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Le mépris du
peuple togolais ?
Avant propos :
Compte tenu des changements rapides au Togo,
il importe de lire cet article en liaison avec un précédent intitulé : "la souveraineté confisquée au
Togo" signé par le même auteur.
Introduction
Ceux parmi les dirigeants
africains ou internationaux qui croyaient qu’il était possible de
continuer à appliquer
"le dialogue politique"
après le 25 février pour faire revenir Faure Gnassingbé et son réseau "réseau militaro-parlementaire"
à la raison offrent tout simplement la possibilité à ces derniers de
s’organiser et de gagner du temps. Cette technique permet de compter sur
un essoufflement éventuel de la résistance du peuple togolais tant à
l’intérieur qu’au niveau de la Diaspora, et à trouver une sortie
provisoire et honorable pour le fils de feu Eyadéma Gnassingbé afin de
préserver ses chances pour une participation à des élections
présidentielles. Pour gagner des élections dans les deux mois alors que
tout l’appareillage électoral est frappé à l’estampille du gouvernement
autoproclamé togolais, il faut faire des entorses et des contorsions aux
procédures et conditions transparentes d’organisation des élections sans
exclusive. La CEDEAO et l’UA ne remettent pas véritablement en cause la
constitution togolaise ségrégationniste qui exclue certains togolais
résidant à l’étranger. La France non plus !
1. Le mépris du peuple
togolais de plus en plus uni
La caractéristique première
de la gouvernance militaro-parlementaire togolaise, continuation de 38 ans
de pratiques passées sous silence par la communauté internationale, est le
mépris du peuple togolais. Le silence forcé à l’intérieur des frontières
togolaises s’est transformé en une contestation et une volonté d’en
découdre pour tourner la page de la période de feu père Eyadéma Gnassingbé.
En effet, les pressions des Etats-Unis, de l’Union européenne, de la
CEDEAO[1] et de l’Union africaine,
"empêchant"
les militaires togolais à la solde du pouvoir autoproclamé d’intimider le
peuple togolais, ont fonctionné.
Du moment où l’on ne tire
plus sur le peuple avec des balles réelles, instructions données par le
pouvoir autoproclamé au début des manifestations du peuple togolais après
le coup de force de Faure Gnassingbé et qui a abouti à la mort de
plusieurs Togolais, tout est possible. Cela risque de se faire par le
biais d’un combat d’usure pour la liberté, l’autodétermination du peuple
où l’éthique semble faire allégeance au rapport de force grâce aux appuis
discrets extérieurs au Togo. La réalité est que le fils Gnassingbé est en
train de contribuer à l’unité de l’opposition togolaise, ce que son père
et les militaires ont détruit pendant plus de 38 ans avec la complicité de
pouvoirs souvent extérieurs actifs dans la politique, les cercles
ésotériques et les affaires y compris mafieuses. Dans un tel milieu où
l’éthique fait office d’empêcheur de tourner en rond, le peuple togolais
était devenu indésirable. Il fallait le silence des cimetières pour
continuer à faire des affaires en usurpant le pouvoir pour cela. Il suffit
de citer les noms des dirigeants des principales sources de "rentrées
d’argent" au Togo pour s’apercevoir que quasiment toutes les entités
productives sont contrôlées par une seule famille.
Oui, en croyant gagner du
temps pour mieux conserver le pouvoir, le réseau de dirigeants
militaro-civils auto-proclamés est en train de réussir l’unité d’une
partie de l’opposition togolaise. Aux manifestations importantes au Togo
se sont joints les Togolais de la Diaspora. Il suffit pour cela de noter
que le cumul de l’illégitimité de Faure Gnassingbé et le refus d’organiser
pacifiquement un système d’autodétermination souveraine du peuple togolais
ont trouvé des échos démultipliés dans les grandes capitales occidentales
(Montréal, Paris, Washington, Berlin, Bruxelles pour ne citer qu’elles)
comme dans les villes moyennes (Bremen, Siegen en Allemagne, Marseille,
Poitiers, Lille en France…)[2].
La fréquence de ces manifestations, l’organisation empêchant toutes
provocations extérieures sont des gages d’une volonté de changement gravés
sur les pancartes comme dans les mémoires meurtries d’un peuple brimé au
nom d’une certaine paix et stabilité soutenus d’ailleurs.
2. La fin du mépris de la
CEDEAO et de l’Union Africaine
Après avoir jonglé avec la
constitution en procédant à des nettoyages intempestifs pour se hisser au
pouvoir, puis à un toilettage pour diriger la période de transition tout
en éliminant des candidatures de poids de l’opposition togolaise, Faure
Gnassingbé a voulu jouer sur les dissensions internes entre les chefs
d’Etat africains. En réalité, il ne s’agit que d’un mépris pur et simple
des décisions de la CEDEAO. En choisissant de mettre en première ligne les
présidents gabonais et libyen, peu bavards sur les conseils prodigués à la
différence du Président Abdoulaye Wade du Sénégal, Faure Gnassingbé et ses
militaires ont pu démontrer à la CEDEAO que les sanctions de celle-ci ne
l’empêchent nullement de
"circuler". La réaction
ne s’est pas fait attendre. Le pied de nez à la CEDEAO doit "être puni", dit-on dans certains milieux autorisés. Le commissaire à la paix et
sécurité de l’Union africaine, Saïd Djinnit a annoncé à Addis Abéba que "le Conseil a soutenu et avalisé les sanctions prises par la CEDEAO[3] et a
demandé à tous ses Etats membres d’appliquer scrupuleusement ces sanctions". Cela a pour conséquence de suspendre les autorités togolaises de «
toutes les activités de l’UA jusqu’au retour de l’ordre constitutionnel".
L’Union européenne a compris
le message et "opérationnalise" sa position d’alignement sur les sanctions de la
CEDEAO et de l’UA. L’Union européenne par la voix de ses parlementaires a
fait savoir qu’elle "ne reconnaîtra la validité d’aucune élection
organisée sous l’autorité d’un président illégitime issu d’un coup d’Etat
militaire" et demande la "démission immédiate"
de Faure Gnassingbé. Le Département d’Etat américain avait déjà abondé
dans ce sens[4]. Au-delà, et pour éviter que Faure ne choisisse comme
prochaine destination le Maroc, qui n’est pas membre de l’Union africaine
ou la France, qui condamne mollement au travers de l’UE les initiatives de
Faure Gnassingbé, l’UA a repris à son compte l’ensemble des décisions de
la CEDEAO et l’a élargi à tous les pays africains. Mais les choses
avancent et les pressions font leurs effets.
3. Le retour à l’ordre
constitutionnel "à géométrie variable" du feu Père
Quelque soient les soutiens
de la CEDEAO, de l’Union africaine, de l’Union africaine et des Etats-Unis
à la cause de la liberté du peuple togolais, il semble que le retour à
l’ordre constitutionnel risque de se faire sans que l’on ne tienne compte
véritablement des revendications des principaux intéressés à savoir : le
peuple togolais… En l’absence d’élections fiables depuis plus de 38 ans,
il est difficile de savoir qui représente qui au Togo. Pourtant, six
partis politiques d’opposition semblent avoir compris les vertus de
"l’union fait
la force". Cette opposition propose une sortie de crise que personne
ne veut encore vraiment entendre. Outre la démission immédiate de Faure
Gnassingbé et la neutralisation des militaires-affairistes, l’opposition
demande des préalables sous la forme d’accords politiques avant la tenue
d’élections présidentielles sans exclusive. La constitution actuelle étant
le produit des manipulations de la famille Gnassingbé père et fils, il est
question de se mettre d’accord sur une "feuille de route"
vers l’interdépendance togolaise. Les 22 engagements pris par le
Gouvernement de feu Eyadéma Gnassingbé avec l’Union européenne le 14 avril
2004 pourraient servir de cadre de travail.
La réalité est que le
rapport de force de l’opposition reste faible quant au choix des modalités
de la période transitoire menant à des élections présidentielles. Le
pouvoir en place semble déterminé à faire respecter les textes
constitutionnels tels que le feu père Eyadéma Gnassingbé les a laissés,
sauf que Fambara Natchaba, l’ex-président de l’assemblée nationale, reste
indésirable, Gilchrist Olympio, aussi touché par une constitution qui pose
des conditionnalités de résidence continue au Togo préalable à toute
candidature à la présidence au Togo. Enfin, le scrutin présidentiel à un
tour apparaît comme une voie royale pour jouer sur l’impossibilité
historique de l’opposition togolaise de se choisir un candidat et de
l’accompagner dans la voie vers l’alternance. Aura-t-elle compris le
message cette fois-ci ?
Il faut néanmoins savoir que
le compte à rebours est opérationnel. C’est le 18 février 2005 que Faure
Gnassingbé a annoncé qu’il allait organiser des élections présidentielles
dans les 60 jours. Il avait précisé qu’il gardait la présidence de
l’intérim et avait
"omis"
de préciser si les élections seraient libres, transparentes et sans
exclusive. Les élections présidentielles risquent donc de coïncider avec
la fête de l’indépendance du Togo : 24 avril 2005. Suite au congrès
extraordinaire du Rassemblement du peuple Togolais (RPT, parti
présidentiel), Faure Gnassingbé a été désigné comme le candidat unique à
la présidence. La décision du 25 février 2005 de ce dernier de
démissionner est tombée. Il accepte d’abandonner le pouvoir au profit d’Abass
Bomfoh, nouveau président de l’Assemblée nationale togolaise et par
automatisme, président togolais par intérim suite à un vote de l’assemblée
nationale monochrome togolaise. Les sanctions de la CEDEAO et de l’UA sont
donc levées. Le peuple togolais se retrouve face à lui-même et un régime
civilo-militaire qui va maintenant s’organiser pour conserver le pouvoir à
tous prix. La démocratie de façade à la togolaise risque de retrouver ses
pleins droits.
4. Offrir les mêmes droits
d’organisation à une opposition unifiée togolaise
Il reste à l’opposition
multicéphale actuelle de s’organiser pour
"bénéficier", dans les
mêmes conditions que les militants du RPT, de la liberté de réunion dans
les enceintes de la maison du peuple togolais ou ailleurs afin de
s’organiser pour offrir une tête de pont de l’opposition, dans les
meilleurs délais. Sans une cohésion renforcée, une discipline stricte et
la mise en place de représentants dans tous les points de vote, équipés de
téléphones portables pour pouvoir annoncer les résultats après des
comptages "sur place"
en présence des représentants de tous les partis, comme au Sénégal lors de
la victoire de Maître Abdoulaye Wade sur Abdou Diouf, il sera difficile de
contrôler les conditions de déroulement des élections à venir.
Au niveau des comptages et
de la liste électorale, que fait-on des Togolais de la Diaspora ? Nombreux
n’ont plus leur passeport togolais et les conditions de vote dans les
ambassades togolaises à l’étranger laissent à désirer… Compte tenu de la
propension de la Diaspora togolaise à être plus sévère envers les
pratiques de gouvernance des dirigeants togolais, il est fort à parier que
la neutralisation de ces votes, au pire leur détournement, feront partie
de la panoplie des approches du pouvoir pour empêcher l’alternance au
Togo. La transparence de système électoral doit nécessairement inclure les
Togolais de l’extérieur y compris ceux qui ne disposent plus de papiers du
fait d’une confiscation par le pouvoir. Leur vote ne peut être assimilé à
de l’abstention par défaut.
Il faut maintenant éviter
que tous les efforts du peuple togolais et de la communauté
africaine et internationale pour revenir à un ordre constitutionnel
"à la
togolaise" ne soient pas
simplement réduits à un combat de façade où la CEDEAO, l’UA, l’UE et l’ONU
se contenteraient d’élections et d’une transparence « à la togolaise »
et se donneraient bonne conscience en imitant maintenant l’autruche. Le
problème togolais n’est pas un problème simplement de la constitution. La
démocratie encadrée par des militaires-affairistes pose toujours problème.
Il n’est pas sûr d’ailleurs que Faure Gnassingbé ne dirige pas le Togo en
sous-main pendant la période de transition compte tenu des pressions
internes et la hiérarchie structurante au sein du parti présidentiel.
Conclusion : vers une démocratie de la succession ?
Une élection excluant des ténors de l’opposition
relèvera au mieux d’une modernisation d’une certaine mascarade électorale
au Togo, au pire d’une stratégie nouvelle permettant à la France, ancienne
puissance coloniale, de faire du Togo un cas d’école. A y regarder de
près, plusieurs pays dans le monde semblent avoir adopté l’approche de la
transmission du pouvoir à un fils comme dans les monarchies telles la
Jordanie, la Syrie ou encore le Maroc. Avec l’Afrique, ce sont les moyens
d’accession qui diffèrent. Les derniers pays visités par Faure Eyadéma, à
savoir le Gabon et la Libye, sont des candidats autrement intéressés par
un succès de l’entreprise "transfert
de pouvoir de père en fils au Togo" où le pouvoir doit
rester dans les mains soit du « tenant du pouvoir », soit de son
fils, ceci en usant de tous les artifices du
"système démocratique"
quand il existe, même si, au passage, il faut un coup
de pouce des militaires pour accéder au pouvoir. Le cas du père et du fils
Kabila au Congo Démocratique est une variante violente de cette nouvelle
stratégie de l’après post-colonie pour conserver la main mise sur l’espace
africain, véritable réserve d’appoint pour certaines puissances
occidentales.
Le Togo, après avoir inauguré le premier coup d’Etat en
Afrique en 1963, pourrait inauguré la démocratie de la succession, pourvu
que l’habillage démocratique ne soit pas "trop" écorné. Cela
contribue à la création d’emplois nouveaux : celui des mercenaires de la
plume, à l’instar de Charles Debbasch[5], qui mettent les démocraties
africaines en "forme" en conseillant des sessions de gymnastiques
constitutionnelles intempestives où les textes épousent les desiderata de
ceux qui justifient leur légitimité par une légalisation à posteriori de
leur pouvoir. On appelle cela le mépris du peuple, en l’espèce, celui du
Togo.
Par Yves
Ekoué Amaïzo
26 février 2005
Auteur et Economiste à l’Organisation des Nations Unies pour le
développement industriel (ONUDI). Il s’exprime ici à titre personnel.
1. Communauté économique et de développement des Etats
de l’Afrique de l’Ouest.
2. Frank Ekon, "Mobilisation internationale sans
précédent de la Diaspora togolaise", in La Revue de presse de l’UFC,
Paris, 25 février 2005
3. Le 19 février 2005 la CEDEAO a décidé de suspendre
le Togo de la CEDEAO, l’interdiction de voyager pour les dirigeants
togolais, le rappel des ambassadeurs en poste à Lomé et un embargo sur les
armes. L’Union africaine a étendu ses mesures à tous les membres de
l’Union africaine.
4. Yves Ekoué Amaïzo, "La souveraineté confisquée au
Togo", voir www.afrology.com
5. Charles Debbasch est connu de la justice française, qui l'a condamné
en 2003 pour détournements de fonds lorsqu'il était à la tête de la
Fondation du peintre Victor Vasarely.
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Voir aussi :
La souveraineté confisquée au
Togo
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