier sa responsabilité dans la
pérennisation d’un système décrié par une grande majorité de la population
togolaise meurtrie et désenchantée. Pourtant seul ce peuple togolais,
muselé depuis plus de 38 ans dans un silence de cimetière, pourra, par son
courage et sa soif de liberté, faire triompher sa résistance en
convertissant ses grèves de type "villes mortes" en journée de
coalition à la recherche d’un nouvel Hercules. Avec plus de 25.000
Togolais dans les rues de Lomé le 19 février 2005 pour manifester leur
désapprobation du régime autoproclamé de Faure Gnassingbé, il est
difficile de croire encore à la version avancée par certains journaux que
les manifestations de l’opposition sont très peu suivies.
Encore faut-il que certains
dirigeants de l’armée togolaise se rappellent que leur rôle, dans une
démocratie apaisée, se résume à "servir" un pouvoir librement
choisi par le peuple et non à "se servir" du pouvoir autoproclamé
pour organiser et structurer un Etat défaillant et en déliquescence
avancée à des fins de ventrologie institutionnalisée avec la bénédiction
de quelques dirigeants politiques et affairistes essentiellement français
de gauche comme de droite. Ces derniers trouvent là l’occasion de
financer, en toute non-transparence leur parti politique, en profitant des
importantes recettes du phosphate togolais et plus logiquement du
transfert-retour de l’aide au développement[1].
Habituée à abuser de leurs
prérogatives léonines dans un monde où le droit d’ingérence humanitaire ne
s’applique que pour défendre les intérêts des Occidentaux, quelques
dirigeants de l’armée togolaise ont pris goût au contrôle-accaparement des
ressources et se sont transmués de "soldats" en "prédateurs-usurpateurs". Ainsi, toutes les entités génératrices de
ressources pour l’Etat togolais sont aux mains d’une minorité qui
souffre de dyslexie lorsqu’il s’agit de transférer les recettes de
l’Etat vers le budget de l’Etat. Les fonds prennent trop souvent la
direction de comptes privés. Pour contenter les institutions
internationales, les statistiques officielles sont présentées de manière à
afficher un semblant de "croissance économique" aux dépens d’un
"développement économique durable".
Sur la base du rapport du Fond
monétaire international d’octobre 2004 offrant des statistiques fiables
sur les pays d’Afrique de l’Ouest, le Togo brille par ses performances
entre 1997 et 2001 à savoir une croissance économique moyenne annuelle de
0,5 % alors que le Bénin voisin culminait à 5,1 % ; la moyenne de l’Union
économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) était de 3,5 % et celle de
la Communauté économique et de développement des Etats de l’Afrique de
l’Ouest de 3,3 %. Les deux pays affichaient une croissance économique en
baisse en 2004 avec 3 % en dessous de la moyenne de l’UEMOA, 3,7 % et de
celle de la CEDEAO, 4,1 %. La performance d’un Ghana voisin qui a réussi
l’alternance et évacué son déficit démocratique doit servir d’exemple
compte tenu de la santé économique affichée (voir le tableau ci-dessous
pour les comparaisons).
|
Tableau 1 : Croissance économique réel du Produit
intérieur Brut entre 1997-2005 (en pourcentage) |
|
1997-2001 |
2002 |
2003 |
2004 |
2005°°°°° |
| Afrique
subsaharienne |
3,0 |
3,4 |
3,5 |
4,5 |
5,7 |
| CEMAC° |
7,7 |
7,9 |
6,2 |
10,5 |
17,5 |
| CEDEAO°° |
3,3 |
2,5 |
6,9 |
4,1 |
5,3 |
| Cap Vert |
8,0 |
4,9 |
5,3 |
5,5 |
6,0 |
| UEMOA°°° |
3,5 |
1,9 |
3,5 |
3,7 |
4,8 |
| Bénin |
5,1 |
6,0 |
4,8 |
3,0 |
5,0 |
| Burkina Faso |
5,5 |
4,6 |
8,0 |
4,8 |
5,3 |
| Côte d’ivoire |
2,0 |
-1,6 |
-2,8 |
1,7 |
4,3 |
| Guinée Bissau |
-1,1 |
-7,2 |
0,6 |
1,0 |
3,4 |
| Mali |
5,1 |
4,3 |
6,0 |
4,5 |
5,6 |
| Niger |
3,7 |
3,0 |
5,3 |
4,1 |
4,1 |
| Sénégal |
4,3 |
1,1 |
6,5 |
6,0 |
5,8 |
|
Togo |
0,5 |
4,2 |
2,7 |
3,0 |
2,8 |
| ZMOA°°°° |
3,2 |
2,8 |
8,5 |
4,2 |
5,5 |
| Gambie |
5,8 |
-3,2 |
6,7 |
7,1 |
5,0 |
| Ghana |
4,2 |
4,5 |
5,2 |
5,2 |
5,0 |
| Guinée |
4,0 |
4,2 |
1,2 |
2,6 |
3,8 |
| Nigeria |
2,7 |
1,5 |
10,7 |
4,0 |
5,9 |
| Sierra Leone |
-0,9 |
26,8 |
9,4 |
7,2 |
7,0 |
| ° CEMAC :
Communauté économique et monétaire des Etats d’Afrique centrale °°CEDEAO
: Communauté économique et de développement des Etats de l’Afrique de
l’Ouest °°° Union économique et monétaire ouest-africaine °°°° Zone
monétaire oust africaine (hors FCFA) °°°°° Estimation pour 2005 Source
: International Monetary Fund, Sub-Saharan Africa Regional Economic
Outlook, October 2004, p. 40. |
Paradoxalement, la croissance économique affichée
semble se répercuter avec retard au niveau du Togolais moyen. La
croissance annuelle par habitant pour 2004 était de -0,1 % au Togo, 0,2 %
au Bénin et de 2,6 % au Ghana. Cette perte de pouvoir d’achat doit être
mis en relief avec le blocage des salaires qui remonte à plus de 20 ans.
L’inflation au Togo s’est élevée à 2,5 % en 2004 largement au-dessus de la
moyenne de l’UEMOA, soit 1,6 %. Il ne faut pas s’étonner que l’épargne du
Togolais soit la plus faible de la zone en 2004, soit 5,5 % du PIB en
comparaison à la moyenne de l’UEMOA qui est de 11,1 % du PIB. Le total des
investissements au Togo s’est élevé à 13,3 % du PIB en 2004 et reste
inférieur à la moyenne de l’UEMOA, 15,9 % du PIB. Avec une balance
commerciale structurellement déficitaire depuis plus de 10 ans, le Togo
affiche un déficit de -11,4 % en 2004 contre -10,4 % au Bénin et -10,9 %
au Ghana. Si la dette extérieure a été maîtrisée au Ghana avec une moyenne
de 6,1 milliards de $ US entre 1997 et 2004, elle est passée au Togo d’une
moyenne de 1,4 milliards entre 1997-2001 à 2,0 milliards en 2004 sans que
l’on puisse voir des effets tangibles sur le terrain. Le Bénin qui a vu sa
dette passer pour la même période de 1,7 à 2,1 milliards de $ US est en
plein chantier.
Bref, la technique de gouvernance
au Togo consiste à faire table rase des surplus budgétaires et à assurer
un équilibre budgétaire minimaliste qui semble satisfaire la communauté
internationale. En effet, la balance budgétaire avec les dons était de 0,0
% du PIB en 2004. Rien ne permet d’ailleurs de s’interroger sur les
détournements multiples puisque le Trésor public togolais est en fait logé
à la Présidence, le fameux "Lomé 2". Les prélèvements délictueux
sur la trésorerie de la société cotonnière, du port de Lomé, de la société
des phosphates, de l’office des produits agricoles lors de sa liquidation,
des recettes prélevées sur la distribution des produits pétroliers
normalement affectés à un fonds d’entretien routier et des recettes du
Trésor public sont monnaie courante[2].
Est-ce que c’est ce système que le président autoproclamé et son réseau de
militaires-prédateurs souhaitent faire perdurer pendant la transition de
60 jours en espérant gagner les élections dont les règles
"transparentes" seront fixées par celui que certains s’évertuent à
considérer comme un modéré ?
La CEDEAO et l’UA ne s’y sont pas trompées.
Elles ont indirectement relayé l’opposition multicéphale togolaise en
mettant en œuvre une démocratie de la honte qu’il convient de mener à son
terme en faisant confiance à l’opposition togolaise qui a gagné les
élections de 1993 et 1998 dont les résultats ont été manipulés par un
système répressif et sécuritaire bénéficiant d’un soutien massif de
l’extérieur. Faut-il rappeler que les Etats-Unis ont suspendu leur
assistance directe au Togo en 1994 après des élections que la Maison
Blanche avait qualifiées de "truquées et de grossières violations des
droits de l'homme". La France n’a pas fait le même choix.
2. La France ne doit plus opter
pour les politiques "jusqu'au boutistes" au Togo
La pérennisation d’un tel système repose d’une part sur
une stricte séparation des pouvoirs entre le soutien actif de ceux qui se
sont accaparés le pouvoir pour la défense des intérêts privés-publics de
l’ex-puissance colonisatrice y compris l’apologie des puissances mafieuses
et, d’autre part, la non ingérence de ces dernières dans les "affaires
intérieures" du Togo sauf lorsqu’il s’agit de procéder à des
modifications expresses de la Constitution ou de faire jouer les accords
secrets de défense entre la France et le Togo. De plus, les nombreuses
atteintes aux droits de l’homme, les bavures et les exactions non
reportées par les médias politiquement corrects et grassement rétribués
ont fini par faire du feu président Eyadéma Gnassingbé un encombrant "ami
personnel" du président français, Jacques Chirac. Celui-ci valide
par là-même son droit à la défense de l’impunité au Togo et rappelle par
la même occasion qu’il n’est nullement l’ami du peuple togolais. Il n’est
jamais trop tard pour le devenir.
Le déficit démocratique et de légitimité qui en
résulte, à part les condamnations d’usage et la suspension de l’aide
européenne, ne semble guère émouvoir surtout que l’entêtement de plusieurs
opposants politiques togolais à refuser de s’unir pour gagner, témoigne
quelque part aussi d’un désintérêt pour l’intérêt supérieur de la nation
et du peuple togolais. Une telle stratégie de l’échec prévisible semble
être programmée dans la nouvelle approche du Président autoproclamé et de
son état-major militaire si l’opposition multicéphale togolaise continue à
refuser de "faire le ménage en interne", ceci de manière
démocratique. La transition consistant essentiellement à retrouver la
cohésion sociale et préparer les élections présidentielles et législatives
ne pourra se faire qu’avec un ensemble d’hommes et de femmes ayant
l’éthique comme valeur et prêtant serment de ne pas se porter candidat aux
élections.
Par ailleurs, il ne faut pas être
dupe d’une certaine volonté de voir les sanctions européennes être levées
car de nombreuses sociétés occidentales ont déjà préparé les dossiers dits
"bien ficelés" où l’essentiel des fonds retourne en Europe par des
adjudications de gré à gré qui font la joie des comptes des dirigeants
militaro-affairistes du Togo et d’ailleurs. En tout état de cause, il n’a
jamais été question que de défendre les intérêts des dirigeants. Les
intérêts de la population togolaise sont passés en priorité seconde. Avec
un rapport de force défavorable et un travestissement de la démocratie au
Togo accepté sinon promu par le pays dit des droits de l’homme, la
mascarade que constitue le coup de force de Faure Gnassingbé et son réseau
de militaires-prédateurs s’apparente en fait à un mépris d’une grande
majorité du peuple togolais.
Il est vrai qu’avec la crise économique qui sévit au
Togo, faire allégeance permet d’espérer arrondir les fins de mois pour
certains Togolais et Togolaises… La réalité est tout autre. Il s’agit
principalement d’une perte de dignité quand il ne s’agit pas tout
simplement d’un esclavage des temps modernes où l’impunité et l’arbitraire
font office de droit commun au Togo. Cela ne semble pas déranger outre
mesure la France qui semble hésiter quant à la poursuite de son approche
jusqu’au boutiste au Togo à l’instar de son attitude dans les alternances
de pouvoir à Madagascar, au Congo démocratique et en Côte d’ivoire.
Faut-il en déduire que le bien-être d’un noir en démocratie à l’africaine
ne peut être le même que celui d’un blanc en démocratie occidentale,
puisque le rôle supposé de la France consiste principalement à défendre
les Français et les intérêts français, fussent-ils aux dépens du droit à
l’autodétermination de l’immense majorité de la population locale, évaluée
à plus 5,1 millions d’habitants?
La promesse des dirigeants
américains de combattre la tyrannie partout dans le monde semble
s’appliquer au cas flagrant du Togo. L’ancienne approche de
l’administration de George Bush 1 est semble-t-il terminé. L’explication
tient dans le fait d’une part que le Togo ne dispose pas de matières
premières intéressant les Etats-Unis et, d’autre part, le régime Eyadéma
Gnassingbé a systématiquement offert une attitude "automatiquement"
complaisante envers les positions américaines au plan international,
notamment dans les instances onusiennes. Il faut néanmoins se réjouir de
la nouvelle position de l’administration Bush2[4]
qui "ne considèrent pas comme légitime la désignation de M. Faure Gnassingbé comme président investi et l'appelle à démissionner
immédiatement (19/02/05)". Cela ne manquera pas d’avoir des
conséquences sur son réseau[5].
L’Union européenne (UE) par la voix de son Commissaire à la coopération et
au développement, Louis Michel, s’est alignée sur cette position. Il
importe néanmoins de réviser les 22 engagements afin de normaliser les
relations en sommeil depuis 1993 entre l’UE et un nouveau gouvernement de
transition, en attendant des élections libres et transparentes.
Avec du recul et en référence à
l’approche française adoptée pour la succession d’Houphouët Boigny en Côte
d’ivoire par Henri Konan Bédié, l’évolution vers un régime démocratique
sous contrôle d’un Président autoproclamé au Togo s’apparente à une mise
en œuvre programmée de la position de la France. Au lendemain du coup de
force de F. Gnassingbé, Xavier Darcos, le ministre français de la
Coopération, déclara en guise de "condamnation" : "nous allons
vérifier si ces promesses sont tenues". Faure Eyadéma et ses
militaires-prédateurs ont fait allégeance à la France qui rencontre des
difficultés ésotériques pour faire une critique posthume des exactions de
feu Eyadéma Gnassingbé et du coup de force du fils. Le jusqu’au boutisme
français se caractérise principalement dans la facilitation fournie au
régime togolais pour travestir juridiquement la constitution et dissuader
l’alternance par deux fois (1993 et 1998) d’accéder à ses droits. Plus
sournoises sont les pressions et les dissuasions diverses qui tendent à
faire d’une opposition responsable des "extrémistes" en référence à
une opposition dite modérée qui a vu graduellement ses objectifs
politiques et certains de son personnel se fondre dans le moule du parti
présidentiel. Ni ingérence, ni indifférence est le genre de slogan
français qui permet de construire et de faire perdurer des Etats
défaillants souffrant de déficit démocratique récurrent.
La présence au Togo du juriste
constitutionaliste et mercenaire de la plume Charles Debbasch[6],
qui travaillerait, dit-on pour son propre compte, sur les modifications de
la constitution togolaise héritée du feu Eyadéma Gnassingbé, rappelle
étrangement le rôle de mercenaire de Bob Denard sous d’autres cieux. La
restauration de la légalité constitutionnelle est finalement laissée à la
discrétion du Président autoproclamé. Les différentes déclarations des
responsables de l’Union africaine Olusegun Obasanjo, Président en exercice
de l’Union africaine et ceux du Président Mamadou Tandja, Président en
exercice de la CEDEAO peuvent apparaître alors comme de la pure diversion
pour laisser du temps à Faure Gnassingbé et son réseau de militaires pour
"mieux" s’organiser. En l’absence de sanctions effectives
permettant la tenue d’une table ronde entre le réseau de Faure Gnassingbé
et une opposition multicéphale réorganisée autour d’un nouveau programme
de l’interdépendance, il n’y aura pas de sortie de crise sans soubresaut
au Togo. Il faut espérer que le syndicat de certains chefs d’Etat n’existe
plus[7] et qu’il
n’est pas question uniquement d’exiger simplement que les "formes
démocratiques" soient respectées pour permettre à l’Occident de
valider non plus la démocratie au sens noble du terme, mais la démocratie
à l’africaine, celle où tout est permis pourvu que les formes soient
respectées, est qualifiée de "démocrafricaine", vestige du
discours de François Mitterand à La Baule[8].
Les chefs d’Etat qui condamnent le coup de force brille malheureusement
aussi par leur capacité à organiser un "statut quo" révélateur
des pratiques anciennes où la priorité consiste d’abord à opter pour un
conservatisme minimaliste considéré comme "un pas en avant". Il
faut s’étonner que la solution du gouvernement d’union nationale se
conçoive encore trop souvent avec une opposition minoritaire. Il faut donc
être vigilant sur l’autosatisfaction de certains dirigeants africains
médiateurs qui parlent de gouvernement d’union nationale sous la houlette
de Faure Gnassingbé à moins qu’il ne s’agisse tout simplement
d’information téléguidée, euphémisme pour désinformation.
A la date du 20 février 2005, il n’est plus question
pour la communauté internationale et africaine, sauf la France, que Faure
Gnassingbé conserve le pouvoir autoproclamé sans légitimité populaire. En
faisant référence à la constitution togolaise de 1992 amendée en décembre
2002, le Président autoproclamé se contente de reprendre les habits
constitutionnels taillés sur mesure par son père le feu Gnassingbé en
rappelant qu’il dirigera la période de la transition et que son
gouvernement organisera dans un délai de 60 jours un scrutin qui sera à un
seul tour. Les conditions d’éligibilité confirment les critères de
résidence, excluant de facto Gilchrist Olympio, le seul leader de
l'opposition ayant mis en minorité Eyadéma Gnassingbé lors des élections
présidentielles de 1993 et 1998 et dont les résultats ont été
"corrigés" manu militari par les tenants du pouvoir de l’époque.
Résider à l’étranger n’est pas un luxe. Le Togo n’est pas un espace sûr
pour les Togolais ne partageant pas la pensée unique ambiante du régime
militaro-affairiste.
Le justificatif de la présence militaire française au
Togo tient dans la protection des 3000 Français résidant dans le pays.
Mais les Togolais, peuple accueillant et pacifique, entretiennent de très
bonnes relations de voisinage avec leur hôte français. Et sauf provocation
qu’il ne faut pas exclure, il n’y a pas de raison que l’entente cordiale
entre ces Français résidant au Togo et le peuple togolais ne se poursuive.
Il serait toutefois dommage qu’à l’instar de ce qui s’est passé en Côte
d’Ivoire, l’intervention de l’armée française, sous le couvert de la
protection hypothétique de ressortissants en danger, vienne porter main
forte aux amis de l’ami du président Chirac. Les représentants d’une
société civile togolaise (plus de 5,1 millions d’habitants) dans toute sa
diversité risque d’être exclus d’un tel scénario.
A ce titre, il importe de rappeler que lors du
renouvellement de passeports des togolais de la Diaspora par les
ambassades togolaises, lesquelles exigent d’ailleurs les originaux de
documents comme les certificats de nationalité, les actes de naissance
etc., il arrive de plus en plus fréquemment que les passeports ne
reviennent pas, les originaux disparaissent et les ambassades, comme celle
de Bonn, en cours de déménagement sur Berlin en Allemagne, ne donnent même
plus signe de vie. De nombreux Togolais se retrouvent ainsi sans papier
dans des pays où l’hostilité bureaucratique n’a rien à envier à celle des
fonctionnaires-militaires de la Sûreté nationale togolaise. Les
renouvellements de carte de séjour à l’étranger dépendent de la
présentation d’un passeport national en cours de validité. De là à
retrouver les Togolais assimilés à des étrangers sans papier que l’on
rapatrie manu-militari vers le pays d’origine est chose fréquente. Cela
semble témoigner d’une certaine collusion d’intérêts entre le Togo et des
pays dits "amis". La réalité est que ces Togolais de la Diaspora
qui ont été spoliés de leur droit le plus élémentaire ne pourront pas
voter. Il revient à toutes les parties de rechercher des voies de sorties
de crises sans traumatisme additionnel pour les personnes résidant au
Togo.
3. Organiser la transition autour
d’un pôle et d’une plateforme de l’interdépendance au Togo
Quand Faure Gnassingbé affirme que l'ordre
constitutionnel est rétabli, il rétablit aussi l'article 144 de la loi
fondamentale. Cela signifie que cette constitution ne pourra plus être
modifiée pendant la période de transition fixée arbitrairement à 60 jours.
Ceci est inadmissible et les condamnations ne se sont pas fait attendre.
Pour le département d’Etat américain, le scrutin devrait être organisé
sous "une autorité neutre, indépendante travaillant étroitement avec
les organisations régionales et internationales". Cela cadre
parfaitement avec une évolution dans la conception américaine du rôle des
Etats défaillants dans la sécurité collective internationale. En effet,
les Etats défaillants sont des Etats qui ne peuvent ou qui ne veulent pas
offrir des services de base à la majorité de la population, notamment la
partie la plus pauvre et fragile. Ces Etats ne doivent plus être tolérés
et leurs dirigeants doivent faire l’objet de sanctions. A défaut, le
déficit de souveraineté risque de conduire ces pays à assurer leur survie
en promouvant des activités mafieuses.
L’attitude consistant à réclamer un retour à une "légalité
constitutionnelle" dont les contours remontent aux modifications
intempestives du feu Président Eyadéma Gnassingbé risque, avec le temps,
de conduire à une impasse et de mener droit à la guerre civile. En effet,
le rapport de force militaire que la communauté internationale et l’Union
africaine ne peuvent neutraliser sauf sanctions sévères reste défavorable
à l’opposition non unie. Il serait peut-être plus responsable de faire le
deuil de la Loi fondamentale et de se concentrer sur une transition
"exceptionnelle" où des ajustements à la Constitution seraient adoptés
provisoirement pour permettre la participation de tous les candidats à des
élections libres et transparentes. Il appartient aussi à l’opposition de
se regrouper pour ne plus aller en rangs dispersés à des élections dont
les modalités risquent d’être pipées si les délais trop courts (2 moins)
sont maintenus. La préparation des élections doit se faire avec une mise
sous contrôle des influences françaises n’allant pas dans le sens de la
transparence.
La pacification du pays, le retour
de la cohésion sociale passe par des gestes forts de part et d’autre à
savoir :
1. une reconnaissance par le pouvoir
autoproclamé de la participation pleine et entière de tous les
Togolais, sans exclusive notamment pour les ressortissants togolais
vivant à l’étranger ; cela suppose une démission de Faure Gnassingbé
au cours de la période transitoire.
2. une acceptation du rôle d’appui des Nations
Unies, de CEDEAO sous la supervision de l’Union africaine ou tout
autres entités acceptées d’un commun accord pour entre autres :
- neutraliser le groupe de militaires décideurs en
dernier ressort,
- dissoudre le parlement monochrome actuel,
- mettre à jour, sous contrôle paritaire, des listes
électorales précédées d’un accord sur le découpage électoral,
- contrôler conjointement l’établissement
des cartes d’électeurs,
- choisir ensemble des observateurs neutres?
- opter pour système de « double
reporting » consistant à annoncer les résultats par téléphone portable après
comptage sur les lieux du vote en présence de tous les partis intéressés suivi
d’un recomptage au niveau d’une structure centralisée,
- s’accorder sur les affectations
budgétaires pour les partis-candidats avec une facilité de mouvement sur
l’ensemble du territoire,
et enfin
- obtenir un consensus sur une procédure de
concertation dynamique d’adaptation du cadre électoral et des interprétations
des résultats acceptés d’un commun accord entre l’opposition et le pouvoir
autoproclamé.
3. Une liberté de presse et de réunion
permettant à l’opposition de s’organiser par le biais de primaire dont
les modalités restent à définir. Cela aura pour résultat d’identifier
la tête de pont de l’opposition et évitera à dette dernière d’aller
aux élections présidentielles et législatives en rangs dispersés.
4. Demander à la France d’accepter de ne plus
intervenir directement ou indirectement dans le processus d’élections
libres et transparentes par le truchement d’agents privés qui
introduisent une distorsion dans les processus menant à des élections
libres et transparentes.
Faut-il rappeler que le Togo fut
une colonie germano-franco-britannique et qu’à ce titre, il serait
judicieux de demander de compenser le pays pour les manques à gagner du
budget de l’Etat qui s’évaporent vers des comptes privés et réduisent
d’autant les chances de financement adéquat des élections togolaises.
Le Togo de la transition démocratique devra appuyer la
nouvelle politique de Bush 2 et l’intelligence stratégique de la
secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, Condolezza Rice, qui devrait
être sensibilisée sur le fait que l’éradication de la pauvreté en Afrique
passe par l’éradication des dictateurs et leur système propice au
développement du terrorisme local et international.
Si dans l’imaginaire collectif de la communauté
internationale les pauvres sont une menace pour la sécurité collective,
est-ce à dire qu’ils n’ont pas droit à la liberté, à la démocratie, à
l’autodétermination, à choisir leurs représentants sur une base
transparente et libre ? Certainement pas ! Le cas du Togo a révélé qu’en
l’absence de contrepouvoir à des régimes militaro-prédateurs qui se
servent d’un fils de Président comme d’un négociateur de façade, la
démocratie de la palabre sans sanctions efficaces ne permettra qu’à
préparer des bombes à retardement. La diversion-division doit prendre fin.
L’appui non négligeable reçu des Etats-Unis,
immédiatement suivi par celui de l’Union européenne conforte les sanctions
de la CEDEAO et de l’Union africaine. Il faut néanmoins faire table rase
de la fixation sur des élections en deux mois et organiser une table ronde
avec une opposition multicéphale prête à mûrir. L’opposition et le pouvoir
autoproclamé doivent opter pour un compromis politique basé sur une
culture de l’interdépendance. Faure, fils de Eyadéma Gnassingbé, doit
accepter, au nom de l’intérêt supérieur du pays, de se démettre pour
permettre à des représentants de tous les partis politiques de désigner
pour une période transitoire une équipe d’hommes et de femmes, adeptes de
l’éthique, de la cohésion sociale et de l’unité des Africains pour
contrôler l’appareil répressif et gérer une transition pacifique. Au plan
pratique, une période estimée autour de 9 et 18 mois selon les soutiens
réels et effectifs de l’environnement international, notamment la France,
pourrait faciliter un dénouement heureux de la crise togolaise. Il ne faut
assurément pas remplacer un pôle hégémonique hérité par plus de 38 ans de
dictature et d’absence de liberté par un autre. Il ne faut surtout pas
organiser le futur du Togo sans les Togolais, ceux qui ont souffert
moralement et physiquement des velléités de la communauté internationale à
mettre fin à un système mafieux basé sur la répression que d’aucuns
appelleraient encore la "stabilité".
L’opposition multicéphale aurait
besoin rapidement de donner un contenu idéologique et stratégique à son
offre de gouvernance afin de faciliter les choix des électeurs, car
l’élection au Togo n’est plus qu’une histoire de temps. Il apparaît de
plus en plus clairement maintenant que la pacification de ce pays passe
par l’organisation d’une transition autour d’un pôle et d’une plateforme
de l’interdépendance au Togo.
Par Yves Ekoué Amaïzo
Auteur et Economiste à l’Organisation
des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI). Il s’exprime
ici à titre personnel.
Contact :
yeamaizo@hotmail.com
1. On peut citer ceux que le Canard
Enchaîné, le Figaro et Libération a facilement identifié : Jacques Chirac,
Charles Pasqua, Bernard Debré, Michel Roussin, Jeannou Lacaze, Pierre
Mazeaud, Roland Dumas, Michel Rocard, Christian Philippe, Fodé Sylla etc.
2. Jean-Baptiste Dzilan alias Dimas
Dzikodo, « Togo : Faut-il ou non espérer ? » in Billets
d’Afrique et d’ailleurs, n° 133, février 2005, pp. 4 et 5 : Lettre
mensuelle édité par l’Association Survie.
3. Kofi Yamgname, Lettre de Kofi
Yamgname aux responsables des partis politiques français PC, PS, PRG, UMP,
Vert, UDF, voir www. Letogolais.com, 18 février 2005.
4. Communiqué du porte-parole du département d'Etat
américain, Richard Boucher : Washington demande la démission de Faure
Gnassingbé, information de l’Agence France Presse relayée par
www.icilome.com
5. Avec le frère Kpatcha Gnassingbé à
la tête de la zone franche de Lomé, les ministres de l’intérieur
Akila-Esso Boko, de la Justice Katari Foli-Bazi, de la Communication
Pitang Tchalla, du secrétaire-général du Rassemblement pour le Peuple
Togolais, Dama Dramani, etc. le réseau contrôle l’essentiel du poumon
économique du Togo.
6. Juriste, ancien doyen de la faculté
de droit d’Aix, ex-conseiller de Valéry Giscard d’Estaing, et conseiller
spécial du Général Eyadéma Gnassingbé.
7. Yves Ekoué Amaïzo (sous la direction
de), L’union africaine freine-t-elle l’unité des Africains ? Retrouver
la confiance entre les dirigeants et le peuple-citoyen, collection «
interdépendance africaine », éditions Menaibuc, Paris, sortie prévue avril
2005.
8. Yves Ekoué Amaïzo, « Après la Baule : la
démocrafricaine ou l’interdépendance inachevée », in Revue Agir,
« L’Afrique en chantier », n° 7, printemps 2001, pp. 51-62. |
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